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Préservation de la mémoire
La grandeur de la petite histoire
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Préservation de la mémoire
La grandeur de la petite histoire
Photos : Historic Photography Mauritius
Cheveux et barbe grisonnants, haute stature. La sangle d’un appareil photo nouée autour du poignet, qui semble ne jamais le quitter. Depuis plus de 20 ans, c’est avec «no nonsense» qu’il lit Maurice comme une carte, répertoriant à la fois les vestiges historiques et les visages du quotidien. Au risque de se faire mordre par les chiens errants dans les cimetières ou de se faire éjecter par des «angry people». Mais jamais, comme il le dit avec son humour British, «une photo de fille en bikini», ni une photo de lui-même, sur la page qu’il anime : Historic Mauritius Photography. Discrétion absolue sur l’identité d’un historien amateur fort d’une expérience militaire. En 2003, il a quitté le Pays de Galles, d’où il est originaire, pour nos latitudes tropicales. Depuis, à sa manière, il n’a cessé de défendre avec conviction l’histoire d’une île où il se sent chez lui. Rencontre.
Non, pas de photo de lui. On ne donnera pas son nom, non plus. Un comble pour celui qui, depuis plus de 20 ans, mitraille Maurice. «C’est pour continuer à rentrer partout sans être reconnu», justifie-t-il. Mais on sent qu’il y a bien plus qu’il ne veut en dire.
Comment un ancien militaire britannique est-il devenu un infatigable passeur de la mémoire mauricienne ? Il aime dire qu’il n’a jamais vraiment appris l’histoire dans les livres. Qu’il l’a d’abord lue dans les cartes et les paysages. Un fossé oublié derrière une caserne. Deux canons rouillés tournés vers une place d’armes. Une batterie militaire côtière désaffectée envahie par la végétation. Pour d’autres, ce ne sont que des vestiges. Pour lui, ce sont des repères. Chaque pierre, chaque relief raconte une histoire, à condition que l’on sache les décoder.
Batteries militaires de 9,2 pouces abandonnées au Fort George qui méritent d’être transportées au Mauritius Institute, selon l’animateur de la page Historic Photography Mauritius.
Depuis 2003, il dit avoir accumulé «près de 300 000 photos» : des sites, monuments, ponts, cimetières, batteries, usines sucrières, maisons coloniales ou simples chemins oubliés. Une entreprise colossale, menée pratiquement seul, qui a fini par constituer une archive photographique du patrimoine mauricien. Qui plus est consultable en ligne.
Mais son ambition dépasse largement la sauvegarde des monuments. Après s’être intéressé aux constructions monumentales, c’est sur la vie des anonymes, des oubliés, ceux que les manuels d’histoire n’évoquent jamais qu’il se penche.
Épiphanie dans une caserne
Son histoire à lui commence loin de l’océan Indien. En 1989, il suit une formation à Brompton Barracks, à Chatham, dans le Kent. Il est affecté aux Royal Engineers, dans l’armée britannique, un prestigieux corps du génie militaire. Ces casernes qui datent de 1806 ont été construites durant les guerres napoléoniennes. Le lieu est chargé de mémoire.
Dans l'une des ailes de la prison de Beau-Bassin.
Un week-end, tous ses camarades rentrent chez eux. Lui reste. Désœuvré, il sort faire un tour au Parade Square. Le décor est familier. Et pourtant, c’est comme s’il le voyait pour la première fois. Il saisissait enfin le dialogue entre deux canons utilisés pendant la guerre de Crimée et l’arche commémorative dédiée à cette campagne militaire. Il suivait le fil, jusqu’à l’autre arche consacrée à la guerre des Boers. Il comprenait mieux pourquoi une statue du général Gordon de Khartoum domine les bâtiments. Même les vitres attiraient soudain son attention : ce verre ondulé, soufflé il y a près de deux siècles, était toujours en place. «In the army, if you break a window, you get into trouble.» À cet instant, seul dans cette grande cour, il a comme une révélation.
Quelques jours plus tard, il visite Fort Amherst, un ancien fort creusé dans la roche. Il découvre les Chatham Lines, un imposant système défensif érigé après le raid néerlandais de 1667 contre le chantier naval royal. «Chatham was the most defended town in the kingdom for a very long time.» Les lignes sur les cartes prennent vie sous ses yeux. Cette manière de lire le territoire ne le quittera plus. Sans diplôme d’historien, il développe une méthode intuitive très personnelle. Croiser les cartes. Ensuite seulement consulter les livres. «Si je peux voir par moi-même comment un paysage a évolué, pourquoi commencer par lire un ouvrage ? Les cartes racontent déjà beaucoup.»
