Publicité
Gouverner la Banque ou défendre Tevin ?
Par
Partager cet article
Gouverner la Banque ou défendre Tevin ?
En politique, tout peut basculer en un après-midi.
Quand l’express appelle Rama Sithanen, dans l’après-midi du 15 novembre 2024, pour confirmer l’information selon laquelle il venait d’être choisi comme gouverneur de la Banque centrale, il n’est pas encore au courant de sa nomination. Il est surpris et se dit manifestement heureux de pouvoir remettre sa longue expérience au service du pays. Sa nomination est l’une des premières du nouveau régime et elle est bien accueillie par l’opinion. Pratiquement tout le monde reconnaît qu’il fallait un Sithanen pour corriger les manœuvres de Harvesh Seegolam, surtout avec le FMI et Moody’s collés à nos basques, une roupie qui périclite et des devises qui deviennent introuvables.
La communauté des affaires, que nous interrogeons, voit en Sithanen «the right man in the right place», eu égard à ses expériences de ministre des Finances et de «père» des services financiers. Mais ses ennuis commencent avec son fils. Ils s’amplifient lorsqu’il prend publiquement sa défense. Tevin Sithanen va finir par entraîner son père dans la tourmente.
Le cas de Rama Sithanen dépasse l’économie. Il s’est niché dans les failles d’une alliance gouvernementale déjà assurée (avec un MMM qui veut sa tête), dans le fracas des querelles de personnes et des règlements de comptes qui broient les compétences. Car si le patronat a salué ses premiers résultats – appréciation de la roupie, inflation maîtrisée à 3,3 %, réserves en hausse d’un milliard de dollars et profits records à la BoM – l’opinion n’a retenu qu’un autre visage : celui du père de Tevin.
C’est là que l’affaire se corse. Un fils trop sonore, trop pressant, trop vulgaire, qui confond l’ombre du père avec l’autorité du gouverneur. Des enregistrements douteux, des menaces sur WhatsApp, des accusations d’ingérence dans des appels d’offres : la presse s’en empare, les réseaux sociaux amplifient. Les cas malheureux du syndicaliste Chid Rughoobar et du journaliste Narain Jasodanand compliquent le tableau. Et Rama Sithanen, au lieu de se taire, défend son fils. Il en paie aujourd’hui le prix, n’ayant pu dissocier son enfant de sa mission.
***
Dans l’entourage du Premier ministre, on parle de «liability». Paul Bérenger, jamais tendre avec l’ancien grand argentier, dénonce une gouvernance bancale. Gérard Sanspeur, ex–«Second Deputy Governor», révoqué pour faute professionnelle, se mue en procureur autoproclamé et attise la polémique sur Facebook, où il déverse sa bile. Rajeev Hasnah, «First Deputy Governor», trop novice pour tenir la barre, encaisse et devient caricature. Résultat : la Banque centrale se transforme en théâtre, quand elle devrait rester citadelle de sérénité.
Rama Sithanen a tenté de reprendre la main. Dans une lettre à Navin Ramgoolam, il demande d’être jugé sur son travail, chiffres à l’appui. Mais les temps ont changé : le pays ne pardonne plus les fautes de communication. Dans l’arène politique, la perception vaut performance. Et, dans ce feuilleton, l’image du gouverneur a été brouillée par celle d’un père protecteur, prisonnier d’un fils envahissant (pris d’une folie de fausse grandeur).
L’histoire est cruelle. En 2010, Sithanen avait déjà été sacrifié pour faire place à Pravind Jugnauth aux Finances. Quinze ans plus tard, le voilà encore promis à l’autel des compromis : calmer un MMM marginalisé, rassurer des alliés impatients, qui veulent leur part de nominations. Entre préserver l’alliance et défendre son gouverneur, Navin Ramgoolam hésite. Le temps, lui, joue contre Sithanen.
Ce qui se joue dépasse la personne. C’est la crédibilité de la BoM et du centre financier qui vacille. Le cumul BoM–FSC, résidu d’un compromis jamais tranché, alimente les soupçons de concentration des pouvoirs. Les charges de Bérenger renvoient à une faille institutionnelle : faut-il un régulateur unique à la singapourienne ou maintenir un système fragmenté où chacun garde son pré carré ? Mauvais timing : Moody’s observe, la dette enfle, les réformes deviennent inévitables.
L’alliance, qui promettait la rupture avec les méthodes du MSM, révèle déjà ses contradictions. Neuf mois après son triomphe, elle ressemble à un équipage dispersé. Dans cette cacophonie, Sithanen pourrait devenir le fusible idéal. Son départ calmerait certains appétits, mais enverrait aux investisseurs un message désastreux : ici, la politique prime encore sur la compétence. Sacrifier un technocrate sur l’autel des petits calculs est une vieille habitude mauricienne. Aujourd’hui, le coût serait plus lourd. La Banque centrale n’est pas un champ de bataille : c’est le garant de la stabilité monétaire et de la confiance internationale. Si l’alliance se débarrasse de Sithanen, elle gagnera peut-être un répit. Elle perdra un peu plus de crédibilité économique.
Et le pays, lui, n’a plus le luxe des querelles de famille.
Publicité
Publicité
Les plus récents