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Pierre Argo

Peintre et photographe : Une vie en images et en couleurs

9 août 2026, 22:00

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Peintre et photographe : Une vie en images et en couleurs

Pierre et Odile lors de leur mariage à Pontarlier, le 2 août 1974.

Pierre Argo est l’une des grandes figures de l’art mauricien contemporain. Peintre, photographe, plasticien, directeur artistique et auteur de plusieurs ouvrages sur Maurice, Rodrigues, La Réunion, les Seychelles, il construit depuis plus d’un demisiècle une œuvre profondément ancrée dans l’observation du monde et de l’être humain.

Sa première exposition personnelle remonte à 1967, marquant le début d’un parcours artistique d’une remarquable longévité. Formé à l’Atelier Jaune de Port-Louis auprès de l’Allemand Siegfried Sammer, il développe très tôt un langage personnel où l’abstraction lyrique dialogue avec la mémoire, les racines du pays, les paysages et les réalités sociales au rythme de la ravanne et des déhanchements lascifs des ségatières.

Au fil des décennies, Pierre Argo a exposé dans une douzaine de pays, de Maurice aux États-Unis. Son regard de photographe nourrit constamment son travail de peintre, tandis que ses nombreux voyages enrichissent une création qui transcende les frontières.

À ses côtés, son épouse Odile (née Bole-Richard) occupe une place essentielle. Compagne de vie et de toutes les routes artistiques et politiques, elle l’accompagne depuis plus de 52 ans. Sa présence discrète mais constante a contribué à créer un environnement propice à la création, faisant de leur parcours un véritable compagnonnage où l’art et la vie se rejoignent dans l’affection chaleureuse de leurs enfants et petits-enfants.

Pierre et Odile Argo ont célébré leurs noces de tourmaline (52 ans) en toute intimité à leur domicile, rue Philippe Goupille à Beau-Bassin, le 2 août dernier. Déjà le symbole est fort: la tourmaline, une pierre, est le symbole de la longévité du couple. Ce n’est pas Odile qui dira le contraire, vu le parcours qu’elle a effectué depuis son village natal de Pontarlier dans le Doubs en France où ses parents (qui ont sept enfants) sont fromagers avant de créer une crémerie où ils ont travaillé jusqu’en 2006, à l’âge de leur retraite. Un petit village témoin de sa naissance le 11 décembre 1945.

En 1971, rêvant de contrées lointaines après de brillantes études, Odile fait acte de candidature dans le cadre de la Coopération française et débarque à Maurice en 1971 pour créer deux sections de Bac Technique au Lycée Labourdonnais et aussi pour démocratiser l’accès du Lycée aux Mauriciens. Elle n’a que 25 ans. Elle arrive en pleine année de braise. Le pays connaît de fortes turbulences politiques dans le sillage de la victoire de Dev Virahsawmy, candidat du MMM, à la partielle de Triolet en 1970. Le militant Fareed Muthur meurt dans un mystérieux accident et Azor Adelaïde est assassiné en pleine rue Chasteauneuf à Curepipe le 25 novembre 1971. L’état d’urgence est décrété, la Constitution suspendue et la répression s’abat sur les militants.

Les émeutes à Port-Louis ne permettent pas à Odile de se présenter à l’ambassadeur de France d’alors (le premier), S.E. M. Raphaël Touze. Ce sera fait après plus d’une semaine. Par la suite, lors d’une exposition de peintures au Centre culturel d’expression française, elle rencontre Pierre Argo et c’est le début de leur aventure à deux. Et les fiançailles ont lieu à Curepipe chez les parents de Pierre en 1973. Et le mariage n’a pas tardé. Il a lieu le 2 août 1974 en France ; heureusement en plein été car à Pontarlier, les hivers sont rudes. Ils sont canadiens. Pierre se souvient de ce mariage : «C’était à la mairie de Pontarlier. Ma mère avait fait le déplacement. Le lendemain, notre mariage religieux fut célébré à l’abbaye de Montbenoît, avant la soirée dans un grand restaurant de ce coin du Haut-Doubs. Des amis et cousins mauriciens de Londres et de Paris étaient également présents.» Et à Odile de préciser que c’est son oncle prêtre qui a célébré le mariage dans une chapelle construite par Le Corbusier. Le couple revient à Maurice très vite avant la rentrée de septembre au Lycée où Odile va signer son contrat à plusieurs reprises pour y travailler pendant dix ans.

