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PIB : les Mozart de la finance

11 octobre 2026, 09:30

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PIB : les Mozart de la finance

⚫ Rs 165 milliards d’écart : qui accorde les violons de l’économie...

La crise de l’eau révèle bien davantage que les fragilités de nos infrastructures. Elle remet en lumière les limites des ressources publiques, les retards d’investissement et la difficulté chronique de l’État à transformer ses ambitions en résultats. Mais, à Maurice, dès que l’on parle d’argent public, une autre crise s’invite au débat : celle de la crédibilité des chiffres. Quand les robinets se tarissent, les milliards, eux, se mettent à couler dans toutes les directions.

En décembre 2024, quelques semaines après son arrivée au pouvoir, le gouvernement de Navin Ramgoolam publie son State of the Economy. Le diagnostic est sombre. La croissance réelle de 2023 est ramenée de 7 % à 5,6 %, tandis que la prévision pour 2024 passe de 6,5 % à 5,1 %. Le PIB nominal de 2023 est révisé de Rs 662,9 milliards à Rs 641,3 milliards. Celui de 2024 passe de Rs 734,8 milliards à Rs 698,5 milliards. Soit respectivement Rs 21,6 milliards et Rs 36,3 milliards de moins que les estimations précédentes. (Source : State of the Economy, Gouvernement de Maurice, 10 décembre 2024.)

Le message politique est limpide : le nouveau pouvoir aurait hérité d’une économie moins reluisante que ne le prétendait son prédécesseur. Le rapport affirme même que les chiffres de croissance antérieurs auraient été délibérément exagérés. La construction est particulièrement mise en cause : sa croissance pour 2023 est ramenée de 37,4 % à 21,3 %, et celle prévue pour 2024 de 38,8 % à 25 %. Dans le commerce de gros et de détail, l’estimation pour 2023 passe de 3,6 % à 3 %. Voilà qui donne du grain à moudre au nouveau gouvernement. En kreol morisien, cela devient : «Lakes vid», voire «défoncée».

Mais une accusation politique, même accompagnée de tableaux, ne constitue pas une démonstration de fraude. Pour établir une manipulation délibérée, il faut prouver davantage qu’une révision à la baisse, il faut montrer qui a modifié les chiffres, selon quelle méthode, avec quelles informations et dans quelle intention. Pravind Jugnauth conteste aujourd’hui le diagnostic de son successeur. S’appuyant sur les comptes nationaux révisés, il souligne que le PIB nominal atteint désormais Rs 623,1 milliards en 2022, Rs 695,2 milliards en 2023 et Rs 756,7 milliards en 2024. Comparés aux estimations de décembre 2024, ces montants représentent des écarts respectifs de Rs 52,8 milliards, Rs 53,9 milliards et Rs 58,2 milliards. Près de Rs 165 milliards cumulés : de quoi alimenter une bataille politique où chacun accuse l’autre d’avoir maquillé la réalité. D’où les accusations de «trou» qui pleuvent… contrairement à l’eau tombant du ciel.

Ces écarts sont bien ceux que l’on obtient en comparant les chiffres cités par Jugnauth aux estimations du rapport de décembre 2024, sous réserve des arrondis. Ils doivent toutefois être interprétés avec prudence : la nouvelle série de Statistics Mauritius, publiée en septembre 2026, repose sur une base de référence 2023 et précise que ses chiffres ne sont pas strictement comparables à ceux de l’ancienne série. La révision porte sur les sources, la couverture et les méthodes de calcul. (Sources : Statistics Mauritius, National Accounts Estimates, septembre 2026 conférence de presse de Pravind Jugnauth, rapportée par l’express le 9 octobre 2026.)

Encore faut-il comparer ce qui est comparable. Additionner les écarts de PIB sur trois années ne signifie pas que Rs 165 milliards ont été dissimulés, perdus ou soustraits aux finances publiques. Le PIB nominal mesure la valeur de la production aux prix courants ; il ne se confond ni avec la croissance réelle ni avec les recettes disponibles dans les caisses de l’État. Une révision à la hausse du PIB peut modifier le ratio de la dette publique au PIB, par exemple, sans réduire d’une seule roupie le montant de la dette. Elle ne transforme pas davantage un déficit en excédent.

C’est ici que le rapport du Fonds monétaire international (FMI), issu d’une mission technique menée du 24 au 28 mars 2025 et daté de juin 2025, devient essentiel. Intitulé Mauritius: Report on the National Accounts and Balance of Payments Mission, il ne constitue pas une enquête sur une éventuelle fraude politique. Il examine la qualité des statistiques, les méthodes de calcul et les divergences entre les différentes approches du PIB. Il a été publié en ligne par le FMI en octobre 2025. Sa conclusion mérite d’être lue dans son intégralité, plutôt que convoquée au gré des intérêts partisans.

Le FMI identifie des faiblesses importantes dans la mesure de la production des Global Business Companies (GBC). Les données d’enquête comportaient des incohérences, certaines dépenses étaient mal classées et les méthodes d’estimation nécessitaient des corrections. Selon son tableau 3, les exportations de services attribuées aux GBC dans les comptes nationaux avaient été révisées, pour 2023, de Rs 84,5 milliards à environ Rs 40,1 milliards. Pour 2024, elles passaient de Rs 86 milliards à environ Rs 40,8 milliards. (Source : FMI, rapport sur les comptes nationaux et la balance des paiements, tableau 3.)

