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Interview…
Pierre Bertinotti : «Le GODF souhaite apporter sa contribution à la réflexion sur la fin de vie à Maurice»
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Interview…
Pierre Bertinotti : «Le GODF souhaite apporter sa contribution à la réflexion sur la fin de vie à Maurice»
Effectivement, l'année prochaine, en 2027, en France, ce sera un moment important de la vie du pays puisque l'on aura une élection présidentielle certainement suivie par des élections législatives. Ce sera donc l'occasion pour le GODF de réaffirmer haut et fort ses valeurs et ses principes. Les valeurs du GODF se résument à deux mots : humanisme et universalisme. Humanisme, c’est mettre l'humain au centre de toutes nos décisions et on comprend à l'heure de l'intelligence artificielle le sens que ça peut avoir. Et l'universalisme : chaque être humain est unique mais l'égal de son voisin. Cette notion d'égalité de tous les êtres humains entre eux fondent nos valeurs.
Ça, c'est un aspect, un côté du triangle. L'autre côté du triangle, ce sont nos principes. Quels sont nos principes ? Tolérance mutuelle, respect de l'autre et de soi-même, une liberté absolue de conscience. Notre méthode, elle est ce qui est la base du triangle. Elle se distingue fondamentalement de toutes les autres organisations, à savoir l'écoute, l'enrichissement mutuel. Lorsqu'on s'exprime en loge, son opinion ne vise pas à convaincre l'autre de la justesse de cette opinion mais simplement à enrichir sa réflexion. On voit donc bien qu'avec ces valeurs, ces principes, cette méthode fondée sur l'écoute et le respect de l'autre, on définit un projet politique au sens large.
Dans ce projet politique, au sens organisation de la Cité, il y a deux limites. La première est celle de la préférence nationale. Les partis politiques qui défendent la préférence nationale défendent des idées qui sont contraires à nos valeurs puisque la préférence nationale conduit nécessairement à terme à exclure l'autre et notamment l'étranger. Autre limite, c'est l'assignation identitaire. Les partis politiques qui font de l'essentialisation, c'est-à-dire ramener un individu à une pseudo-identité liée à sa religion, sa couleur de peau ou son origine sociale, le maintenir dans cette pseudo-identité, c'est contraire à notre valeur d'émancipation.
Donc, on sent bien que nous aurons l'occasion lors de l'élection présidentielle non pas de faire de la politique partisane, de dire pour qui il faut voter. Non, nous n'allons pas dire pour qui il faut voter, mais par contre, nous allons dire haut et fort quelle est notre conception de la société, quelle est notre conception de l'altérité, quelle est en un mot notre vision du monde et c'est cette vision que nous souhaiterons voir mise en œuvre par les candidats qui voudront bien s'en emparer.
À Maurice, le paysage maçonnique est un carrefour entre la tradition française du GODF (libérale et défend la liberté de conscience) et une empreinte anglo-saxonne (qui considère le GODF comme «irrégulier», impose la croyance en Dieu et refuse les femmes). Le GODF peut-il entretenir des relations inter-obédientielles et quelle est la meilleure façon de pratiquer l’universalisme ?
Je crois que pour répondre à cette question, il faut effectivement préciser les différences entre ce qu'on appelle la franc-maçonnerie anglo-saxonne et puis la franc-maçonnerie du GODF. La franc-maçonnerie anglo-saxonne a trois caractéristiques. La première, c'est le rapport à Dieu. Lorsqu'on est membre d'une obédience anglo-saxonne, on prête serment sur la Bible. Deuxièmement, la franc-maçonnerie anglo-saxonne refuse de faire de la politique pour des raisons historiques puisqu’elle prend ses origines fin du XVIIe siècle, début du XVIIIe siècle et on n'était pas très loin des guerres de religion. Et donc, on considérait que faire de la politique pouvait conduire à ranimer ces guerres de religion. Enfin, troisième caractéristique et vous l'avez dit dans la question, la franc-maçonnerie anglo-saxonne est masculine. Elle n'est pas ouverte aux femmes.
