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Pourquoi l’argent ne suffit plus
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Pourquoi l’argent ne suffit plus
On voudrait tous, normalement, un peu plus d’argent. Jusqu’au jour, sans doute, où l’on commence à en gagner trop – et que cela devient encombrant. L’argent aide, bien sûr. Il apaise l’angoisse du lendemain, restaure la dignité, répare parfois l’injustice. Mais il ne remplace ni le sens, ni l’engagement, ni la capacité d’une économie à produire plus et mieux. Et c’est là, à mon avis, que le débat mauricien cale, année après année.
Le rapport PRB, la compensation salariale, les cris d’orfraie des partenaires sociaux… tout se passe comme si le pays ne savait discuter que de montants, jamais de contreparties. Comme si l’argent tombait du ciel. Or toute hausse durable des salaires repose sur une seule variable réelle : la productivité. Ce mot est l’absent le plus bruyant de nos débats.
Paul Krugman l’a résumé dans une formule devenue classique : «Productivity isn’t everything, but in the long run it is almost everything.» Autrement dit, la productivité n’explique pas tout, mais sur la durée, elle explique presque tout, les salaires réels, le niveau de vie, la capacité d’un État à financer ses ambitions sociales…
Qu’est-ce que la productivité ? Ce n’est pas «travailler plus longtemps». Ce n’est pas «se fatiguer davantage». C’est créer plus de valeur par heure travaillée, grâce aux compétences, à l’organisation, à la technologie, à l’innovation. Selon plusieurs études internationales, plus de 60 % de la croissance des revenus à long terme dans les pays avancés provient des gains de productivité, pas des transferts. Le constat est sans appel : sans productivité, les hausses salariales nourrissent l’inflation, pas le pouvoir d’achat.
Et Maurice ? Les chiffres sont têtus. La productivité du travail y stagne depuis plus d’une décennie, avec des gains annuels proches de zéro dans plusieurs secteurs traditionnels. Dans certains segments des services publics et parapublics, elle recule même en termes réels, si l’on tient compte du vieillissement de la main-d’œuvre et de l’obsolescence des processus. L’Organisation internationale du travail met en garde contre ce piège de productivité qui frappe de nombreuses économies à revenu intermédiaire : salaires sous pression, finances publiques fragilisées, frustrations sociales accrues.
Daron Acemoglu insiste, lui, sur un point souvent évacué du débat : «La productivité ne dépend pas seulement de la technologie, mais des institutions qui encouragent – ou découragent – l’innovation, l’effort et la prise de responsabilité.» Autrement dit, on ne réforme pas la productivité à coups de slogans, mais en transformant les règles du jeu.
Le lien invisible entre PRB, compensation salariale et Vision 2050 devrait être analysé sans faux-semblants. Augmenter les salaires sans stratégie de productivité, c’est repousser l’échéance. Compenser l’inflation sans transformer le travail, c’est tourner en rond. Protester sans jamais parler d’efficacité, de qualité du service ou de modernisation de l’État, c’est défendre le présent au détriment de l’avenir.
Le lancement des consultations sur Vision 2050, cette semaine, a eu le mérite de remettre le temps long au centre du jeu. Prosperity, sustainability, inclusion, le triptyque est juste. Mais la prospérité, rappelonsle, n’est pas une distribution. C’est une création. Et elle passe, qu’on le veuille ou non, par un saut de productivité.
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Nous savons tous qu’il faut consolider nos pôles de croissance existants, en créer de nouveaux et embrasser les nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle (IA), pour améliorer durablement notre productivité. Nos décideurs le soulignent dans leurs discours. L’IA peut libérer du temps, automatiser les tâches répétitives, améliorer la qualité des décisions publiques. Mais, comme le rappelle Acemoglu, «la technologie n’est productive que si elle est accompagnée de nouvelles compétences, de nouvelles organisations et de nouvelles responsabilités». Sans cela, elle creuse les écarts au lieu de créer de la valeur.
Paul Krugman met en garde contre l’illusion des raccourcis : «On ne peut pas durablement augmenter les salaires d’une économie plus vite que sa productivité sans en payer le prix.» Ce prix, on le connaît : inflation, dette, arbitrages budgétaires douloureux.
Or, dans le débat mauricien, la productivité est encore perçue comme un gros mot. Comme une exigence patronale. Comme une menace. C’est une erreur stratégique. Les États qui ont protégé les travailleurs sur la durée – pays nordiques, Allemagne, Corée du Sud – l’ont fait en liant étroitement salaires, formation et gains de productivité, pas en les opposant.
La question pertinente devrait plutôt être : qu’est-ce qu’un employé peut offrir en échange ? Du talent, oui. De la loyauté, peut-être. Des heures supplémentaires, parfois. Mais surtout de la valeur mesurable. Une administration plus rapide. Un service public plus fiable. Des décisions mieux informées. Des coûts évités. Des résultats.
Vision 2050 ne peut pas être un catalogue d’intentions. Elle doit devenir un nouveau contrat social : l’État investit dans les compétences, la technologie et l’énergie ; les organisations – publiques comme privées – acceptent l’évaluation et la transformation ; les syndicats défendent les travailleurs en parlant enfin de productivité, pas seulement de rattrapage.
L’argent peut aider, mais il ne fait pas le bonheur. La dignité, la compétence et le sens du travail, oui. Sans ce virage, PRB après PRB, compensation après compensation, nous continuerons à débattre de chiffres pendant que le monde, lui, avance dans une autre direction.
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