WhatsApp Image 2026-08-09 at 1.44.04 PM (1)Les fiançailles de Pierre et Odile à Curepipe, chez les parents de Pierre, en 1973.

Une famille nombreuse

Comme Odile, Pierre est un enfant de la guerre. Il naît le 21 novembre 1941 à Vacoas; mais très vite il va se retrouver avec ses grands-parents à Port-Louis: «Je suis un enfant de la guerre. Mon père est parti guerroyer 12 jours après ma naissance. Je suis donc resté avec ma jeune mère âgée de 20 ans et mes grands-parents. Au retour de mon père, quatre ans après, en voyant l’attachement des deux êtres, grand-mère et moi, il a tout de suite dit : bon, nous ferons d’autres enfants ; garde Pierre. Je pense plutôt qu’il voudrait recommencer sa vie de A à Z.» C’est ce qui va se passer !

Pierre Henri Ferdinand Argo (25/10/1913 – 10/8/1990) et son épouse Rosemonde (née Argonée, 3/10/1921 – 19/9/2019) font huit enfants dont Pierre est l’aîné, avec Greta (née en 1946), Margaret (décédée en 1997), Wilson (né en 1950, retraité de la force policière, après avoir été restaurateur en Allemagne), Joyce (née en 1952 et établie en Allemagne), Frances (née en 1964 et établie en Allemagne), sans compter deux autres petits frères (décédés très jeunes).

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De g. à dr. : Pierre et Odile entourés de leurs enfants et petits-enfants Delphine, l’épouse de Vincent, Vincent, Justine, Pierre, Anaïs, Odile, Andrea, Sonia et Laurent.

C’est ainsi que le petit Pierre vit avec ses grands-parents à Fort-Georges et fréquente l’école du Gouvernement de la rue La Paix. Les grands-parents s’établissent ensuite à la rue La Paix et Pierre s’en souvient : «C’était tout simplement formidable. Je vivais à la rue de la Paix, où la plupart de mes proches voisins étaient des musulmans. Nous ne faisions aucune différence entre nous. Avoir une excellente amie musulmane était chose normale, et nous vivions dans l’harmonie totale. Mes grands-parents et moi nous étions toujours conviés à leurs fêtes et leurs célébrations, et une découverte permanente d’une culture et d’une religion différentes des nôtres. Nous nous sentions tous comme les membres d’une grande famille. On ne vit plus cela aujourd’hui, malheureusement le grand changement est survenu après les troubles raciaux de 1968.»

Pour ses études secondaires, il ne faudrait pas s’étonner que Pierre, comme beaucoup d’adolescents, fréquente le Collège Bhujoharry :«En Forme 1, j’ai eu comme professeure de latin et de grec Mme Bru, la sœur d’Alex Bhujoharry. Parmi mes autres enseignants figuraient Rajahballee, Ismaël. Dans les classes supérieures, j’ai eu le privilège d’être formé par Joseph Tsang Man Kin, Jean-Georges Prosper. J’ai côtoyé Serge Clair à un certain moment avant son entrée au séminaire. Il y a eu aussi Lloyd Baligadoo.»

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Esther, la grand-mère de Pierre.

WhatsApp Image 2026-08-09 at 1.44.04 PM (3)Rosemonde, la maman de Pierre.

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Pierre et Odile très jeunes.

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Pierre en randonnée, quelques minutes avant la chute spectaculaire en 2002.

Comme tous ceux de sa génération, Pierre a été marqué par le cyclone Carol : «J’avais 18 ans, et j’habitais avec les grandsparents à Port-Louis, rue de la Paix. Lors du passage d’Alix, la moitié de la toiture de notre maison est partie. C’est à ce moment que j’avais commencé à perdre mes premières œuvres d’art. Puis vint Carol qui acheva le travail de destruction, puisque notre maison s’est complètement effondrée. Nous avons vécu 36 heures dans une petite cuisine avec quelques voisins.»

