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Nasreen Banu Ahseek : Les couleurs de la mémoire
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Nasreen Banu Ahseek : Les couleurs de la mémoire
Nasreen Banu Ahseek, Enseignante et artiste-peintre
Pour Nasreen Banu Ahseek, la culture est avant tout une histoire de transmission. Deux passions occupent une place particulière dans son parcours : la langue ourdoue et la peinture. La première lui vient de son père, qui lui a transmis l’amour des mots, de la littérature et de cette langue riche d’une longue tradition poétique. La seconde est un héritage de son grand-père, qui lui a ouvert les portes de l’univers pictural et lui a appris à regarder autrement le monde qui l’entoure. Entre les mots de l’ourdou et les couleurs de la peinture, l’artiste a construit un univers personnel où se rencontrent mémoire, audace, sensibilité et créativité. Ces deux héritages familiaux ne sont pas pour elle de simples souvenirs : ils constituent une part essentielle de son identité et de son histoire. Bien qu’elle affectionne et multiplie les vernissages, elle préfère aujourd’hui mettre son talent au service de projets qui ont une vie au-delà de l’instant, notamment l’illustration de livres. Pour elle, illustrer un ouvrage, c’est participer à la création d’une œuvre appelée à traverser le temps, à être conservée, relue et transmise aux générations futures. Elle privilégie ainsi les livres qui peuvent laisser une trace durable, plutôt que les créations éphémères, car elle croit profondément à la force de l’art lorsqu’il devient patrimoine.
Nasreen Banu Ahseek (née Jhummun) naît à Bel-Air–RivièreSèche (l’un des principaux villages de la côte est). Son père Mamode Aniff Jhummun (né le 5 décembre 1942) est enseignant de la langue ourdou et sa mère Neezla Jhummun (13 août 1950), femme au foyer. Nasreen fréquente l’école primaire Ramnarain Roy (du nom d’un ancien planteur et propriétaire de terrain de la région) ; ensuite l’école primaire Rajiv Gandhi de Riche-Mare ; et pour ses études secondaires, le collège Droopnath Ramphul à Pamplemousses. Mais elle garde, de cette époque, surtout le souvenir de son père, comme son premier professeur (à la maison comme à l’école) : «C’est lui qui m’a appris l’ourdou et qui m’a fait découvrir la beauté de cette langue. Pour moi, l’ourdou est bien plus qu’un moyen de communication. C’est une langue d’une grande douceur, riche de poésie, de littérature, de nuances et d’émotions. Elle possède une musicalité particulière et permet d’exprimer les sentiments avec une délicatesse exceptionnelle. Mon père m’a appris à écouter cette musique des mots et à comprendre qu’une langue est aussi une mémoire, une culture et une façon de regarder le monde. En l’observant, j’ai également appris ce que signifie être un bon enseignant : être patient, bienveillant, rigoureux, attentif et capable de transmettre avec passion. Sans le savoir, il préparait déjà la future éducatrice que j’allais devenir.»
■ (À g.) : Mamode Aniff Jhummun et Neezla Jhummun, les parents de Nasreen, les autres enfants et leurs enfants.
De cette période, Nasreen se souvient aussi d’un autre enseignant, Vishwanand Choytoo, qui, outre le dessin et la peinture, lui enseigne surtout comment voir le monde. «Il accordait beaucoup d’importance à la formation de notre personnalité et de notre caractère. Il nous disait qu’en tant qu’artistes, même au milieu de milliers de personnes, nous devions savoir nous distinguer par notre style, notre comportement, nos manières et notre façon de voir le monde. Cette philosophie m’est restée : un artiste doit trouver sa propre voix et ne pas avoir peur d’être différent.» Pour le HSC, Nasreen choisit comme matières principales l’ourdou, les arts et les mathématiques.
À l’issue des examens, elle obtient la deuxième place au niveau national en ourdou, ce qui lui vaut une bourse d’études à l’Aligarh Muslim University, en Inde. Elle a de la chance car elle se retrouve en Inde avec, comme colocataire, Nazreen Busropun, son amie de collège avec laquelle elle entretient de solides liens d’amitié à tel point que leurs deux enfants se retrouvent en Malaisie pour des études universitaires. En Inde, elle étudie l’ourdou, avec les Beaux-Arts comme matière subsidiaire. «À cette époque, mon souhait était de devenir professeure d’art. Mais mon père avait un autre rêve : il souhaitait que sa fille devienne, comme lui, enseignante d’ourdou. J’ai choisi de réaliser son rêve sans abandonner complètement le mien.»

