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Produire ou disparaître ?

9 février 2026, 09:00

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La rhétorique du développement ne dit pas tout. Dans How Africa Works: Success and Failure on the World’s Last Developmental Frontier, Joe Studwell démonte méthodiquement les mythes africains du marché autorégulateur et de la croissance spontanée. Sa thèse est simple, presque brutale : aucun pays ne s’enrichit sans État stratège, sans priorités sectorielles claires et sans discipline politique.

Au sein d’un continent encore prisonnier de trajectoires erratiques, Maurice apparaît comme une anomalie statistique. Pas un miracle. Un cas d’école.

Studwell rappelle que la réussite mauricienne repose moins sur des avantages naturels que sur une architecture politique pragmatique. Une coalition transcommunautaire orientée vers la croissance, une fiscalité redistributive imposée aux élites sucrières, puis un recyclage de ces ressources vers les zones franches et le textile exportateur. Cette base manufacturière a ensuite permis la montée en gamme vers les services financiers et le tourisme premium.

Maurice n’a pas suivi le modèle asiatique à la lettre – pas de réforme agraire radicale, pas de planification autoritaire – mais elle en a retenu l’essentiel : expérimenter vite, corriger vite. Garder ce qui fonctionne. Supprimer le reste. «Traverser la rivière en tâtant les pierres.»

Ce pragmatisme explique pourquoi Maurice frôle aujourd’hui le statut de pays à revenu élevé.

Mais il révèle aussi ses limites.

Studwell est clair : Maurice a sous-investi dans l’industrialisation avancée – bijouterie, horlogerie, électronique légère – trop peu pour créer un véritable écosystème manufacturier capable d’absorber la main-d’œuvre future et de soutenir la productivité. Depuis une décennie, l’économie vit davantage de rentes que de ruptures.

Et c’est précisément là que le bât blesse.

Car Maurice parle beaucoup de transformation structurelle. Elle publie des roadmaps, des blueprints, des visions stratégiques… mais elle recycle souvent les mêmes instruments : incitations fiscales horizontales, hubs sans chaînes de valeur, innovation sans politique industrielle. Le vocabulaire change. Le logiciel reste.

Studwell rappelle une vérité élémentaire : aucun pays ne devient riche par storytelling. L’Afrique, écrit-il, a été handicapée par une faible densité démographique, un héritage colonial minimaliste et une fragmentation étatique chronique. Mais là où certains voient une fatalité, lui observe une fenêtre historique. Urbanisation accélérée. Compression salariale relative. Progrès éducatifs rapides. Pour la première fois, les conditions d’une industrialisation tardive existent.

À une condition : que l’État assume son rôle. Botswana, Éthiopie, Rwanda, Maurice… Partout où les gouvernements ont priorisé l’agriculture productive, canalisé l’épargne domestique et protégé les industries naissantes, la croissance a suivi. Là où ils ont laissé faire, elle s’est diluée.

Ce constat devrait nous interpeller.

Maurice aime se définir comme plateforme. Hub financier. Pont entre continents. Mais un hub sans stratégie productive est un simple rond-point géo-économique. Pendant que l’océan Indien devient un théâtre de rivalités entre l’Inde de Narendra Modi et l’axe anglo-américain sous Keir Starmer et Donald Trump, l’île risque de glisser du statut d’acteur à celui d’infrastructure.

Les Chagos reviennent dans l’équation stratégique. L’économie bleue est brandie comme nouveau récit de croissance. On parle de «Large Ocean Nation». Soit. Mais une posture maritime sans traduction productive reste un slogan.

La vraie question est comptable : que produisons-nous ? Que transformons-nous ? Où investissons-nous le capital domestique ? Quels secteurs protégeons-nous temporairement pour bâtir des champions ?

Sans révolution agricole moderne, sans industrie exportatrice à forte valeur ajoutée, sans discipline budgétaire crédible et sans État capable d’arbitrer contre les rentes, Maurice plafonnera. Le débat identitaire (Afrique, Asie, insularité ) est secondaire.

Le débat central est institutionnel : avons-nous encore la capacité d’être un État développeur ? L’Afrique avance. Elle densifie ses villes. Elle restructure ses marchés. Elle attire le capital manufacturier mondial. Maurice peut y jouer un rôle, mais seulement si elle sort du confort offshore pour redevenir un laboratoire productif.

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