Publicité
Interview
Dr Nausheen Azhaar Patel : «La technique de l’insecte stérile offre une alternative écologique et durable aux pesticides»
Par
Partager cet article
Interview
Dr Nausheen Azhaar Patel : «La technique de l’insecte stérile offre une alternative écologique et durable aux pesticides»
Dr Nausheen Azhaar Patel, chargée scientifique.
Le projet de recherche REACT («Rapid elimination of invasive insect agricultural pest outbreaks by tackling them with Sterile Insect Technique programs»), consacré à la santé des végétaux et financé par le programme européen Horizon Europe, réunit 15 partenaires issus de 12 pays. Son objectif est de développer des stratégies de réponse et de nouveaux outils afin de renforcer les capacités de prévention, d’identification, de surveillance et de contrôle de deux espèces d’insectes nuisibles aux cultures de fruits et légumes. Le projet mise notamment sur la technique de l’insecte stérile comme alternative écologique et sûre à l’utilisation de pesticides. La Dr Nausheen Azhaar Patel, chargée scientifique à la division d’entomologie du ministère de l’Agro-industrie, de la sécurité alimentaire, de l’économie bleue et de la pêche, nous en dit davantage.
? Parlez-nous de vous…
Je suis chargée scientifique à la division d’entomologie du ministère de l’Agro-industrie, de la sécurité alimentaire, de l’Économie bleue et de la pêche depuis 2010. Diplômée en agriculture, je suis également titulaire d’un MBA de MANCOSA. J’ai récemment obtenu un doctorat en entomologie, l’aboutissement d’années de travail, de persévérance et d’une véritable passion pour la recherche.
Mes travaux portent principalement sur la gestion stratégique et la lutte contre les mouches des fruits grâce à des techniques innovantes et respectueuses de l’environnement, comme la technique de l’insecte stérile (TIS). L’essentiel de mes recherches est consacré à la lutte contre ces ravageurs qui affectent les cultures fruitières et maraîchères.
Parallèlement, je contribue à la préservation et au développement des populations d’insectes bénéfiques, notamment les abeilles, qui jouent un rôle essentiel dans la pollinisation, ainsi que d’autres agents de lutte biologique permettant de limiter naturellement les populations de ravageurs. Ces actions participent à la sécurité alimentaire et à la préservation de la biodiversité locale.
? Vous êtes le point focal du projet REACT. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?
Le ministère de l’Agro-industrie, de la sécurité alimentaire, de l’économie bleue et de la pêche fait partie d’un consortium dirigé par l’université de Giessen, en Allemagne, qui met en œuvre un projet de quatre ans intitulé Rapid elimination of invasive insect agricultural pest outbreaks by tackling them with Sterile Insect Technique programs (REACT).
Le consortium REACT rassemble plusieurs laboratoires et institutions de différents pays autour d’un objectif commun : élaborer des stratégies adaptées pour maîtriser et éliminer deux espèces invasives et très polyphages de mouches des fruits, à savoir Bactrocera dorsalis (mouche orientale des fruits) et Bactrocera zonata (mouche de la pêche).
Le projet vise notamment à développer des méthodes d’interception très sensibles, à identifier les principaux facteurs favorisant les invasions et à améliorer les programmes de lutte basés sur la TIS afin de permettre une réaction rapide face aux infestations, notamment au sein de l’Union européenne.
? Le ministère de l’Agro-industrie fait partie des partenaires de ce projet international. Quel est son rôle ?
Depuis 2019, la division d’entomologie du ministère dispose d’une unité d’élevage en masse de mouches des fruits, où sont élevées plusieurs espèces ciblées, notamment la mouche orientale, la mouche du melon et la mouche de la pêche.Ces insectes sont exposés à une source de radiation afin d’être stérilisés, puis relâchés dans des zones pilotes dans le cadre de la TIS. Les mouches stériles s’accouplent alors avec les populations sauvages sans produire de descendance, ce qui permet de réduire progressivement les populations de ravageurs. Cette méthode constitue une alternative écologique aux pesticides chimiques.
Grâce à ses infrastructures et à son expertise, la division d’entomologie a été sélectionnée pour participer au projet REACT. En octobre 2024, Maurice a accueilli le deuxième atelier des experts internationaux du projet pendant quatre jours. Le lancement officiel a été assuré par le Senior Chief Executive du ministère, en présence de 32 participants internationaux, d’acteurs du secteur agricole mauricien et de producteurs de légumes. Les chercheurs ont présenté les travaux en cours, visité les installations d’élevage et d’irradiation, ainsi que plusieurs sites agricoles. Des échanges ont également eu lieu avec les agriculteurs afin d’évaluer l’ampleur des problèmes liés aux mouches des fruits à Maurice.