Nous, au GODF, nous sommes dans la grande famille de la franc-maçonnerie libérale et adogmatique. Libérale au sens liberté individuelle, liberté publique et adogmatique. Ça veut dire que nous ne faisons référence à aucun dogme et notamment aucun dogme religieux. Et le GODF est d’ailleurs la principale obédience maçonnique libérale et adogmatique, non seulement en France, mais dans le monde, avec 55 000 membres, 1 400 loges, dont huit ici à Maurice.
Par rapport aux «réguliers», je rappelle que c'est eux qui ne nous reconnaissent pas. Ils considèrent que nous sommes «irréguliers». Mais si on essaie de marquer plus précisément les différences, c'est vrai que depuis 1877, et c'est là que date la différence entre les deux maçonneries si je puis dire, notre assemblée générale, notre Convent, a décidé de supprimer toute référence déiste dans nos textes. C'est-à-dire que pour être franc-maçon au GODF, on ne demande pas de prêter serment sur la Bible. Et d'ailleurs, sur nos colonnes, nous avons des frères, des sœurs croyants, non-croyants, de toutes religions ou athées parce que le GODF considère que la religion relève de la sphère privée. En aucun cas, nous ne sommes contre les religions. Nous considérons simplement qu'elles relèvent du choix individuel de chacun de croire ou de ne pas croire.
En ce qui concerne la politique, effectivement, le GODF ne fait pas de politique partisane. Par contre, il revendique de faire de la politique au sens organisation de la Cité. C'est une des caractéristiques d'ailleurs du GODF parce que nous avons des obédiences maçonniques libérales et adogmatiques qui considèrent que la maçonnerie, c'est d'abord un travail personnel. Et en ce qui concerne les prises de position dans la société, il revient à chacun de faire ce qu'il a envie de faire. Mais il n'y a pas de position de l'obédience.
Nous, au GODF, nous avons des positions sur des sujets de société, sur des sujets donc politiques par définition. Parce que, ne l'oublions pas, le slogan du GODF, c'est changer l'homme pour changer la société. Et pour changer la société, il faut faire de la politique, non pas de manière partisane, mais de rassembler autour de valeurs humanistes, universalistes et des principes que j'ai précédemment énoncés.
Enfin, depuis une quinzaine d'années, le GODF initie des femmes. Et nous avons aujourd'hui 14 % de nos membres qui sont des sœurs. Je veux souligner qu'ici, à Maurice, ce 14 %, c'est 20 %. 20 % des francs-maçons du GODF à Maurice sont des sœurs, ce qui est effectivement une marque d'ouverture importante de la société mauricienne.
Alors, dans ce contexte de nos différences entre les obédiences régulières anglo-saxonnes et nous, au GODF, c'est vrai que nous n'avons pas de traité de reconnaissance. Puisqu'ils nous considèrent comme «irréguliers», ils ne nous reconnaissent pas. Mais donc, si on n'a pas de traité de reconnaissance, nous ne pouvons pas, juridiquement, nous rendre visite les uns les autres. Et si je prends le cas de la France, nous avons une obédience qui est reconnue, qui relève de la maçonnerie anglo-saxonne. Avec cette obédience-là, nous avons simplement un accord administratif pour s'échanger des informations administratives entre nous, mais nous ne nous visitons pas.
Voilà quelle est la réalité. Est-ce que celle-ci évoluera ? Je ne sais pas. Pour l'instant, il n'y a pas spécialement de discussions en cours, mais il n'y a pas non plus de conflits. Je dirais que ce sont deux démarches parallèles qui ont une appréciation différente, peut-être aussi, de la tradition et de la modernité. Nous associons tradition et modernité. Je dirais que la maçonnerie anglo-saxonne est plus fondée dans la tradition et que nous, nous sommes davantage tournés vers la modernité, vers le changement de la société. Mais avant de changer la société, il faut une meilleure connaissance telle qu'elle est aujourd'hui, et que nous souhaitons voir transformée au nom de ses valeurs humanistes et universalistes. Ceci étant, les contacts fraternels sont toujours possibles.
