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Dossier

Expédition : Sur les traces du Beagle

15 juin 2026, 14:00

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Expédition : Sur les traces du Beagle

Le 29 avril 1836, Charles Darwin pose le pied à Port-Louis pour 11 jours d’observation. 190 ans plus tard, le fondateur de l’expédition «Captain Darwin», Victor Rault, refait à la voile l’intégralité du tour du monde du Beagle. Son escale mauricienne, jusqu’au 25 juin, croise celle du naturaliste à la trace : Le Pouce, Rivière-Noire, l’île aux Aigrettes. Une comparaison sur deux siècles.

À la croisée des routes

En janvier 1997, le navigateur britannique Tony Bullimore disparaît à 2 250 kilomètres des côtes australiennes. Sa quille a cédé. Le bateau s’est retourné en quelques secondes. Quatre jours plus tard, le HMAS Adelaide de la Marine royale australienne repêche un homme amaigri et hypothermique, dont l’extrémité d’un doigt a été arrachée par une écoutille. Tony Bullimore avait survécu, recroquevillé sur une étagère sèche au-dessus du niveau d’eau qui montait dans la coque retournée. Il participait au Vendée Globe. C’est dans cet océan Indien austral, celui des Roaring Forties, des vents à 160 km/h et des vagues de 25 mètres, que Victor Rault a choisi de ne pas s’aventurer. Il remonte par le nord : Cocos-Keeling, Maurice, puis Le Cap. C’est exactement la route qu’avait tracée le Beagle en 1836, escale par escale, dans l’ordre. Une route plus longue, plus clémente, qui suit Charles Darwin dans l’ordre exact.

Le matin du 29 avril 1836, le HMS Beagle contourne la pointe nord de Maurice. À bord, un jeune naturaliste de 27 ans tient son journal. «De ce point, l’aspect de l’île ne dément pas l’idée qu’on s’en est faite quand on a lu les nombreuses descriptions de son magnifique paysage», écrit Charles Darwin.

CaptainDarwin_Equipe_©Captain Darwin (1)

Les membres d’équipage du Captain Darwin. (©Captain Darwin)

La plaine des Pamplemousses, les champs de canne d’un vert éclatant, les montagnes volcaniques aux pitons aiguisés : à ses yeux, «l’île entière (…) a une élégance parfaite ; le paysage est harmonieux au plus haut degré». Le bateau jette l’ancre à Port-Louis peu après midi.

190 ans plus tard, en juin 2026, un voilier de douze mètres suit exactement la même route, par le nord. À sa barre, Victor Rault. Le vidéaste-explorateur français a appareillé de Concarneau en 2021. Son défi : retracer, à la voile et dans l’ordre, les escales du Beagle et confronter ce que Charles Darwin a vu à ce qu’on voit aujourd’hui. Dans un entretien exclusif accordé à l’express, Victor Rault raconte : «Je voulais me confronter à l’arrivée. Quand on passe trois semaines en mer, comment imprime-t-on sur la rétine la silhouette d’une île qui se dégage à l’horizon ? Je voulais revivre ce moment-là.»

Charles Darwin à Maurice

Charles Darwin séjourne à Maurice du 29 avril au 9 mai 1836. Onze jours, dans le dernier tiers d’un voyage qui en aura duré près de cinq. Le Beagle a quitté Plymouth en décembre 1831  ; il y est rentré en octobre 1836. La théorie de la sélection naturelle n’est pas encore formulée – elle naîtra à Londres, à la lecture de Malthus, en 1838. Mais Charles Darwin observe, classe et mesure. Et à Maurice, il fait de la géologie.

Le 2 mai, il gravit Le Pouce, à 2 600 pieds, soit environ 792 mètres. Du sommet, il décrit «un grand plateau entouré de vieilles montagnes basaltiques en ruines» et confirme l’intuition du chirurgien-naturaliste français René Lesson, passé là en 1824 avec l’expédition Duperrey, quant à la nature cratériforme du plateau central. Il note aussi ceci, qui frappe à relire aujourd’hui : «Une moitié seulement de l’île est cultivée ; s’il en est ainsi, et que l’on considère quel est déjà le chiffre des exportations de sucre, cette île, quand elle sera plus peuplée, aura une valeur incalculable.»

WhatsApp Image 2026-06-14 at 11.11.59 PMCharles Darwin, Londres, novembre 1865. (©Ernest Edwards)

Victor Rault a fait le même chemin : «Le 11 mai, j’étais au sommet du Pouce, comme Darwin l’avait fait avant moi, le 2 mai 1836. C’est incroyable d’arriver là et de se dire : il y a 190 ans, Darwin se tenait au même endroit. Il avait sans doute vu quelque chose de différent.»

Le laboratoire des récifs

Le 5 mai 1836, le capitaine Lloyd emmène Charles Darwin à Rivière-Noire. Objet de l’excursion : examiner des roches de corail soulevées. Le détail est essentiel. Charles Darwin a esquissé sa théorie des récifs coralliens lors de son escale précédente, à son arrivée à Cocos-Keeling. À Maurice, il en cherche la confirmation géologique. L’île est, pour lui, un terrain d’épreuve.