À Curepipe, c’est un autre cyclone… politique cette fois. La campagne électorale a déjà commencé avec un Gaëtan Duval flamboyant: «L’effervescence électorale y était alors à son comble. Presque tout le monde à Curepipe était sous le charme de Gaëtan Duval, comme l’étaient mes parents. C’est à partir de ces années que le communalisme a commencé à prendre une place grandissante dans la vie politique mauricienne.»

Une rencontre décisive

Pierre Argo a des sensibilités artistiques précoces. Avec son appareil photo, il mitraille à gauche et à droite. Quand il termine ses études à l’âge de 18 ans, en attendant un boulot, il enseigne quelques mois au Collège Bhujoharry. Parallèlement, il poursuit ses cours de peinture et prépare la première exposition de l’Atelier Jaune, nom donné à un groupe de jeunes de Port-Louis. Le vernissage de cette exposition (huiles, gouaches et peintures) a lieu à la Galerie Max Boullé à Rose-Hill le 16 mars 1968 à 17 h 30. La qualité de l’exposition est saluée par la presse qui lui prédit un avenir prometteur.

Il faut dire qu’entre-temps, Pierre Argo fait la connaissance d’un Allemand réputé dans le domaine artistique : Siegfried Sammer. Pierre raconte : «Je rencontre Siegfried pour la première fois lors d’un concours organisé par la municipalité de Port-Louis. Les 40 meilleurs sur 800 candidats devenaient des boursiers aux cours du prof Sammer. Il y eut également le même procédé pour la mairie de BB/RH. On doit ces initiatives à André Decotter, alors secrétaire de la ville BBRH, Somdath Bhuckory, secrétaire de la ville de Port-Louis, et Édouard Maunick, bibliothécaire de Port-Louis, et sous la houlette du maire de l’époque, Eddy Chang Kye. C’est là que nous avons découvert les véritables rudiments du métier d’artiste. Très vite, je me suis passionné pour cet enseignement et j’ai compris que j’avais trouvé ma voie. L’Atelier Jaune est devenu un véritable lieu de rencontres où se croisent artistes, écrivains, journalistes et amateurs d’art. Des personnalités telles que René Noyau, Marcel Cabon, Pierre Renaud, Édouard Maunick viennent régulièrement nous rendre visite.»

WhatsApp Image 2026-08-09 at 1.44.04 PM (6)Pierre et Finlay Salesse sur le plateau de «Dimanche Culture».

Pierre Argo se livre à des activités artistiques intenses et variées. René Noyau (le poète surréaliste au pseudonyme Jean Erenne), Pierre Renaud (poète et journaliste à L’Express), Édouard Maunick l’accompagnent et alimentent sa réflexion.

«René est devenu un ami cher à nous, Odile et moi. Il a écrit sur mon exposition en 1974… magnifique. Il est venu avec moi en France. À Paris, nous avons rencontré Claude Piéplu (comédien français dont la voix a animé ‘Les Shadoks’ à la télé), les journalistes de Paris Match, Édouard Maunick… on a eu une émission à Radio France en présence d’André Brink (auteur sud-africain blanc, militant anti-apartheid). René Noyau est venu avec moi surtout pour me donner un coup de main pour le montage de mon film à Paris sur le séga. J’avais reçu le sponsorship de l’Agence de coopération culturelle et technique», se souvient-il.

Au retour à Maurice, le couple Argo s’installe à Rose-Hill aux arcades Sunnassee, voisin de palier de Madeleine Mamet et de sir Harilal Vaghee, où Pierre s’active dans son atelier pour la préparation de ses expositions. Leur premier enfant Vincent naît en 1976 en pleine campagne électorale à laquelle Pierre participe activement dans les rangs du MMM. Un engagement qui provoque l’ire des parents d’élèves du Lycée, hostiles à cette jeunesse «révolutionnaire», forcément marxiste, dont Odile fait les frais avec une lettre de dénonciation adressée à l’ambassadeur de France. Elle raconte en ces termes cet épisode : «À la lumière des résultats plus qu’éloquents de mes élèves au Bac, l’ambassadeur m’a confié qu’il avait entièrement confiance en moi. Il a déchiré la lettre sans m’avoir dit quelle en fut la teneur. Je crois que cela avait un rapport avec mes fréquentations peu conformes à celles de l’ensemble des Franco-Mauriciens de l’époque, peut-être ma vie de couple avec Pierre et mon engagement à ses côtés en soutien au MMM.» Odile Argo est droite debout dans les bottes de ses convictions. Elle fait partie de la «Génération Tonton» et se réclame de Rocard depuis de nombreuses années. Elle accouche de sa fille Sonia en 1978 et toute la famille quitte le pays en mai 1981, tout juste avant les élections de 1982 remportées 60-0, et deux mois après l’élection de François Mitterrand.