Les loges du GODF à Maurice réussissent-elles vraiment à être des espaces de laïcité ou subissent-elles aussi la tentation de reproduire inconsciemment les clivages de la société mauricienne ?
Peut-être un mot de définition sur la laïcité telle que la comprenons au GODF. C’est d’abord et avant tout deux choses. Premièrement, la séparation des Églises et de l’État. C’est-à-dire faire en sorte que toutes les décisions publiques prises par l’État se fassent indépendamment de toute religion. Qu’il n’y ait pas d’influences religieuses dans les décisions publiques puisque celles-ci relèvent du peuple souverain à travers ses représentants démocratiquement élus. C’est ça avoir un État laïque.
Deuxième caractéristique de la laïcité telle que nous la concevons au GODF : la laïcité, c’est donner la possibilité à chacun d’entre nous de choisir s’il croit ou s’il ne croit pas. Cette liberté absolue de conscience, c’est ça véritablement ce que permet la laïcité. C’est de permettre à l’autre de se faire son idée en dehors de toute influence religieuse.

Alors, bien-sûr, le premier endroit où on doit promouvoir cette laïcité, ce sont dans nos loges. Simplement, nos loges, elles sont composées de celles et de ceux qui vivent dans le pays, dans le territoire où ces loges exercent et donc, comme je dis souvent, les cloisons de nos temples ne sont pas étanches et on retrouve évidemment sur nos colonnes une forme de représentation de la société telle qu’elle est en dehors du temple.
La société mauricienne est effectivement composée de communautés d’origines géographiques et culturelles, de religions différentes et c’est ça le grand miracle de la maçonnerie. C’est de faire vivre ensemble ces différences de communautés. Pourquoi ? Parce qu’elles partagent les mêmes valeurs humanistes et universalistes. Alors, il y a de temps en temps, peut-être, certains comportements dits profanes, c’est-à-dire des comportements de la vie quotidienne qui surgissent à l’intérieur du temple. C’est je dirais naturel. Ça peut exister.
Mais justement, le travail maçonnique consiste à se dégager de ces influences familiales, culturelles, soi-même mais aussi donner à l’autre la possibilité de déterminer librement sa vie et de son destin. Et je ne doute pas que la société mauricienne, y compris dans vos temples, arrive à faire vivre cette laïcité telle que nous la concevons au GODF.
Le GODF a aujourd'hui des ateliers mixtes et d'autres qui restent strictement masculins. Pourquoi est-ce toujours le cas ? Est-ce que le regard féminin a concrètement enrichi le «polissage de la pierre» ou est-ce que vous considérez que la démarche initiatique est au-dessus des questions de genre ?
Alors, la question de la mixité a enflammé le GODF il y a une quinzaine, une vingtaine d’années où il y a eu de longs débats pour savoir si oui ou non on allait initier des femmes. Depuis une quinzaine d’années cette question est réglée. Le GODF initie des femmes mais c’est laissé à la liberté de chaque loge. Donc, nos 1 400 loges sont souveraines. Actuellement, 60 % des loges initient des femmes et ce pourcentage est plutôt en augmentation. Nous n’irons pas à 100 % mais je ne serai pas surpris que dans quelques années, on arrive à 80 %. Ici même, à Maurice, nous avons la plupart des loges qui sont ouvertes aux sœurs. Il y en a seulement trois qui ne le sont pas, sur les huit. Donc, ça relève de la souveraineté, de la décision des loges.