En 2002, elle entre dans la fonction publique et sa première affectation est à la Bel-Air State Secondary School (SSS), l’école de son enfance. Elle poursuit sa carrière au John Kennedy College, à l’Ebene SSS (Girls), au Queen Elizabeth College, et aujourd’hui au Quartier Militaire SSS Girls. En tant qu’enseignante d’ourdou, elle consacre tout son temps et son énergie à sa profession et à ses élèves : «Pendant 13 années, je n’ai pas peint. Je pensais alors que je n’étais plus une artiste. Mais avec le temps, quelque chose a commencé à me manquer. C’était une sensation difficile à expliquer, comme si quelque chose en moi cherchait à respirer et à sortir. Je me consacrais pleinement à mon métier, mais une partie de moi était restée silencieuse. J’ai finalement compris une chose simple : on peut arrêter de peindre, mais on ne cesse pas pour autant d’être artiste.»
Renaissance artistique
C’est son amie Deepa Bauhadoor (artiste-peintre aussi) qui en quelque sorte participe à sa renaissance artistique. Elle l’encourage fortement à reprendre le pinceau et facilite son entrée dans le monde artistique à travers l’Action for Artistic Creativity (AAC). «L’AAC m’a offert une plateforme pour rencontrer d’autres artistes, apprendre, partager et surtout participer à de nombreuses expositions collectives. L’association m’a donné des occasions que je n’aurais peutêtre pas eues seule et m’a permis de retrouver progressivement confiance dans ma pratique artistique.» Par la suite, sa peinture va connaître un tournant décisif avec sa rencontre avec l’écrivain Assad Bhuglah dont tous les ouvrages racontent la saga de la communauté musulmane à Maurice comme à Rodrigues avec en exergue quelques biographies d’éminentes personnalités. Assad Bhuglah demande à Nasreen de lui faire la couverture de 11 de ses ouvrages.
Avec Assad Bhuglah, auteur dont elle a fait 11 couvertures.
La rencontre entre Nasreen Banu Ahseek et Assad Bhuglah illustre la manière dont l’art peut devenir un véritable passeur de mémoire. Leurs œuvres dialoguent avec le passé, faisant ressurgir des fragments d’une mémoire collective parfois oubliée, parce que souvent méprisée. L’art devient alors un langage capable de raconter ce que les archives ne disent pas toujours. Il permet de faire revivre des personnages, des lieux et des événements qui ont façonné notre société. La rencontre de Nasreen Banu Ahseek et d’Assad Bhuglah crée ainsi un pont entre le patrimoine et la création contemporaine : «Cette confiance m’a offert une nouvelle plateforme en tant qu’artiste. Elle m’a également amenée à explorer davantage les thèmes liés à l’histoire, au patrimoine, aux lieux de mémoire et à notre héritage culturel. J’ai découvert que la peinture pouvait être une manière de préserver une mémoire. Une œuvre peut raconter ce que les livres racontent avec des mots : elle peut faire revivre un lieu, un visage, une époque ou une histoire et ainsi transmettre cet héritage aux générations futures.»
Sur le plan familial, Nasreen est bien entourée. D’abord une fratrie de sept – quatre garçons, trois filles – dont elle est la benjamine. Il y a Iqbal, homme d’affaires ; Shafeek, homme d’affaires ; Samade, comptable; Zaheed, pharmacien ; Nasima Mungloo, libraire ; et Shameem Yarroo, femme au foyer. En revanche, Nasreen n’a eu qu’une seule fille, Aafreen (24.1.2005) de son mariage avec Nadeem Ahseek le l3.4.2003 : «Après notre mariage, nous avons vécu chez ses parents à L’Avenir, Saint-Pierre. Ma belle-mère, Badroon Nessah, était femme au foyer et mon beaupère, Khalick Ahseek, sergent de police. À cette époque, Nadeem travaillait comme Scientific Officer au département d’entomologie du ministère de l’Agriculture à Réduit. Il avait étudié les sciences agricoles et obtenu un BSc en Agriculture. Notre fille unique, Aafreen, fait ses études préscolaires et primaires à Arden Junior School, QuatreBornes, puis ses études secondaires au Gaëtan Raynal State College. En HSC, ses matières principales sont les mathématiques, la physique et les arts. Elle s’est classée 16e après les lauréats et poursuit des études en médecine vétérinaire en Malaisie.»