Pierre s’adapte rapidement à cette nouvelle vie en France, pourtant pas évidente pour lui. Mais il apprécie le fait de découvrir toutes les possibilités culturelles offertes par la capitale, les expositions entre autres… qui lui permettent de surmonter le spleen d’avoir quitté son île. Pierre commence ainsi par valoriser sa photothèque auprès des grands médias français, Jeune Afrique, la revue GEO et autres médias. Il peut ainsi vivre en tant que photographe, tout en continuant à peindre pour participer aux expositions, comme le Salon d’Automne. Entre-temps, Odile passe des concours, devient proviseure et bouge beaucoup. Une carrière qu’elle termine de 1996 à 2009 à Sartrouville.

Les enfants font de brillantes études. Vincent fait ses études de médecine à Paris VI et il devient anesthésiste-réanimateur. Il a exercé à l’hôpital Tenon à Paris. Marié en 2008 à Delphine, oncologue, ils partent exercer à l’hôpital de Lorient en Bretagne en 2010. Ils ont deux filles, Justine, née en 2009, et Anaïs, en 2011. Sonia fait des études de droit à Assas et en ressources humaines à l’ISG à Paris. Après avoir exercé pour l’entreprise Brinks à Paris, elle revient à Maurice en 2008, pour travailler dans une entreprise française installée à la Cybercité. Mariée en 2013 à Laurent Gordon-Gentil, ils ont un fils en 2017. Sonia est Talents Manager pour le groupe Constance.

En 2016, Pierre et Odile décident de revenir à Maurice, estimant que Pierre a encore à faire et à donner pour son pays. Ils veulent aussi se rapprocher de leur fille Sonia. «C’est à partir de 2018 que j’ai adhéré à l’Association Français du Monde-ADFE, Île Maurice, dont je suis la secrétaire depuis lors», dit Odile, Officier des Palmes académiques en 1988 et Chevalier de la Légion d’honneur depuis 2005. Odile continue à participer aux activités culturelles du pays en assistant aux expositions, aux éditions d’À table avec…, aux lancements de livres et surtout, jusqu’à tout récemment, elle est restée une fidèle auditrice de Dimanche Culture.

Pierre est, en ce moment, injoignable : il est totalement pris avec la maquette (presque terminée à 95 %) de son livre, la version anglaise de L’Île Maurice, à vol d’oiseau (2001)… Mauritius, a Bird’s Eye View, un très bel album avec texte qui sortira très prochainement des presses. Pierre compte plus d’une vingtaine de livres à son actif. Des livres sur Maurice, les fêtes religieuses, Rodrigues, les Seychelles, la Réunion entre autres. Comme il compte autant d’expositions: une trentaine collectivement dans plusieurs pays et une quinzaine à Maurice depuis sa première à la Galerie Max Boullé en 1967.

À 85 ans, Pierre Argo déborde encore de vitalité. Il participe souvent aux randonnées organisées par Arnaud Godere de Netwalking. mu les dimanches matin. Il y a quelque temps de cela, avec un sac à dos de plus de 13 kilos, plus un autre en bandoulière, déséquilibré lors d’une descente vers la Cascade Choisy Chamarel, plus particulièrement vers Cascade Serpent, il a fait une chute spectaculaire qui aurait pu être très grave. Il s’est retrouvé la tête en avant plusieurs mètres plus bas avec une profonde entaille à la main gauche. Résultat : une dizaine de points de suture !

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