Mauritius feels like home
Les années passent. Il quitte l’armée, se met à son compte et prend rarement des vacances. «Si vous n’êtes pas disponible quand un client appelle, c’est un client perdu qui peut-être ne reviendra pas.» Sauf que cela se répercute sur son couple. Après son divorce, il décide d’offrir un voyage à son fils. À chaque recherche sur internet, le même établissement apparaît : Indian Resort, au Morne. Il y voit un signe. Nous sommes en 2003. Il réserve. «The first time I set foot off the plane, I felt like I was home. It was a weird feeling. I felt like I knew this place. That I belong here.»
«On parle beaucoup de tunnel entre Fort George et Fort Adélaïde. Il n'y en a pas.»
À l’hôtel, il fait la connaissance d’une jeune Mauricienne. Ils sympathisent. Avant son départ, il lui propose de se revoir.
«Vous rentrez en Angleterre», lui répond-elle.
«Oui... mais je reviendrai.»
«Si vous revenez, alors on verra.»
Dix jours plus tard, il est de retour à Maurice, dans le même hôtel. Son histoire personnelle rejoint alors peu à peu l’Histoire avec un grand H, quand il découvre Fort Adélaïde, ou la Citadelle. Quelques recherches lui suffisent pour découvrir que le fort a été conçu par… les Royal Engineers. En poursuivant son enquête, il comprend qu’après la conquête britannique de 1810, les Royal Engineers ont laissé leur empreinte partout : fortifications, bâtiments publics, infrastructures militaires.
Même le cimetière de l’Ouest lui raconte un chapitre de cette histoire. Il s’arrête par exemple devant la tombe du lieutenant-colonel George Tate, commandant des Royal Engineers, mort en 1851. Si les archives évoquent plusieurs causes possibles, lui préfère celle qui révèle les faiblesses humaines. À son arrivée à Maurice, Tate aurait refusé de placer son chien en quarantaine alors que la rage sévissait dans l’île. L’animal a contracté la maladie et a mordu son maître. Le commandant est mort quelques jours plus tard. «He’s not national heritage, he’s national idiot», plaisante-t-il. L’histoire n’est pas faite que de héros, c’est ce qui la rend profondément humaine.
Sur les traces des ingénieurs militaires
Impossible de s’en tenir uniquement au Fort Adélaïde. Son regard d’historien amateur ayant une expérience militaire ne voit pas que des vestiges ; il voit surtout une stratégie. Chaque canon, chaque batterie, chaque fossé répond à une logique militaire vieille de deux siècles. Son passé au sein des Royal Engineers lui donne les clés de lecture, pour reconstituer les opérations militaires.
«Les gens me demandent souvent : pourquoi un fort ici et pas ailleurs ?» La réponse, dit-il, est rarement architecturale. Elle est géographique. Les falaises d’Albion ? Inutile d’y construire une batterie importante. Aucune armée ne pourrait y débarquer rapidement des hommes, des chevaux ou des canons. La côte sauvage du Sud ? Même logique.
En revanche, les rares ouvertures dans la barrière de corail deviennent des points vulnérables. C’est là que les ingénieurs britanniques ont concentré leurs défenses.
Ambiance de l’ancienne prison à Port-Louis.
Pendant des années, il parcourt Maurice, carte en main, confrontant les plans anciens au terrain. Chaque visite confirme son intuition : les fortifications ne sont pas dispersées au hasard. Elles composent un système cohérent, pensé pour protéger une île dont la valeur était avant tout stratégique, un point de ravitaillement. «Pourquoi les Britanniques conservent-ils le Code civil français, la langue française, la religion catholique et une grande partie des institutions héritées de l’occupation française ? Parce que ce n’était pas leur priorité. Ils ne cherchaient pas à transformer la société. Ils voulaient sécuriser une route maritime.»
À ses yeux, Maurice a longtemps été davantage une forteresse qu’une colonie. Cette grille de lecture permet aussi de comprendre pourquoi l’ouverture du canal de Suez, en 1869, marque un tournant majeur. En raccourcissant les trajets entre l’Europe et l’Asie, le canal détourne une grande partie du trafic maritime. Les escales se raréfient. Les fortifications perdent progressivement leur importance stratégique.
Les gigantesques canons de 9,2 pouces installés à Fort George et Fort William deviennent alors les témoins silencieux d’un monde disparu. Avec une pointe d’agacement, il lance : «Il y a deux pièces d’artillerie toujours couchées au sol, près de Fort George. Elles devraient être exposées devant le Mauritius Institute.» Pour lui, ces objets ne sont pas de simples reliques militaires. Ils racontent un moment où Maurice occupait une place centrale dans les équilibres de l’océan Indien.
