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Le Parlement à l’épreuve du nombre
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Le Parlement à l’épreuve du nombre
Les caméras du Parlement racontent parfois davantage que les discours de nos élus. Mardi, elles ont capté deux scènes qui résument l’état de notre démocratie : un vice-Premier ministre lançant un «espes de tret» à un député de l’opposition et un ministre perdant son sang-froid face au même Adrien Duval. Deux éclats, deux excès, deux révélateurs, mais surtout les symptômes d’un mal plus profond : «la tyrannie du nombre», que dénonce le PMSD.
Ce n’est pas l’insulte qui scandalise, ni même l’accrochage – la politique reste un sport de combat, surtout de coqs qui aiment bien se déplumer en public. Ce qui inquiète, c’est l’asymétrie du ring : une opposition réduite à deux élus, tous deux best losers, sommés d’affronter une majorité pléthorique occupant l’hémicycle comme une armée conquérante. Dans un rapport de force si déséquilibré, la moindre hausse de ton, chaque rappel à l’ordre, la plus petite décision du perchoir prennent des proportions démesurées. Le débat d’idées cède la place à la démonstration de puissance.
L’épisode ayant opposé Shakeel Mohamed à Adrien Duval n’était, au départ, qu’un échange vif suivi d’un dérapage. Le ministre des Terres et du Logement s’est excusé le lendemain – et dans un univers où l’ego prime souvent sur l’humilité, le geste compte. Mais Adrien Duval les rejette : «Ses excuses ne valent rien quand il s’agit de demander des comptes au gouvernement.» Ce refus, plus qu’un geste politique, met en lumière un problème structurel : une majorité trop large se croit vite à l’abri de tout contrôle. Les questions deviennent accessoires, les interpellations se heurtent à des arguties procédurales et les demandes de comptes s’écrasent contre un mur de chiffres.
Depuis février 2025, on sait que Shirin Aumeeruddy-Cziffra n’aurait pas la partie facile. Elle hérite d’un Parlement marqué par les années Hanoomanjee et Phokeer : expulsions en série, insultes banalisées, mépris institutionnalisé. Elle doit rebâtir, recadrer, redonner sens à l’arbitrage. Mais comment y parvenir quand l’opposition tiendrait dans une voiture de location ?
Mardi encore, elle a rappelé Joe Lesjongard à l’ordre – à juste titre – avant d’être témoin d’un autre incident : Paul Bérenger, celui-là même qui l’a portée au perchoir, invectivant Adrien Duval avec une haine qu’il ne peut dissimuler. Un dérapage révélateur d’une décomplexion du pouvoir, d’une forme d’impunité comportementale qui prospère lorsque les contrepoids s’effritent.
L’exécutif contrôle déjà l’agenda, l’administration et la communication institutionnelle. Lorsqu’il domine aussi l’espace parlementaire, la démocratie se transforme en théâtre d’ombres : débats qui ressemblent à des monologues, motions expédiées, séances où tout semble écrit d’avance.
Les oppositions ne questionnent plus : elles ornent. Elles existent, mais ne pèsent plus. Une dynamique (du nombre) où la dérive devient routine, l’insulte un accessoire et le rappel à l’ordre un instrument, non un arbitrage.
Cette crise ne vient ni d’un tempérament ni d’un incident isolé. Elle découle d’un système électoral pensé pour produire des majorités artificielles et des oppositions rachitiques. Le First Past the Post transforme quelques centaines de voix en sièges multiples. Ajoutez un Best Loser System devenu indéfendable – et vous obtenez un Parlement déformé, éloigné de la volonté réelle du pays.
Dans ce contexte, la proportionnelle n’est pas un luxe intellectuel : c’est une nécessité démocratique. Elle n’assure pas la paix, mais elle garantit la représentativité. Elle n’empêche pas les crises, mais elle prévient l’hégémonie. Elle ne protège pas les états-majors, elle protège les citoyens.
Ce que nous vivons n’est pas une anomalie mauricienne. Les politologues, de Tocqueville à Giovanni Sartori, en passant par Arend Lijphart, l’ont démontré : lorsqu’une majorité devient hégémonique, elle finit, même malgré elle, par affaiblir la démocratie. Tocqueville parlait déjà de «la tyrannie de la majorité», ce moment où la force du nombre remplace la force des arguments. Lijphart démontrait que les démocraties hyper-majoritaires produisent des Parlements plus agressifs et moins représentatifs. Robert Dahl appelait cela une «opposition passive», tolérée, mais neutralisée.
Maurice n’échappe pas à cette règle. Une opposition réduite à sa plus simple expression n’a pas seulement moins de voix, elle a moins de prise sur le réel. Et lorsque l’opposition se rétrécit, ce n’est pas elle qui perd, c’est le pays.
Les dérapages de mardi ne sont donc pas de simples incidents. Ils sont les signes visibles d’une démocratie qui vacille faute de contrepoids. La proportionnelle ne serait pas un cadeau à l’opposition, mais le seul moyen de rendre au Parlement sa pluralité et au débat public sa respiration. Restaurer l’équilibre, c’est rappeler que la démocratie n’est pas seulement le règne du nombre, mais le respect de toutes les voix – même, ou surtout, les plus faibles !
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