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François Duchenne : «Un Mauricien lambda ne peut pas identifier trois espèces endémiques»
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François Duchenne : «Un Mauricien lambda ne peut pas identifier trois espèces endémiques»
C’est un grand arbre qui se meure. Il est d’une espèce endémique et peut vivre 1 000 ans. Mais voilà, la liane de cerf ou hiptage benghalensis l’étouffe, bloquant chaque jour un peu plus le soleil vital. Sous la plume de François Duchenne, le grand arbre devient personnage. Conscience principale, œil intransigeant, observateur non complaisant de l’histoire d’une île. La nôtre.
Le Grand Makak, un conte écologique signé François Duchenne, vient de paraître à compte d’auteur. En avantpropos, l’auteur explique : «Si effectivement nos arbres endémiques vieux de plusieurs siècles peuvent communiquer entre eux, se défendre et s’entraider, pourquoi alors ne pas imaginer qu’ils soient aussi en mesure de nous raconter l’histoire de notre île et rétablir certaines vérités sur la disparition de ses principaux joyaux.»
François Duchenne n’est pas qu’un conteur. La dure réalité l’interpelle. En avantpropos il nous rappelle qu’il «ne reste plus que 2 % de véritable sous-bois indigène. Plus de 30 espèces de plantes endémiques ont disparu. Sur les 691 restantes, 250 sont menacées d’extinction (…) Le Grand Makak est ma modeste contribution aux différentes initiatives de sensibilisation à la menace qui pèse sur ce qui nous reste».
Le bois Makak est considéré comme l’un des arbres les plus imposants de la forêt indigène locale. Sous la plume de François Duchenne, il devient ce témoin de notre histoire commune, dont la jeunesse date d’avant l’arrivée des hommes dans l’île.
L’une des caractéristiques de ce conte, c’est qu’il appelle les espèces par leur nom scientifique. Est-ce pour contribuer à l’éducation du lecteur ? François Duchenne affirme : «Quand on demande aux Mauriciens s’ils aiment leur forêt endémique ou le peu qu’il en reste, ils seront presque unanimes pour dire oui, qu’il faut absolument la protéger. Mais presque personne ne sera capable d’identifier ne serait-ce que trois espèces d’arbres endémiques.»
Lui-même confie avoir eu la «chance de rencontrer des gens formidables». Dont le botaniste Vincent Florens, de l’université de Maurice. Avec des amateurs passionnés de botanique, il a partagé la joie indicible de tomber sur une espèce d’arbre rare lors d’une sortie en forêt. «J’ai eu l’impression que j’avais approché la Joconde. J’étais tellement heureux de pouvoir admirer cette espèce dans la nature.»
Tout cela a nourri le concept de donner la parole à un arbre accroché à un promontoire. François Duchenne confie que depuis quelques années, il s’occupe d’un terrain de chasse d’une superficie de 60 hectares. «Mais le terrain est tellement difficile d’accès, avec une pente abrupte, tellement boueux, que la chasse y est compliquée.» Il se situe, «sur les montagnes qui font face à la baie de Grand-Port». En arpentant ce terrain, l’auteur confie s’être pris d’une «certaine passion» pour la forêt qui s’y trouve, notamment pour les arbres endémiques.
Dans Le Grand Makak, trois amis-arbres communiquent, se taquinent, se soutiennent, s’aiment. Il y a le Grand Makak, Grand Noir, un «pied mâle» d’ébénier et Tit Blanc. «Grand Noir prétendait que c’était sa cousine, un pied femelle de bois d’ébène marbre. Étant un peu vieux jeu, j’ai toujours eu beaucoup de mal à admettre cette dualité mâle/femelle chez mes amis ébéniers, ce que je considère être une anomalie chez les arbres. J’avais alors refusé à son grand regret de l’appeler Tite Blanche et avait choisi Tit Blanc.» C’est qu’il a du tempérament notre arbre.