Alors, pourquoi certaines loges ne souhaitent pas initier des femmes ? On trouve là toutes les bonnes raisons qu’on peut avoir dans la société profane de difficultés que les femmes ont à trouver leur place dans les responsabilités, par exemple. Mais ça vaut aussi dans la vie personnelle, dans la vie de couple. La franc-maçonnerie et le GODF n’échappent pas à ces difficultés d’intégration véritablement des femmes. Par ailleurs, on a aussi cette volonté de certains frères de rester entre eux. On a beau leur expliquer quand même qu’il y a d’autres clubs où on peut se retrouver entre hommes et que c’est un peu étonnant de voir développer cette idée là où nous sommes des universalistes. Mais c’est ainsi. Je pense que cette question de la mixité qui a pu enflammer le GODF il y a une vingtaine d’années n’est plus vraiment d’actualité.
Aujourd’hui la question qui peut se poser, c’est quelles fonctions au sein de l’obédience les femmes vont occuper. Je vais prendre un domaine que je connais bien, qui est le Conseil de l’ordre. Nous sommes 37 administrateurs du GODF et il y a quelques années, il y avait une sœur. Cette année, il y en a quatre sur 37 et l’année prochaine, malheureusement, trois sur 37. Alors, bien-sûr, on peut dire qu’il n’y a que 14 % de sœurs dans l’obédience mais en avoir aujourd’hui quatre sur 37, un peu plus de 10 %, on n’est pas très loin de la représentation globale des sœurs dans l’obédience mais on voit que là aussi, il peut y avoir des difficultés à ce que les sœurs prennent des responsabilités au sein de l’obédience. Je ne sais pas si c’est plus facile ou plus difficile en maçonnerie que dans la société profane. En tout cas, il faut maintenir le cap. Il faut travailler de manière à ce que, finalement, on soit conforme à nos valeurs universalistes et que les sœurs puissent trouver leur place.
Oui, je pense que l’apport des sœurs a été très positif pour l’obédience parce que, qu’on le veuille ou non, même si on ne considère pas les différences de genre comme essentielles, on ne va pas essentialiser les gens. Néanmoins, il y a des histoires, des cultures, des approches qui peuvent être différentes. Et comme on le dit en franc-maçonnerie, on s’enrichit de nos différences et les sœurs ont incontestablement contribué à l’enrichissement de la réflexion maçonnique au GODF.
Quel message adressez-vous au public mauricien sur ce que peut apporter le GODF au débat dans la Cité aujourd'hui ?
Je pense qu’on est en plein dans l’actualité parce que ce soir-même (NdlR, vendredi dernier), je vais procéder à l’installation d’une loge d’étude et de recherche. C’est une instance de réflexion sur un thème donné. Les sœurs et les frères de Maurice ont souhaité créer ce groupe de travail pour réfléchir ensemble sur la fin de vie et, surtout, contribuer au débat de la société mauricienne sur cette question. Question difficile, question délicate, question qui relève de l’intime où des différences d’appréciation et de vision du monde peuvent s’affronter. En France même, le 15 juillet, nous allons avoir le vote définitif de l’Assemblée nationale sur le projet de loi fin de vie. Nous avions déjà des lois sur cette question mais on veut aller plus loin. Le législateur ira plus loin dans les modalités de choix que les Français auront sur cette question de la fin de vie.
Je suis heureux, puisque vous me demandez ce que le GODF peut apporter à la société mauricienne, de voir que les frères et les sœurs de Maurice, à travers ce travail de réflexion, vont contribuer à la réflexion collective. Dans la société française, aujourd’hui encore, cette question fait débat. C’est normal parce que c’est un débat philosophique qui touche à l’intime. Ce matin-même, j’ai informé le président de la République de Maurice, comme hier (NdlR, jeudi dernier) le Premier ministre, de la création de cette loge et donc, de notre souhait, nous membres du GODF et plus particulièrement les frères et les sœurs de Maurice, d’apporter notre contribution à l’élaboration d’un difficile consensus sur cette question qui va surement traverser la société mauricienne pendant de longues années.
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