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Le médecin qui fit naître une République
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Le médecin qui fit naître une République
La couverture du livre que notre groupe de presse lance aujourd’hui, à l’occasion des 125 ans de la naissance de sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR), est tout un symbole. Entouré de ses deux enfants, plongé dans la lecture de l’express en décembre 1976, il scrute des résultats électoraux, qui auraient pu balayer son règne à ce moment-là. Le Mouvement militant mauricien (MMM) frôlait la victoire mais le vieux stratège réussit un coup d’éclat : un accord avec Gaëtan Duval et le Parti mauricien social-démocrate. Un compromis qui bloqua l’accès de l’Hôtel du gouvernement aux militants novices, faiseurs de grève, impatients de tout renverser, à défaut de pouvoir paralyser le pays. Un instant suspendu où l’Histoire aurait pu basculer.
Ce moment résume un art de gouverner à la mauricienne : fragile, temporaire, fait d’alliances improbables et de ruptures brutales. Un gouvernement «à l’italienne» avant la lettre, scellé au nom de l’anticommunisme, vécu comme un sursis historique. Le pays, à ce moment-là, retenait son souffle. Le MMM boycottait la première séance de l’Assemblée législative et menaçait de débauchages. Mais SSR reprit la main, rappelant que, malgré ses faiblesses, le Parti travailliste restait la seule force rassurante face à un changement abrupt et radical.
L’ouvrage restitue une partie de cet entrelacs d’alliances publiques et de doutes intimes. À travers les confidences de Navin Ramgoolam et de sa sœur Soonita surgit un SSR moins solennel que l’icône : un père attentif, inquiet, parfois épuisé, mais convaincu que son destin restait inséparable de celui du pays. Loin d’encourager son fils à marcher dans ses pas, il voulait l’en protéger. Il connaissait trop bien le prix des compromis et la solitude du pouvoir.
Avec le recul de l’Histoire et la déclassication des archives, son héritage se lit autrement. Ceux qui lui reprochèrent d’avoir «vendu Diego» découvrent désormais que la décision avait été imposée par Londres, bien avant son accord contraint. Ceux qui l’accusèrent d’être «l’homme des Anglais» oubliaient qu’à Whitehall, il passait pour un socialiste suspect. En vérité, SSR fut un homme de consensus, cherchant à adapter Westminster aux réalités mauriciennes, garantissant des droits aux minorités et forgeant une démocratie consociative unique dans la région.

«Fabian socialist» convaincu, il posa les bases de l’État-providence : éducation et santé gratuites, pensions universelles, subventions alimentaires. Sa fiscalité redistributive, décriée par les élites, permit de corriger les inégalités héritées de l’esclavage et de l’engagisme. Diplomate, il sut obtenir de Gaulle et l’Europe comme pourvoyeurs d’accords préférentiels, et lança la zone franche, matrice du «miracle mauricien».
Mais son parcours ne fut pas exempt de dérives : l’état d’urgence, la censure de la presse par la police, le renvoi d’élections. Ses adversaires le clouèrent au pilori pour avoir laissé l’économie sombrer à la fin des années 1970. Et pourtant, l’Histoire retient qu’il réussit là où tant d’autres échouèrent : maintenir une démocratie pluraliste dans une île jugée «condamnée à l’échec», alors que la région sombrait dans le parti unique ou l’autoritarisme.
Quarante-cinq ans après sa mort, l’héritage demeure : Indépendance, État providence, démocratie inclusive. Mais aussi fragilités, rendez-vous manqués, compromis nécessaires.
SSR appartient désormais au temps long. Le livre «Le médecin qui rêva Maurice», fruit de plongées et de découvertes passionnantes dans nos archives et nos albums-photos, invite à relire son histoire, non pour sanctifier un héros mais pour comprendre les paradoxes d’une nation, dans ses grandeurs comme dans ses limites.
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Même si l’express a été créé (en 1963) pour soutenir le combat en faveur de l’indépendance, on soulignait, à traits rouges, que celle-ci n’est pas une fin en soi. En 1968, certains leaders politiques la présentaient comme un Graal, un accomplissement suffisant en lui-même. Le Dr Philippe Forget, directeur et éditorialiste de l’express, n’a jamais cédé à cette facilité. Il rappelait avec force : «L’Indépendance, en tant que telle, ne change rien.» Elle n’est qu’une scène, un scénario. «Les véritables acteurs – pouvoir, opposition et opinion publique – auront à écrire le film.» En mars 1968, après le Jour-J, on soulignait que le pouvoir paraissait déjà «essoufflé», l’opposition enfermée dans «l’amertume totale» et l’opinion publique sommée d’empêcher que les susceptibilités ne bloquent l’avenir. Le piège serait de sacrier la productivité sur l’autel d’une idéologie béate. «Ene ti bout’ la terre, de trois ti poules et ene ti pirog’» ne constitue pas un manifeste de prospérité, ni de justice sociale.

Notre appel à la rigueur économique résonne encore : dépasser le morcellement, maîtriser les techniques modernes de gestion, inventer une troisième voie entre privé et public – la coopérative. Sur le front extérieur, on mettait en garde : l’aide internationale n’est pas un cadeau mais un combat, «un taureau» qu’il faudra affronter. L’Indépendance devait être aussi l’occasion de penser sérieusement au statut de République. L’express ironisait : pourquoi se contenter d’une reine lointaine, qui ne joue pas son rôle ?
Dans notre éditorial du 11 mars 1968, en écho à SSR, l’express avait déjà donné la clé : l’Indépendance n’était pas une fin mais une responsabilité, un travail permanent, incessant, par-delà les générations et les gouvernements. Sans travail, sans rigueur, sans audace, l’Indépendance ne serait qu’un mirage.
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