Nasreen avec son époux Nadeem et sa fille Aafreen.
Il faut dire qu’Aafreen a commencé à peindre et son choix des arts comme matière en HSC n’a pas été une coïncidence. Et Nasreen se plaît à rêver : «Aujourd’hui, mon rêve artistique est de réaliser un jour une exposition en duo, mère et fille, avec Aafreen. J’ai toujours souhaité qu’elle développe sa sensibilité artistique. Même si elle poursuit ses études dans un domaine complètement différent, je suis fière de dire qu’à mes yeux, elle est devenue une artiste plus raffinée que moi. Elle possède son propre regard, sa sensibilité et sa manière d’exprimer les choses. Je ne souhaite pas qu’elle devienne artiste simplement parce que je le suis. Je veux qu’elle reste libre de choisir son chemin. Mais j’aimerais énormément qu’un jour nos deux univers se rencontrent dans une même exposition. Ce serait pour moi bien plus qu’une exposition : deux générations, deux regards, deux sensibilités et un même héritage créatif.» En matière de rêve, Nasreen en sait quelque chose – une vie entre l’ourdou et la peinture : «Aujourd’hui, je comprends que je n’ai jamais réellement eu à choisir entre les deux rêves. J’ai réalisé le rêve de mon père en devenant enseignante d’ourdou et j’ai retrouvé mon propre rêve en devenant artiste. Durant la journée, je transmets la langue que mon père m’a appris à aimer. Après les heures de classe, je retrouve mes toiles, mes pinceaux et mes couleurs.» Elle passe ainsi d’un univers à un autre ; d’une expression à une autre : «L’ourdou me donne les mots pour exprimer les émotions ; la peinture me permet de donner une forme et une couleur à ce que les mots ne peuvent parfois pas dire.»
Réconciliation de la langue et l’art
Il y a des mots pour le dire (comme pour le film de Jerry London) ; comme il y a des formes et des couleurs pour aller plus loin. C’est dans cet esprit qu’elle prépare sa première exposition en 2017, lors des célébrations du bicentenaire de sir Syed Ahmad Khan, fondateur d’Aligarh Muslim University. Une semaine d’activités est organisée par l’association des anciens étudiants de l’université à Maurice, avec une exposition de peinture à l’IGCIC pour commémorer les célébrations. En tant qu’ancienne étudiante, Nasreen a l’honneur de présenter 12 tableaux consacrés à son université.
Avec sa fille Aafreen, une relation fusionnelle.
Une exposition qui sera pour elle une révélation, une forme de renaissance à partir d’une réconciliation de l’ourdou et de la peinture : «Lorsque j’ai commencé ma carrière d’enseignante, je me suis entièrement consacrée à l’ourdou et à mes élèves. Pendant treize ans, je n’ai pas peint. Je pensais presque que je n’étais plus une artiste. Il y a des personnes qui mettent leur rêve de côté parce que la vie leur demande de travailler, d’assumer des responsabilités ou de suivre un autre chemin. Je voudrais leur dire que mettre une passion en pause ne signifie pas la perdre. Une véritable passion sait attendre. Il n’est jamais trop tard pour reprendre un pinceau, écrire, créer, chanter ou recommencer quelque chose qui nous faisait vibrer autrefois. Aujourd’hui, je peux dire que je n’ai pas choisi entre l’enseignement et l’art. J’ai appris à faire vivre les deux», dit Nasreen de manière très philosophique.
Avec Finlay Salesse lors d’un lancement.