Ce trio vit l’arrivée des Hollandais. Assiste impuissant à la capture des tortues, des oiseaux, à l’abattage des arbres, dont le bois d’ébène noir. Regarde les Hollandais ramasser une grande quantité d’ambre gris sur les plages, matière utilisée pour fixer les parfums et qui «valait autant que de l’or». Ils tombent bien sûr sur le dodo. Les arbres sont là le 17 septembre 1598, quand une partie de la flottille du du vice-amiral Wybrand Van Warwijck, dispersée par une tempête, accoste Maurice.
Quarante ans plus tard, retour des Hollandais. La quiétude des arbres est à nouveau dérangée. Bois d’ébène, bois d’olive et colophane tombent sous les haches. «Tout le monde pense qu’une île, c’est un paradis. En fait, ça peut être un enfer.» Les rats arrivés avant les hommes ont proliféré.
Derrière la précision scientifique de l’ouvrage, François Duchenne affirme n’être «ni historien ni botaniste». Il est un «ancien banquier», qui «adore la randonnée». Il a aussi pratiqué le trail. «C’est comme ça que je découvrais la forêt.» Né à Curepipe, ancien élève du collège du Saint-Esprit, il a poursuivi des études universitaires à Aix-en-Provence avant de faire une longue carrière dans la finance. «J’ai passé plus de 40 ans à Paris.» Il rentre à Maurice en 2013. Et travaille pour une banque locale pendant huit ans.
Parallèlement à ses activités, il a un intérêt marqué pour l’histoire et la littérature. «J’ai étudié les écrits de Bernardin de Saint-Pierre. C’est un personnage que j’ai beaucoup aimé, que j’ai beaucoup lu.» Surtout Voyage à l’Isle de France, à l’Isle de Bourbon et au Cap de Bonne Espérance, etc. avec des observations nouvelles sur la nature & sur les hommes par un officier du roi (1773). Il s’est aussi penché sur L’Ile de France avant La Bourdonnais de Marcelle Lagesse (1972). Une source d’où il puise des références pour parler du sort des «filles à marier» que l’on a fait venir de France, pour peupler la colonie, durant le mandat du gouverneur Denis de Brousse (1725-1729). «L’envie d’écrire ce livre m’est venue à la lecture de La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben. C’est un forestier allemand qui nous dit que les arbres non seulement communiquent entre eux, arrivent à s’entraider, mais aident ceux qui sont en train de mourir.» Lors de ses promenades dans les gorges de la Rivière-Noire, l’auteur affirme avoir observé des fusions, «soit au niveau des racines, soit au niveau du tronc entre espèces différentes. J’ai même vu des mariages à trois», s’amuse-t-il.
Inexactitude historique et dénonciation
Dans son livre, François Duchenne dénonce aussi des inexactitudes historiques. «Quand on est enfant, on nous dit que ce sont les Hollandais qui ont dévasté notre forêt endémique. Mais ce n’est pas possible.» Il se base sur des chiffres : «ils ne sont restés que 65 ans, 25 ans la première fois puis 45 ans. Les Hollandais ne sont qu’une centaine pendant toute la période.» Ils ont eu «au maximum une centaine d’esclaves».
Selon l’auteur, avec la logistique de l’époque, les Hollandais ont peut-être dévasté la forêt du côté de Grand-Port. Mais, il y avait des arbres endémiques, sur la montagne des Signaux, sur le Pouce. Il y avait des forêts entières. «La destruction de notre forêt endémique va surtout se dérouler au 19ème siècle pendant la période anglaise. Je me demande s’il n’y a pas une volonté d’ignorer la présence de ces arbres endémiques pour mieux les exploiter. Il y a eu une industrie du bois pour l’exportation jusqu’à la fin du 19ème siècle.» L’auteur rappelle qu’à Plaine Champagne par exemple, avant les goyaves de Chine, il y avait une forêt endémique à cet endroit.
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