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Innovation et croissance
La boussole des Nobel 2025
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Innovation et croissance
La boussole des Nobel 2025
Il faut dire les choses crûment : à 3–3,4 % de croissance (chiffres revus à la hausse pour 2025 et 2026 par le FMI), Maurice ronronne. Ce n’est pas l’effondrement, ce n’est pas l’élan non plus. Or le monde, lui, accélère – et rappelle une vérité simple que le Nobel d’économie 2025 vient de consacrer : la prospérité durable ne naît ni des subventions de confort ni des coups de menton budgétaires, mais d’un écosystème qui fabrique de l’innovation, accepte la destruction créatrice et protège la concurrence. La croissance soutenue est devenue «la nouvelle normalité» depuis l’industrialisation parce que des conditions intellectuelles et institutionnelles l’ont rendue possible – science, diffusion des idées, société ouverte au changement.
Philippe Aghion, Joel Mokyr et Peter Howitt, les lauréats 2025 en économie, nous remettent Schumpeter à l’heure : la productivité progresse quand de nouveaux entrants bousculent les rentes, quand l’État garantit des règles du jeu qui laissent entrer l’audace et limitent la capture des marchés. Aghion prévient d’ailleurs : sans politique de concurrence et sans garde-fous sur l’intelligence artificielle, quelques géants verrouilleront l’avenir et l’innovation se figera.
À quoi sert l’État, alors ?
À devenir stratège – pas gardien de musées réglementaires ni pompier des crises permanentes. Un État qui fixe des caps, investit dans les biens publics (éducation, recherche, données, énergie), protège la concurrence, arbitre avec transparence, et laisse le marché faire le tri entre projets viables et coûteux mirages. Mokyr le rappelle : le progrès n’est jamais garanti ; il suppose une société qui permet la remise en cause des intérêts établis. Chez nous, cela veut dire accepter que des modèles d’hier déclinent pour que d’autres percent demain.
Commençons par les fondamentaux. D’un côté, le gouvernement promet de passer d’un modèle de consommation à un modèle d’investissement, de productivité et d’exportation ; il affiche des pôles (renouvelables, waste-to-wealth, économie bleue, industries créatives) et un plan énergétique de Rs 30 milliards. Très bien. Mais la dépense ne suffit jamais : ce qui compte, c’est la qualité institutionnelle qui transforme des crédits en projets et des projets en gains de productivité. C’est exactement le message des Nobel 2025 : la technologie ne produit pas de croissance si la société n’en comprend ni l’usage ni la diffusion ; il faut des lieux d’échange, des incitations et de la concurrence.
Trois chantiers doivent, donc, s’ouvrir.
1) Concurrence, marchés et ouverture. L’innovation naît des frictions avec des concurrents qui vous obligent à faire mieux. Il faut muscler l’autorité de la concurrence, simplifier les entrées sur les marchés régulés (énergie décentralisée, valorisation des déchets, data et fintech), et rendre la commande publique «pro-innovation» (lots plus petits, clauses de performance, sandbox réglementaires). Aghion insiste : sans politique de concurrence, l’IA devient rente – pas moteur. Et l’ouverture commerciale reste un multiplicateur d’idées : protéger nos filières ne doit pas devenir autarcie. Les lauréats le disent clairement : la déglobalisation et les tarifs entravent la taille de marché et donc l’innovation.
2) Talents, science et «flexisécurité». L’enseignement supérieur doit basculer d’un empilage de diplômes vers des compétences STEM et design-to-manufacture : chaires cofinancées universités-entreprises, laboratoires appliqués (agritech, océan, IA-santé), doctorats industriels. Aghion plaide pour une flexisécurité à la nordique : plus de mobilité professionnelle, mais avec droits portables à la formation et à l’assurance emploi, pour que la destruction créatrice reste socialement acceptable.
3) Une stratégie «Made in Moris» qui mise sur la productivité locale. Nous avons trop longtemps collé des solutions de consommation importée sur un tissu productif fragile. Relier agriculture régénérative, innovation alimentaire, circuits courts et fierté territoriale, c’est à la fois climat, emploi rural et balance commerciale. La souveraineté économique commence au marché, chez le cultivateur, dans nos cuisines. L’État doit financer la R&D culinaire-agro (manioc, patate, légumineuses), adapter les normes, lever les barrières logistiques, ouvrir les cantines publiques aux filières locales avec des contrats pluriannuels conditionnés à des gains de productivité mesurables.
Sur l’énergie, Rs 30 milliards ne feront sens que si l’on libère vraiment l’autoproduction, l’agrégation et le stockage, que si l’on rémunère la flexibilité et la donnée énergétique, que si la régulation traite l’électron comme un service – pas seulement comme un kilowattheure. Sur la valorisation des déchets, sortons du pilotage par appels d’offres fermés : plateformes d’accès à la matière, traçabilité numérique, paiement à la performance carbone.
L’État stratège se mesure aussi à sa capacité à dire non : non aux rentes protégées par des licences rares ; non aux exemptions fiscales sans contreparties d’innovation et d’export ; non à la bureaucratie qui «box-ticke» plutôt qu’elle n’évalue. Et à dire oui à la transparence : tableaux de bord publics sur les projets d’investissement, taux de réussite des programmes d’innovation, valeur créée par roupie dépensée.
Reste la macro. Une inflation qui retombe vers 4 % et une croissance autour de 3 % donnent de l’oxygène, pas un blanc-seing. La consolidation budgétaire et la réforme des retraites sont des préalables ; elles ne remplacent pas une politique de l’offre intelligente. Aghion le rappelle : la puissance économique, aujourd’hui, c’est le leadership technologique. Celui qui contrôle les ruptures – IA, biotech, matériaux – contrôle les chaînes de valeur et attire l’épargne mondiale.
Alors, que manque-t-il ? Un contrat simple entre l’État et le pays productif : vous innovez, nous ouvrons. Vous prenez du risque, nous garantissons des règles claires et une protection sociale mobile. Vous exportez, nous négocions l’accès aux marchés (ZLECAf, Inde, Chine, AGOA) en ciblant les niches où Maurice peut être premier de cordée. Et surtout, nous acceptons la logique schumpétérienne : certaines activités déclineront pour que d’autres naissent. C’est le prix du mouvement.
Les Nobel 2025 nous donnent la boussole. À nous d’avoir le courage de naviguer. Car au fond, l’alternative est connue : soit nous organisons la destruction créatrice, soit nous subissons la destruction sans création.
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