Voilà le nœud statistique de l’affaire. Comment évaluer correctement la contribution d’un secteur dont les données doivent être réconciliées entre les comptes nationaux et la balance des paiements ? Le FMI recommande de collecter des informations plus détaillées auprès des GBC, de vérifier les déclarations et de revoir les méthodes de calcul. Il insiste aussi sur le merchanting, ces opérations commerciales où des marchandises sont achetées et revendues entre non-résidents sans transiter physiquement par Maurice. La production à retenir correspond à la marge entre achats et ventes, et non à une addition indistincte des coûts. Le FMI recommande explicitement de revoir les estimations de 2021 à 2024 selon cette méthode.

Ces constats donnent raison à ceux qui réclament une vigilance accrue sur la fiabilité des comptes. Mais ils ne permettent pas de conclure que le gouvernement Ramgoolam a falsifié les chiffres en décembre 2024. Pas plus qu’ils ne prouvent que le gouvernement Jugnauth avait délibérément gonflé la croissance. Le FMI constate des problèmes de mesure et recommande des corrections ; il n’attribue une intention frauduleuse à aucun des deux camps.

La dernière révision des comptes nationaux, présentée par Statistics Mauritius, ajoute une nouvelle dimension au débat. Elle repose sur une année de référence actualisée, 2023, et sur des sources plus récentes : le Census of Economic Activities 2023, le Household Budget Survey 2023 et le Census of Agriculture 2024. Les tableaux des ressources et des emplois permettent de rapprocher la production, les importations, la consommation, l’investissement et les exportations. Il s’agit de vérifier que les différentes composantes de l’économie racontent une histoire statistiquement cohérente.

Mukesh Dawoonauth, directeur de Statistics Mauritius, assure que «les nouvelles données ont été publiées en toute transparence». Il souligne également que les recommandations du Système de comptabilité nationale 2025 peuvent modifier la mesure de la production. L’ajout d’environ Rs 11 milliards au PIB de 2023, lié à la valorisation du capital utilisé pour fournir certains services non marchands, illustre cette évolution. Les bâtiments, les équipements et les infrastructures publics contribuent à la production de services ; leur contribution peut être estimée statistiquement même si l’État ne réalise aucun bénéfice commercial. Il ne s’agit donc pas de Rs 11 milliards supplémentaires dans les caisses du Trésor.

La transparence ne se décrète cependant pas par une simple déclaration. Elle se démontre en publiant les séries antérieures et révisées, en explicitant les changements de méthode et en permettant aux utilisateurs de retracer chaque modification. Statistics Mauritius et la Banque de Maurice indiquent avoir renforcé leurs contrôles croisés, à partir des données recueillies et validées par la Financial Services Commission. Cette coopération est indispensable, notamment pour éviter que les mêmes opérations commerciales soient comptabilisées deux fois. Elle doit aussi être suffisamment documentée pour que les experts indépendants puissent en vérifier les résultats.

Reste la question politique : comment des chiffres aussi importants peuvent-ils être manipulés alors que le FMI, la Banque mondiale et les agences de notation, dont Moody’s, suivent de près l’économie mauricienne ? Ces institutions ne sont pas des détecteurs infaillibles de toute erreur. Elles travaillent à partir des données disponibles, examinent les méthodes et peuvent elles-mêmes recommander des corrections. Leur surveillance ne rend donc pas toute manipulation impossible. Elle rend, en revanche, la traçabilité des chiffres encore plus indispensable.

Nos Mozart de la finance jouent décidément des partitions difficiles à suivre. Le gouvernement Ramgoolam a présenté les révisions de 2024 comme la correction d’un tableau économique exagérément flatteur. Pravind Jugnauth invoque les chiffres plus récents et les faiblesses relevées par le FMI pour contester ce diagnostic. Entre les deux, le citoyen peine à distinguer la révision statistique du réquisitoire politique.

La vraie exigence n’est pas de choisir son orchestre. Elle est d’obtenir la partition complète : les chiffres initiaux, les corrections successives, les méthodes utilisées et les raisons précises de chaque changement. Les gouvernements doivent rendre compte de leurs choix budgétaires sans transformer chaque réévaluation en certificat de vertu ou en preuve de fraude chez leurs adversaires. Statistics Mauritius doit pouvoir exercer sa mission avec indépendance, rigueur et transparence, sans être soupçonné de servir le pouvoir du jour. Une économie se gouverne avec des chiffres fiables, mais aussi avec des investissements exécutés, des infrastructures entretenues et des services publics qui fonctionnent. Quand les robinets se tarissent, les citoyens ne demandent pas seulement qui a raison dans les tableaux Excel. Ils veulent savoir qui a prévu la pénurie, qui a investi à temps et qui est capable de rétablir l’eau. Le reste est affaire de décibels politiques. La transparence, elle, doit rester la mesure.

Documents consultés :

⚫ State of the Economy, Gouvernement de Maurice, 10 décembre 2024. Rapport sur les fondamentaux économiques, notamment les révisions du PIB, de la croissance sectorielle et des exportations de services.

⚫ Mauritius: Technical Assistance Report — Report on the National Accounts and Balance of Payments Mission (March 24–28, 2025), rapport du Fonds monétaire international (FMI), daté de juin 2025, publié en ligne en octobre 2025. Consulter le rapport officiel.

⚫ National Accounts Estimates (2023–2026), Statistics Mauritius, édition de septembre 2026. Nouvelle base de référence 2023, révisions du PIB et explications méthodologiques. Consulter la publication officielle.

⚫ National Accounts Estimates, Statistics Mauritius, édition de septembre 2026, page de présentation et synthèse des changements méthodologiques. Consulter la page officielle.

⚫ Entretien avec Mukesh Dawoonauth, directeur de Statistics Mauritius, sur le rebasage des comptes nationaux, le merchanting des Global Business Companies, et les nouvelles normes statistiques, publié dans l’express du 9 octobre 2026.

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