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Quand l’histoire change de continent

27 novembre 2025, 05:00

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Quand l’histoire change de continent

Le monde change de centre de gravité. Maurice ne peut plus attendre. La photo de famille du G20 (photo) à Johannesburg restera comme la première grande scène d’un monde qui bascule sans demander la permission. Une Afrique qui accueille enfin le club des puissants. Une Europe en retrait. Une Chine qui avance. Et un président américain qui boude, retranché dans un récit de «génocide blanc» en Afrique du Sud, aussi grotesque que dangereux. Pendant que les autres discutent du futur de la planète, Donald Trump joue à être le roi absent ‒ incapable d’accepter qu’il n’est plus l’astre autour duquel tourne le monde.

L’Afrique du Sud, elle, a joué carte sur table. Cyril Ramaphosa l’a dit sans emphase : malgré les défections américaines, les «objectifs partagés ont prévalu». Le message est limpide : le multilatéralisme n’est pas mort. Il se déplace. Il se libère de ses tutelles. Il se cherche peut-être, mais il avance. Sans Washington si nécessaire.

Ceux qui croient encore que la diplomatie internationale se résume à «ce que pense l’Amérique» feraient bien de relire la déclaration finale : paix en Ukraine, mais aussi au Soudan, en RDC, et même dans les Territoires palestiniens occupés ‒ sujet que les capitales occidentales évitent d’habitude avec une prudence calculée. L’Afrique force désormais les projecteurs. Elle impose ses drames, ses urgences, ses fractures. Le continent n’est plus un figurant. Il teste son rôle de co-scénariste.

Et c’est là que Jeffrey Sachs entre en scène. L’économiste américain, souvent plus africain que bien des dirigeants africains eux-mêmes, l’a martelé à Johannesburg : «Africa needs more debt, not less debt.» Sacrilège pour les orthodoxies budgétaires. Vision salutaire pour ceux qui comprennent que l’avenir ne se construit pas avec des financements à trois ans et des taux d’usurier. La croissance africaine, dit-il, sera la plus rapide du monde jusqu’en 2063 ‒ à condition d’investir dans trois mines d’or : l’éducation, les infrastructures et le secteur privé.

Sachs a raison sur un point essentiel : l’ordre mondial vit un «réalignement géotectonique». Le centre de gravité économique glisse vers l’Asie. L’Afrique suivra ‒ si elle planifie, si elle s’unit, si elle croit en son potentiel et non en la charité des autres. C’est un message de confiance, mais aussi un avertissement.

Et Maurice dans tout cela ?

Nous sommes dans l’œil du cyclone. Pris dans la fin des préférences sucrières, la fin de l’AGOA, la fin de la naïveté. Le «miracle mauricien» était bâti sur des béquilles : quotas, traités, tarifs préférentiels. Nous découvrons que le multilatéralisme qui nous a portés se délite. Pire : que le monde qui arrive n’a pas d’obligation morale envers les petits États. Le réalisme s’impose. Cruel. Brutal. Inévitable.

À Johannesburg, nous avons vu la suite du film : – Trump qui déserte parce qu’il refuse d’être «un parmi vingt» ;

– l’Allemagne qui constate que «le monde se réorganise» ;

– Lula qui veut porter son offensive climatique au G20 malgré l’hostilité des pétro-États ;

– la Chine qui avance silencieusement ;

– l’Afrique qui sera bientôt un tiers de l’humanité (2,5 milliards d’habitants en 2050 ; 1,3 milliard pour la Chine, en déclin rapide ; 1,6 milliard pour l’Inde, croissance plus lente ; et 3,7 milliards pour l’Afrique en 2100, soit près d’un tiers de l’humanité).

Rien dans tout cela ne nous laisse le choix de l’attentisme. Qui croit encore que notre avenir dépendra d’un traité bilatéral sauvé par miracle ou d’une faveur obtenue dans un couloir de Washington n’a rien compris à 2025.

Maurice doit choisir une stratégie ‒ une vraie. Pas un slogan. Pas un communiqué. Une doctrine. S’agréger intelligemment aux blocs, nouer des alliances productives, miser sur l’Afrique sans romantisme, parler avec l’Inde et la Chine avec lucidité, renforcer notre présence diplomatique, investir dans la technologie, la formation, la montée en gamme. Sortir de la nostalgie. Entrer dans l’économie de la compétence.

Sachs dit que «le monde occidental fait une crise d’angoisse». Peut-être. Mais Maurice, elle, n’a pas ce luxe. Dans le nouveau monde, les petits ne survivent pas grâce à la pitié. Ils survivent parce qu’ils sont utiles. Parce qu’ils sont agiles. Parce qu’ils sont prêts.

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