Cette exposition sera un véritable tournant. Elle lui permet de se révéler au public ; de découvrir les exigences d’une profession et la réaction des visiteurs. Elle bénéficie également d’une visibilité dans les médias et, surtout, des personnes commencent à la connaître comme artiste, et pas uniquement comme éducatrice. Cette reconnaissance lui donne confiance et l’encourage à poursuivre : «Par la suite, plusieurs portes vont s’ouvrir. J’ai exposé cinq œuvres sur le thème du bazar au Blue Penny Museum, une opportunité pour laquelle je suis reconnaissante à Emmanuel Richon. J’ai également participé à des expositions à l’Atelier Art Pour Tous, grâce à Madame Olga Ferrière, ainsi qu’à plusieurs expositions à l’Ananta Art Gallery. Dans le cadre du 50e anniversaire de l’Indépendance de Maurice, j’ai réalisé dix tableaux sur le thème de la présence musulmane à Maurice, présentés à l’Islamic Cultural Centre. J’ai également participé à une exposition à la MBC pour la Journée internationale des femmes ainsi qu’à une exposition organisée cette année par l’Assemblée nationale sur la violence domestique. J’ai aussi pris part aux expositions organisées par l’AAC, notamment au Jardin botanique de Pamplemousses, autour de sir Seewoosagur Ramgoolam et son héritage, ainsi qu’au Nelson Mandela Centre for African Culture, autour de thèmes comme l’esclavage et les épices.»
Des éléments féminins de la famille. (De g. à dr.) : Zaheerah Jhummun, Rozida Jhummun, Shameem Yarroo, Neezla Jhummun, Nasima Mungloo, Nasreen Banu Ahseek.
Au gré de ses créations et de ses expositions, Nasreen Banu Ahseek améliore sa technique et cherche son style et petit à petit imprime sa marque de fabrique ; elle a maintenant son label. À ce titre, elle précise : «Je n’ai pas découvert mon style immédiatement. J’ai commencé par explorer différents sujets comme les paysages, les portraits et l’architecture. Avec le temps, j’ai compris que je me reconnaissais davantage dans les techniques mixtes. J’aime travailler avec la matière et particulièrement avec la texture paste en relief, qui donne à mes peintures un effet presque tridimensionnel. La texture permet à l’œuvre de sortir de la surface de la toile et apporte une dimension supplémentaire à l’image. Aujourd’hui, je suis particulièrement attirée par l’histoire, le patrimoine, la mémoire et les héritages culturels. J’aime que mes œuvres racontent quelque chose plutôt que d’être simplement décoratives.»
Le souci de transmettre
Comme tout artiste, Nasreen recherche tout simplement que ses œuvres perdurent et que, pour elle, tout simplement aussi, l’immortalité : «J’aime particulièrement les peintures que je réalise pour les livres, parce qu’elles peuvent avoir une vie beaucoup plus longue qu’une exposition. Une exposition se termine ; elle est éphémère, mais un livre peut rester dans une bibliothèque, être transmis à un enfant ou retrouvé des décennies plus tard. Penser qu’une image que j’ai créée pourrait ainsi être regardée par les générations futures me touche profondément.»
Pour l’événement Petrusmok au «Hennessy Park Hotel».
À cet égard, Assad Bhuglah lui donne la possibilité de réaliser cette ambition. «J’ai découvert, presque par hasard, le talent de Nasreen Banu Ahseek en 2017, lors d’une conférence à la municipalité de Quatre Bornes, où elle exposait quelques œuvres inspirées de son alma mater, l’université d’Aligarh. Son portrait de sir Syed Ahmed Khan, notamment, m’avait impressionné par sa finesse et sa touche orientale. En 2018, à l’occasion de la célébration du 50e anniversaire de l’Indépendance de Maurice, je lui confiai plusieurs œuvres pour une exposition consacrée à l’histoire et aux traditions des musulmans de Maurice. En 2019, elle réalisa la couverture de mon livre Bhandaari, saluée par mon éditeur Ahmed Sulliman comme une œuvre ‘’fantastique’’. Depuis, elle a conçu les couvertures de tous mes livres. Son écoute, sa patience et son remarquable talent d’improvisation lui permettent de transformer les idées abstraites en véritables créations artistiques. Aujourd’hui, ses œuvres rayonnent à Maurice comme au Caire, à Islamabad et à Istanbul», dit Assad Bhuglah.
Nasreen estime être une héritière qui, à son tour, doit transmettre ce qu’elle a obtenu : «Mon père m’a donné les mots. Mon grand-père m’a laissé les couleurs. La vie m’a appris à en faire une histoire. Et aujourd’hui, j’essaie à mon tour de transmettre cette histoire à travers mes élèves, mes tableaux et, peut-être un jour, avec ma fille à mes côtés.»
En randonnée avec Arnaud Godere de Netwalking.mu.
En attendant cette exposition, Nasreen partage avec Aafreen d’autres fortes émotions… sur les pistes boueuses et sous les cascades tumultueuses des randonnées du dimanche de Netwalking.mu d’Arnaud Godere.
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