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Rencontre
Ils se sont dit oui à 68 et 78 ans
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Rencontre
Ils se sont dit oui à 68 et 78 ans
Le 29 mars, derrière les murs de la maison de retraite adventiste Rosie Le Même, la seule de l’île, une femme de 78 ans et un homme de 68 ans ont échangé leurs vœux. Pas par habitude, pas par convenance, mais par choix. Un choix mûrement réfléchi, débattu, négocié même, et finalement pleinement assumé. Autour d’eux, les autres résidents, ceux que Jacqueline considère comme ses frères et sœurs.
Tout a commencé dans la salle à manger. C’est Mirella Janvier, employée au Rosie Le Même depuis plus de 12 ans, qui les a présentés. Jacqueline venait tout juste de s’installer ; Medgé, lui, était bénévole depuis peu dans la maison. Dès les premiers mots échangés, la conversation a coulé naturellement. Ils n’ont pas cessé de se parler, attirés l’un vers l’autre…
Et pourtant, rien ne les destinait à se ressembler. Lors de l’entretien, Medgé est là, blouson noir en cuir posé dans un coin, longs cheveux tressés, avec l’allure de quelqu’un qui a beaucoup vécu. Il roule à moto et invite régulièrement Jacqueline à monter avec lui. Elle refuse, en souriant. Jacqueline, elle, dégage autre chose : une fraîcheur, une bienveillance immédiate, cette manière de s’adresser à chacun comme si la conversation était la plus importante de la journée. Il faut dire qu’elle est de celles qu’on remarque sans qu’elles cherchent à l’être : gentille, parfois timide, mais bavarde, toujours curieuse des autres, de leur histoire, de ce qu’ils ont traversé. À la maison de retraite, tout le monde la connaît. Et c’est peut-être cette curiosité sincère, cette façon d’aller vers l’autre, qui a rendu la rencontre possible.
Jacqueline a vécu plusieurs vies avant celle-ci. Partie à 18 ans en Angleterre, mariée à un Belge qu’elle a suivi jusqu’en Belgique, elle est revenue à Maurice en 2008 pour honorer le vœu de son mari. «Il voulait venir mourir à Maurice», dit-elle simplement. Il est parti avant elle. Trois maladies cardiaques plus tard, Jacqueline est toujours là. Elle aurait pu s’en contenter, d’être encore là, d’avoir survécu. Elle a choisi autre chose. «C’est toujours Dieu qui m’a aidée», dit-elle, sans pathos, comme on énonce un fait.
Medgé, lui, est arrivé à la maison de retraite par une autre voie. Employé à la fédération de l’église adventiste pendant 18 ans, il s’est un jour présenté au Rosie Le Même pour proposer ses services. On lui a offert une chambre, des repas et la compagnie des résidents à accompagner chaque soir. Il a accepté. C’était en mars de l’année dernière. C’est là qu’il a rencontré Jacqueline.
L’amour autrement
Ils se sont retrouvés assis à la même table, un soir. Ils ont parlé. Ils ont raconté leurs vies : l’une riche de décennies passées entre Maurice, l’Angleterre et la Belgique, l’autre marquée par la foi et le service aux autres. Et quelque chose s’est produit, doucement, sans fracas. «Depuis le début, il a eu des regards d’amour pour moi», dit Jacqueline, avec une pudeur qui ne cache pas sa fierté. Medgé, lui, ne s’est pas embarrassé de circonlocutions : avant même de repartir en France pour trois mois, il lui avait déjà demandé de l’épouser.
Elle a hésité. Non pas parce qu’elle ne ressentait rien, mais parce qu’à cet âge, on sait ce que signifie recommencer. On connaît le poids d’un nom que l’on change, d’une vie que l’on réorganise, d’une chambre que l’on partage avec quelqu’un que l’on ne connaît pas encore vraiment. Et puis, il y a le regard que la société pose sur les femmes d’un certain âge, comme si, passé un seuil, leurs désirs devenaient incongrus, leurs choix suspects, leur bonheur un luxe qu’elles n’auraient plus le droit de revendiquer.
Jacqueline, elle, n’a pas intériorisé cette limitelà. «J’avais peur», admet-elle. «Mais ce n’était pas un grand non.» Pendant trois mois, il lui a téléphoné depuis la France, parfois la nuit. Les barrières qu’elle posait, il les a faites tomber, patiemment, doucement. «Quand un homme est doux, nous les femmes, ça nous attire», dit-elle en souriant. Sur leur invitation de mariage figurait un verset : «La corde à trois fils ne se rompt pas facilement.» Une phrase qui dit tout et que le couple confirme sans détour : la foi est bien présente dans leur relation, non pas comme une obligation, mais comme un appui.
Ce qui frappe dans leur façon de parler de l’amour, c’est l’absence totale d’illusion et, paradoxalement, la profondeur de ce qu’ils ressentent. Ils ne parlent ni d’étincelles ni de coups de foudre. Ils parlent de choix, de travail, d’attention. «L’amour, ça s’entretient», dit Medgé. «Je fais ce qu’elle aime, elle fait ce que j’aime. Quand je fais cela pour elle, elle se sent heureuse et cela se ressent dans la maison de retraite.» Une formule presque artisanale, à rebours de ce que la culture contemporaine raconte sur les relations : la passion immédiate, l’intensité, la perfection sans effort.
Jacqueline complète : «Vivre ensemble, c’est différent de se dire qu’on s’aime. Mais étant plus âgée, j’accepte mieux l’autre.» On apprend, au fil des décennies, à ne pas exiger de l’autre qu’il soit ce qu’il n’est pas. On apprend à lâcher prise sur les détails, à tenir à l’essentiel. Ils se sont déjà disputés, quelquefois. Ils en parlent sans gêne, presque avec tendresse. «C’est nécessaire pour se connaître», dit-elle. «Quand on est jeune, on fonce. Plus âgé, on réfléchit, peut-être trop même. Mais on prend le temps.»
Le temps, voilà ce que l’on n’a plus la prétention de gaspiller à cet âge. Et c’est peut-être là la véritable leçon qu’ils offrent, sans chercher à l’enseigner : l’amour n’est pas une émotion que l’on subit. C’est une décision que l’on renouvelle, chaque jour, avec les yeux ouverts.
Des projets
D’ailleurs, ils ont des projets : rendre visite aux fils de Jacqueline en Belgique, retrouver des amis en Angleterre qui attendent de rencontrer Medgé. Lui, qui n’a jamais coupé ses longs cheveux, plaisante : «Il faudra venir avec des ciseaux en or.» Et elle, qui a finalement dit oui un soir, autour d’une table, parce que quelqu’un avait su être doux.
À 78 ans, Jacqueline a dit oui. Non pas parce qu’elle en avait besoin, mais parce qu’elle en avait envie. Parce qu’une femme, à 18 ans, à 50 ans, à 80 ans, a le droit de choisir son bonheur, de le reconnaître quand il se présente et de l’accueillir sans s’en excuser. Cette histoire ne parle pas seulement d’amour. Elle parle de ce que l’on reste, quand on a tout traversé.
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