Aujourd’hui, une équipe dédiée de la division d’entomologie pilote l’un des principaux volets du projet REACT : l’évaluation du comportement de Bactrocera zonata et de Bactrocera dorsalis en conditions naturelles grâce à la méthode dite de «lâcher-capture». Ce projet est mené en collaboration avec des partenaires italiens et polonais. Deux sites ont déjà été identifiés et des essais sont en cours. Une mission d’experts s’est tenue en mai 2025 afin d’évaluer l’avancement des travaux sur le terrain.
? Quelle est l’importance de ce projet pour Maurice ?
L’un des principaux défis du secteur agricole mauricien demeure l’impact des mouches des fruits, qui causent d’importants dégâts économiques aux cultures fruitières et maraîchères. Maurice possède aujourd’hui une expertise reconnue dans la région de l’océan Indien et fait figure de référence en Afrique en matière de TIS.
L’un des volets majeurs du projet REACT concerne le développement d’une nouvelle souche de mouches des fruits appelée Genetic Sexing Strain, ou souche à sexage génétique. La TIS repose sur le lâcher exclusif de mâles stériles, car les femelles, même stériles, peuvent piquer les fruits, provoquer des dommages physiques ou encore pondre dans les cultures.Les études de lâcher de cette nouvelle souche seront réalisées à Maurice. Cette technologie permettra de trier les femelles grâce à un marquage génétique basé sur la couleur et de ne relâcher que des mâles stériles, améliorant ainsi considérablement l’efficacité du programme.
Par ailleurs, les recherches sur le comportement des mouches des fruits contribueront au développement de modèles de simulation permettant une lutte plus rapide et plus efficace contre ces ravageurs. Les résultats attendus devraient renforcer les programmes locaux de lutte contre les mouches des fruits, tout en réduisant l’utilisation de pesticides et les résidus chimiques dans les cultures. Cette approche contribue également à préserver l’environnement et les paysages agricoles, tout en améliorant la qualité des fruits et légumes destinés à la consommation locale et à l’exportation.
Cette coopération illustre aussi l’engagement de l’Union européenne en faveur d’une agriculture plus résiliente grâce à des solutions durables fondées sur la science.
? Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec les institutions et chercheurs européens ainsi qu’avec les autres partenaires internationaux?
Les chercheurs impliqués dans le projet REACT viennent d’universités et d’institutions agricoles reconnues et travaillent sur des volets spécifiques du projet. Certains essais sont reproduits dans plusieurs pays selon un protocole commun afin de comparer les résultats. Maurice collabore actuellement avec des partenaires italiens et polonais sur certaines tâches de recherche spécifiques.
Chaque année, une réunion en présentiel est organisée dans l’un des pays partenaires afin de faire le point sur l’avancement du projet, les difficultés rencontrées et les collaborations en cours. Une plateforme en ligne permet également de suivre l’évolution des travaux, tandis que des réunions virtuelles régulières sont organisées entre les responsables des différents volets de recherche.
Des réunions administratives sont également tenues afin d’assurer le suivi budgétaire et le bon usage des financements.
La division d’entomologie collabore par ailleurs avec plusieurs organisations internationales, notamment la Food and Agriculture Organization, l’International Atomic Energy Agency, le Centre de coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement basé à La Réunion, l’United States Department of Agriculture, le Groupement de défense sanitaire ainsi que l’International Centre of Insect Physiology and Ecology au Kénya, afin d’obtenir un soutien financier, coordonner des programmes de recherche et renforcer les capacités locales.
? Vous êtes une femme dans le domaine de la recherche. Quel regard portez-vous sur la place des femmes dans ce secteur ?
La place des femmes dans la recherche a considérablement évolué au fil du temps. Aujourd’hui, elles contribuent à tous les domaines scientifiques, des sciences et technologies aux sciences sociales et humaines.Leur présence apporte des perspectives différentes et enrichit la recherche, ce qui favorise des résultats plus équilibrés et inclusifs. Les femmes occupent désormais des rôles essentiels, non seulement comme chercheuses, mais aussi comme dirigeantes et innovatrices.
Cependant, plusieurs défis persistent. L’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle reste un enjeu important. Les carrières scientifiques exigent souvent de longues heures de travail, des déplacements et une forte productivité, ce qui peut être difficile à concilier avec les responsabilités familiales.Malgré cela, avec de la motivation, du soutien et de la persévérance, les femmes peuvent réellement faire évoluer les choses et contribuer pleinement au développement de la recherche scientifique.
? Un dernier mot ?
Je tiens à exprimer ma profonde gratitude envers mes mentors pour leur accompagnement, leur soutien constant et leur motivation. Je remercie également ma famille pour sa patience et sa compréhension inébranlables. J’encourage vivement davantage de femmes à relever ce défi. Je conclurai avec ces mots : croyez en votre curiosité et en votre persévérance. Suivez votre passion, cherchez toujours à apprendre, soutenez-vous mutuellement et ne laissez jamais les obstacles limiter votre potentiel.
Publicité
Publicité
Les plus récents