La galerie des visiteurs

Dans Ce que cache l’arc-en-ciel mauricien (mars 2018), publié à l’occasion du cinquantenaire de l’Indépendance, le directeur des publications, Nad Sivaramen, recensait quelques figures qui, à travers les siècles, ont laissé une trace de leur passage à Maurice : Mohandass Karamchand Gandhi en 1901, Mère Teresa en 1970, la reine Elizabeth II en 1972, Nelson Mandela en 1998. Et en tête de cette galerie, Charles Darwin en 1836. Le naturaliste est, de loin, le plus ancien des cinq – 65 ans avant Gandhi, et le seul du XIXe siècle. Il vient également d’une époque où Maurice n’était pas encore une destination diplomatique : c’était une escale technique sur la route du Cap. 11 jours en avril-mai 1836, sans cérémonie d’accueil ni discours officiel, sur une île nominalement britannique depuis 26 ans, mais où, comme il le note lui-même, «le caractère français règne toujours».

CaptainDarwin_VictorRault_2_©Maxime Horlaville _ Captain DarwinVictor Rault à bord du Captain Darwin. (©Captain Darwin)

Cette filiation, Victor Rault l’inscrit dans son propre travail. La première grande île corallienne qu’il a filmée fut Tahiti il y a deux ans. Depuis, le sujet le suit d’escale en escale. À Maurice, il s’apprête à plonger dans le lagon avec la Mauritian Wildlife Foundation (MWF), qui suit les épisodes de blanchissement  : «C’est un problème qui va devenir de plus en plus important et qui est difficile à traiter parce qu’on est tous, partout autour de la planète, un peu responsables des causes. Mais on est tous également responsables d’une part de la solution.»

Un Port-Louis francophone

Entre deux excursions, Charles Darwin arpente la capitale. Le PortLouis qu’il décrit compte 20 000 habitants, des rues «propres et régulières», un petit théâtre où l’on joue l’opéra et des librairies bien garnies. Surtout, vingtsix ans après la cession britannique de 1810, l’île reste française d’esprit. «Bien que l’île appartienne depuis tant d’années à l’Angleterre, le caractère français y règne toujours», écrit Charles Darwin. Les Anglais s’adressent à leurs domestiques en français ; les boutiques sont françaises, les enseignes aussi. Calais ou Boulogne, ajoute-t-il, lui semblent plus anglicisés que Port-Louis.

Le naturaliste passe à Maurice à une période charnière. L’esclavage a été aboli dans l’Empire britannique deux ans plus tôt, en 1834 ; le système d’apprentissage qui lui succède s’éteindra en 1838. Les premiers travailleurs engagés indiens viennent d’arriver. Charles Darwin observe, sans en mesurer pleinement la portée historique, le pivot fondateur de l’île Maurice moderne – celui qui s’inscrira plus tard dans la mémoire mondiale de l’Unesco avec l’Aapravasi Ghat.

Un éléphant à Rivière-Noire

Une scène du Beagle Diary capte l’époque. Lors de l’excursion vers les coraux soulevés, le capitaine Lloyd envoie à mi-chemin un éléphant – le seul de l’île – pour que Charles Darwin achève le trajet «in true Indian fashion». Le naturaliste s’étonne du pas silencieux de l’animal. C’est dans cet écart – entre ce que Charles Darwin a vu et ce qui en reste – que Victor Rault inscrit son film, en production chez France Télévisions et coproduit par Yann Arthus-Bertrand. «À l’époque de Darwin, en 1830, on ne parlait pas de conservation. On n’avait pas l’idée que la nature puisse avoir une fin. Deux cents ans plus tard, on se rend compte qu’elle n’est pas infinie.»

Cap sur 2226

À Maurice, Victor Rault refuse de parler de 2050, horizon habituel des rapports climatiques. Il demande à ses interlocuteurs d’imaginer 2226, soit deux siècles après le Beagle : «Si on arrive à comprendre ce qui s’est passé ces 200 dernières années, on comprend l’impact des gaz à effet de serre et du dérèglement climatique. C’est à l’époque de Darwin que tout a commencé.» Le 9 mai 1836, le Beagle avait levé l’ancre pour Le Cap, Sainte-Hélène et Ascension. Charles Darwin avait 27 ans. Il rentrera à Londres en octobre, ouvrira ses carnets de transmutation l’année suivante et lira Malthus en 1838. L’Origine des espèces paraîtra en 1859. Entre-temps, vingt-trois ans de silence patient. Le 25 juin 2026, Captain Darwin lèvera l’ancre à son tour, depuis PortLouis. Cap sur l’Afrique du Sud. Avant le départ, Victor Rault fera escale le 17 juin à l’Institut français de Maurice, à Rose-Hill, pour une rencontre avec le Dr Vikash Tatayah, directeur de la Conservation à la MWF. D’un héritage de Charles Darwin à l’autre.

CaptainDarwin_Kelp_©Captain Darwin

CaptainDarwin_Fourmi_©Captain Darwin

CaptainDarwin_Glacier_2_©Maxime Horlaville _ Captain Darwin (1)

CaptainDarwin_Guara_©Captain Darwin

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