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Violences

Natacha Boodhoo : «Partager son histoire, c’est un pas du parcours de guérison»

14 octobre 2025, 18:00

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Avec The Womb Creations, l’artiste Natacha Boodhoo porte Résilience, une campagne de levée de fonds Small Step Matters pour susciter un éveil sur l’ampleur des violences qui atteignent la société mauricienne. Le projet met également en lumière la portée de la médiation artistique dans le processus de guérison des traumas.

? Comment est né le projet Résilience ?

J’ai reçu comme un appel intérieur à communiquer au grand jour sur une tentative de viol que j’avais vécue à l’âge de 19 ans. Après 20 ans, je suis sortie du mutisme et j’ai publié un témoignage vidéo sur ma page Facebook. C’était en décembre 2024. J’ai réuni mes proches juste avant de mettre en ligne la vidéo. Je ne leur avais jamais raconté la vérité. J’avais prétendu que le magasin où je dressais un inventaire avait été volé. En réalité, il pleuvait très fort ce jour-là. Je m’étais enfermée dans le magasin, mais j’ai ouvert la porte pour donner refuge à un passant, sans savoir qu’en fait je laissais entrer un agresseur. J’ai été blessée, psychologiquement et dans ma chair. J’ai une cicatrice à la jambe. Malgré le processus de résilience, ma cicatrice ne s’effacera jamais, ni d’autres traumatismes, comme des pertes de mémoire, des frayeurs suite à certains gestes brusques, pas forcément mal intentionnés…

? Ce n’est pas seulement un témoignage vidéo que vous publiez en 2024, c’est un appel aux Mauriciennes à sortir de l’ombre ?

Oui, à l’époque, j’étais aussi intimement touchée par les faits divers dans les journaux. Je voulais donner le courage aux femmes de témoigner de l’ampleur de cette violence-là dans la société mauricienne. Plus d’une quarantaine de femmes m’ont contactée. Mais quand je leur demandais si elles étaient prêtes à témoigner à visage découvert, la plupart refusaient.

? Vous aviez déjà en tête l’idée du clip vidéo collectif ?

Non, pas à ce stade. Mais je voulais les encourager à cheminer ensemble autour d’un projet artistique. Sept femmes ont accepté de le faire. Nous nous sommes réunies une première fois au jardin de Pamplemousses, avec comme «témoin discret» un ami proche, sculpteur, interprète et musicien, Hary Bouf.

? Pourquoi un homme dans un cercle de femmes ?

Je dirais plutôt justement, un homme. Je ne cherchais pas à partir en guerre contre les hommes. Justement, j’avais besoin du regard d’un homme sur ce projet. Hary Bouf est avant tout un être authentique, avec une sensibilité d’artiste. Ce même jour, à Pamplemousses, nous avons commencé à écrire les paroles d’une chanson ensemble. Une composition centrale dans le clip réalisé par Dylan Paul, vidéaste de talent. Pour faire reculer la violence, nous avons besoin du soutien des hommes. Et il ne faut pas oublier qu’ils sont eux aussi victimes de violences.

? Résilience n’est pas centrée uniquement sur la violence sexuelle ou les violences domestiques ?

Tout à fait, Résilience, c’est le cheminement de huit femmes marquées par différents types de violences : des violences conjugales (y compris le viol conjugal), le harcèlement moral en milieu professionnel ou encore une enfance émaillée par l’influence néfaste de parents toxiques, dénigrants… Parfois, le mot «bourreau» paraît faible face à ce qu’elles ont enduré en termes de harcèlement physique et/ou moral. Avec toutes, en commun, des marques physiques et des répercussions au niveau émotionnel.

image.png Le clip vidéo a été réalisé par Paul Dylan Studio en collaboration avec le groupe Nula Groove.

? Le parcours avec leurs témoignages et la réalisation du clip a eu quel impact ?

Il a été libérateur pour elles. Vraiment, un des objectifs principaux était qu’elles marchent dans la vie la tête haute. Par exemple, l’une d’entre elles a divorcé de son bourreau, son époux, qui la frappait même durant sa grossesse.

? Au-delà du clip, le cheminement n’est pas fini. Quels sont les autres projets qui nécessitent aujourd’hui l’appel aux dons à travers Small Step Matters ?

Nous avons le projet de réaliser ensemble un documentaire poignant, authentique, et un livre. Dans le clip vidéo, le public peut découvrir mes toiles réalisées à partir de leurs témoignages. Dans le livre L’Éveil, qui sera auto-édité en français et en créole, j’ai mis en scène trois éléments. Trois éléments qui cohabitent intérieurement en nous, au niveau imaginaire, symbolique : la fée du recyclage (les émotions, notre monde invisible), le chaos (les épreuves) et le géant musicien (qui utilise la musique dans un processus de guérison). La fée du recyclage atterrit dans un monde dévasté qui symbolise une épreuve de vie à traverser : un trauma, un deuil. Le livret est illustré avec des déchets accumulés, transformés, métamorphosés…

? Les déchets qui évoquent la sublimation des difficultés de vie ? Comme une forme de recyclage esthétique ?

Tout à fait. Le livre est mon approche personnelle et intime, mais à travers l’imaginaire, je suis convaincue qu’il parlera à tous. Je m’expose à travers le papier. Chacun d’entre nous a vécu des difficultés, symbolisées donc par les déchets, le chaos… qui ne doivent pas rester statiques, comme enfouis.

? Ce livret sera destiné à tous, adolescents et adultes. Comment comptez-vous le distribuer ?

J’envisage de passer par des services de ressources et également par des services CSR, pour qu’ils l’offrent à des associations, des écoles… J’espère également que nous pourrons organiser à nouveau des événements grand public comme ce fut le cas le 8 mars 2025, à Mahogany Shopping Promenade, à l’occasion de la Journée de la femme.

? Un message d’espoir pour les hommes et les femmes victimes de violences actuellement ou pendant leur enfance ?

«Victime», c’est ce qu’on est à un moment donné, précis, de sa vie. Par exemple, moi, j’ai été «victime» lors de mon agression et lors de mon arrivée à la police. J’ai été reçue sans empathie, sans solidarité, par une femme policière d’ailleurs. «Victime», cela reste encore une partie de moi. Mais mon identité est autre. Bien plus vaste. Je suis une femme, une Mauricienne, une artiste, une counsellor certifiée, une employée freelance du centre Frère René Guillemin. J’interviens d’ailleurs auprès des jeunes sur la gestion des émotions, l’estime de soi… en prévention des conduites addictives notamment. Bref, j’ai dépassé le stade de la victime. La résilience ne se fait jamais à 100 % ; c’est un processus, un cheminement… On ne guérit pas des violences, mais on dépasse les traumas. Et l’art a été mon exutoire. Après cette agression, j’ai repris mes pinceaux pour ne jamais les lâcher. Mon message aux victimes, c’est surtout : ne restez pas dans l’ombre. Partager son histoire, c’est un pas du parcours de guérison.

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