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La (nouvelle) guerre mondiale des travailleurs

5 juillet 2026, 09:15

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Pendant deux siècles, les nations se sont disputé les épices, l’or, le pétrole, puis les semiconducteurs. Le XXIᵉ siècle ouvre un nouveau front. La bataille ne se joue plus seulement pour les ressources enfouies dans le sous-sol ou les technologies de pointe. Elle se joue désormais aussi pour les femmes et les hommes capables de faire tourner les économies.

La ressource la plus stratégique de demain ne sera ni le lithium ni les terres rares. Ce sera la main-d'œuvre. À première vue, le débat mauricien sur les permis de travail paraît bien banal. Il est question de procédures, de contrats, d’hébergement, de plateformes numériques ou de délais administratifs. Un sujet technique, presque bureaucratique. En réalité, il raconte une histoire beaucoup plus vaste. Les travailleurs étrangers ne sont pas le problème. Ils sont le symptôme d’un basculement silencieux : celui d’un monde où l’abondance de la main-d’œuvre n’est plus la norme.

Les chiffres publiés, cette semaine, par Statistics Mauritius en donnent un aperçu. Maurice compte désormais 553 700 personnes en emploi, soit 6 100 de plus qu’il y a un an. Le chômage recule de 6 % à 5,7 %, avec 33 300 demandeurs d’emploi. De quoi se réjouir ? Oui, jusqu’à un certain point. Ces statistiques encourageantes cachent une réalité plus complexe. 403 800 Mauriciens demeurent inactifs, tandis que les entreprises continuent de chercher désespérément des travailleurs. Dans la construction, l’hôtellerie, l’industrie manufacturière ou certains services, les postes vacants se multiplient. Plus inquiétant encore, 82 % des chômeurs recherchent un emploi depuis plus d’un an. Nous ne sommes plus seulement confrontés à un manque d’emplois ; nous faisons face à un décalage croissant entre les compétences disponibles et les besoins de l’économie.

Ce paradoxe n’a rien d’uniquement mauricien. Il est le reflet d’une mutation mondiale. Selon l’Organisation internationale du travail, le chômage mondial se maintient autour de 5 %, mais près de 402 millions de personnes restent en situation de sous-emploi ou en marge du marché du travail. Dans le même temps, 167,7 millions de migrants participent aujourd’hui à la population active mondiale, contre environ 137 millions il y a une décennie. Jamais les économies n’ont autant dépendu de travailleurs venus d’ailleurs.

Pourquoi ? Parce que la logique des migrations a changé. Pendant longtemps, les migrations répondaient aux guerres, aux crises politiques ou aux héritages coloniaux. Aujourd’hui, elles obéissent d’abord à une réalité démographique. Les pays développés vieillissent. Leur natalité s’effondre. Leur population active diminue. Les entreprises cherchent désormais des travailleurs que leur propre démographie ne produit plus.

L’Allemagne ouvre ses portes aux travailleurs qualifiés. Le Canada organise une immigration économique à grande échelle. Les États du Golfe recrutent massivement en Asie. Même le Japon, longtemps fermé à l’immigration, commence à revoir sa doctrine.

Maurice est déjà entrée dans cette compétition mondiale. Les accords négociés avec l’Inde, le Bangladesh, le Népal, Madagascar ou le Pakistan dépassent largement la simple gestion administrative des permis de travail. Ils traduisent une réalité nouvelle : le travail humain est devenu une ressource stratégique, au même titre que l’énergie ou les infrastructures.

Mais le paradoxe mauricien est plus cruel encore. Pendant que nous recrutons des maçons au Bangladesh, des ouvriers à Madagascar ou des travailleurs au Népal, d’autres pays recrutent nos propres talents. Le Canada attire nos infirmières. L’Australie recrute nos ingénieurs. Les Émirats arabes unis séduisent nos cadres. Le Royaume-Uni continue d’ouvrir ses portes à nos professionnels de santé.

Nous importons des bras pendant que nous exportons nos cerveaux. Voilà sans doute le véritable défi. Le concurrent du ministère du Travail ne s’appelle plus seulement le secteur privé mauricien. Il s’appelle aussi Toronto, Perth, Dubaï ou Berlin.

Comme si cette révolution démographique ne suffisait pas, une autre s’annonce : celle de l’intelligence artificielle. Là encore, les fantasmes prennent souvent le pas sur la réalité. Non, l’IA ne supprimera pas tous les emplois. Elle supprimera surtout des tâches. Elle automatisera des fonctions administratives, transformera la comptabilité, les services juridiques, le marketing ou une partie des métiers de bureau. Mais elle ne construira pas un hôtel, ne rénovera pas une route, ne s’occupera pas seule d’une personne âgée et ne préparera pas une chambre dans un établissement touristique.

C’est tout le paradoxe de cette nouvelle économie. Plus l’intelligence artificielle progressera, plus certains métiers profondément humains deviendront précieux. Les soins, la construction, la logistique, l’hôtellerie ou l’aide à la personne resteront durablement dépendants du travail humain. Or, ce sont précisément ces secteurs qui recourent déjà le plus aux travailleurs migrants.

Dans ce contexte, les 76 recommandations du comité interministériel sur les permis de travail vont dans la bonne direction. Elles amélioreront les procédures, renforceront la protection des travailleurs étrangers et moderniseront l’administration. C’est indispensable.

Mais elles ne répondent qu’à la gestion quotidienne d’un phénomène dont les causes sont infiniment plus profondes. Le véritable chantier est ailleurs. Il consiste à remettre davantage de Mauriciens sur le marché du travail, notamment les femmes et les jeunes ; à rapprocher la formation des besoins réels des entreprises ; à retenir les diplômés que nous formons avant qu’ils ne mettent leurs compétences au service d’autres économies ; et à utiliser l’intelligence artificielle pour augmenter la productivité d’une population active qui, inexorablement, se réduira.

Pendant longtemps, la richesse des nations s’est mesurée à leurs ressources naturelles, à leur capacité industrielle ou à leurs capitaux. Demain, elle se mesurera à leur capacité à attirer, former, retenir et valoriser le capital humain.

La guerre mondiale des travailleurs n’est plus une hypothèse. Elle est déjà notre réalité. La vraie question n’est donc plus de savoir si Maurice aura besoin de travailleurs étrangers. Elle est de savoir si le pays saura rester suffisamment attractif pour retenir les siens, accueillir ceux dont il a besoin et transformer cette rareté de la main-d’œuvre en levier de compétitivité plutôt qu’en frein à son développement.

C’est sur ce terrain, bien plus que dans les procédures administratives, que se jouera la prospérité mauricienne des vingt prochaines années. L’histoire économique s’est longtemps écrite avec des capitaux. Celle qui commence s’écrira d’abord avec des femmes et des hommes. Et les nations qui l’auront compris les premières auront déjà pris une longueur d’avance.

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