Patrimoine largement méconnu
Durant ses sorties, il découvre des bâtiments abandonnés, des batteries envahies par la végétation, des ponts du XIXᵉ siècle encore debout. Une question l’obsède : «Où tout cela est-il recensé ?» Il trouve plusieurs sociétés et associations qui défendent le patrimoine. «But they were only focused on what was important to them. I couldn’t find one that promoted everything.» Il poursuit la réflexion : si je suis un touriste, «I don’t want to visit a dozen different archives and half a dozen websites to find the history of Mauritius.» J’ai dit : «Let’s just put it all in one place and we’ll see what happens.» C’est l’aventure dans laquelle il s’est lancé, il y a un peu plus de dix ans. Sans équipe. Sans financement.
Dans l'ancienne usine de Mon-Desert-Mon-Trésor.
Simplement avec son appareil photo, ses cartes anciennes et une détermination qui le conduira sur pratiquement toutes les routes de l’île. Plus il avance, plus il s’éloigne des batailles célèbres et des grandes figures historiques. Ce qui l’intéresse désormais, ce sont ceux dont personne ne parle.
Projet One Million Voices
À mesure que son regard s’aiguise, une conviction s’impose. L’histoire de Maurice ne peut pas se résumer à une succession de gouverneurs, de batailles et de traités. Elle ne se limite ni à Mahé de La Bourdonnais ni à l’abolition de l’esclavage ni à l’engagisme. Tous ces événements sont essentiels. Mais ils n’expliquent pas, à eux seuls, ce qu’est devenue l’île. «It’s everybody who has ever set foot in Mauritius makes us who we are.» Cette phrase résume sa philosophie.
Sur les réseaux sociaux, où il publie quotidiennement des photographies anciennes, des cartes ou des documents d’archives, il explique qu’il ne cherche pas à impressionner par une érudition spectaculaire. Il préfère raconter une histoire presque insignifiante. Celle d’un unijambiste. Celle de la mère persuadée que son enfant avait été enlevé, avant de découvrir qu’il jouait simplement dans le jardin. Le destin d’un marin oublié. Un nom gravé sur une pierre tombale. Des fragments minuscules qui provoquent les réactions les plus fortes. «Pourquoi ne nous a-t-on jamais appris cela à l’école ?» La question revient sans cesse dans les commentaires. Il ne prétend pas avoir la réponse. En revanche, il sait pourquoi ces histoires le touchent. Parce qu’elles ressemblent à la vie.
Prenons la bataille de Grand-Port, victoire navale française de 1810, inscrite sur l’Arc de Triomphe. Lui préfère déplacer le regard. «Sans les marins, il n’y aurait pas eu de bataille. Alors, parlons des marins plutôt que de la bataille.» Il ne s’agit plus d’écrire l’histoire par le sommet, mais par sa base. À travers celles et ceux qui l’ont vécue. Sa base de données rassemble aujourd’hui «plus de 100 000 images de cimetières et de tombes». Un travail colossal, qui, dit-il est très utilisé par les généalogistes du monde entier.
Le logo de la page, version cire.
Au départ, toutes ces photographies étaient librement accessibles. Puis, il découvre que certains revendent ses images. La déception est immense. Il décide alors de rendre privées les photographies des sépultures. Pour empêcher leur exploitation commerciale. «Si je fais ce travail à mes frais, je refuse que quelqu’un gagne de l’argent grâce à lui.» L’accès reste volontairement symbolique. Quelques euros pour consulter les albums pendant une semaine. Une manière, explique-t-il, de couvrir une partie des coûts techniques sans transformer la mémoire en marchandise. Il tient à l’idée de partage.
Chaque album est relié à une carte. Chaque photographie peut être retrouvée grâce à une date, un itinéraire ou des coordonnées GPS. Derrière cette organisation minutieuse se cache une inquiétude plus profonde. Que se passera-t-il lorsque les témoins auront disparu ? Cette question surgit avec force lorsqu’il publie quelques images consacrées au cyclone Gervaise. Les commentaires affluent sur sa page. Des centaines de Mauriciens racontent cette nuit de février 1975. L’un se souvient d’avoir trouvé refuge sous son lit. Une autre évoque le toit de sa maison emporté par les rafales. Quelqu’un remercie simplement d’avoir ravivé un souvenir qu’il croyait perdu. Le véritable patrimoine, comprend-il, n’est pas seulement constitué de pierres ou de bâtiments. Il réside aussi dans ces souvenirs transmis d’une génération à l’autre et qui risquent de disparaître si personne ne prend le temps de les recueillir. C’est de cette intuition qu’est né le projet One Million Voices. Constituer, au fil du temps, une mémoire collective de Maurice racontée non par les institutions, mais par ceux qui l’ont vécue.
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