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Décryptage
Dev Jokhoo, commissaire des prisons : «Zer prizon, peanuts pou mwa»
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Dev Jokhoo, commissaire des prisons : «Zer prizon, peanuts pou mwa»
Dev Jokhoo, commissaire des prisons (Photos: © Kiranchand Sookrah)
Notre invité de la semaine, le commissaire des prisons, s'exprime sans filtre sur les réalités de l'univers carcéral, la gestion des prisons, l'incident du 17 juillet dernier à la prison de haute sécurité de Melrose et le rapport accablant de la National Human Rights Commission.
? Vous avez passé de nombreuses années dans la police, vous avez occupé plusieurs fonctions, vous avez aussi été chef du NSS. Aujourd’hui, vous êtes commissaire des prisons. Ce poste a-t-il été risqué pour vous ? Qu’avez-vous ressenti en endossant cette nouvelle responsabilité ?
Le poste le plus exigeant que j’ai occupé reste celui de directeur général du National Security Service. Zer prison peanuts pou mwa. Le service des prisons comprend 12 institutions, avec environ 1 300 hommes et femmes comme garde-chiourmes, et quelques 2 900 détenus en permanence – dont 200 femmes et 300 étrangers originaires de 54 pays. 52 % des prisonniers sont en détention provisoire depuis plus de 8 ans. C’est d’ailleurs l’une des raisons du taux de détention élevée : ils sont présumés innocents jusqu’à preuve du contraire. Or, rester en détention préventive pendant des années crée forcément de la frustration. Notre population carcérale compte environ 38 % de jeunes âgés de 18 à 35 ans, ce qui montre un certain rajeunissement de la délinquance.
Nous avons une routine, une discipline en prison. J’encourage toujours mon personnel. Chaque matin je les dis «Un détenu est envoyé en prison on punishment not for punishment.»
Notre priorité est la réhabilitation : conseiller, former, réinsérer. Mais, il n’est pas possible de former tous les détenus. Nous offrons des programmes de formation à ceux qui purgent au moins une année.
Lors du dernier budget du Premier ministre et ministre des Finances, l’État a annoncé la conversion de la prison de Petit-Verger en centre de réhabilitation. Les travaux avancent bien. Malheureusement, certains détenus refusent d’y participer. Ils préfèrent retourner à leur cellule après quelques jours.
Pourtant, les installations sont modernes : dortoirs, salles de formation, activités agricoles. Je vais inviter la presse à venir. C’est plus luxueux que les wards des hôpitaux. Nos prisons produisent leurs propres légumes volailles et poissons. Nous avons une boulangerie interne et des serres. Aujourd’hui, nous atteignons 30 % d’autosuffisance en légumes, et nous visons 100 %. Les détenus mangent frais et apprennent un vrai métier. Il faut comprendre que la prison n’est pas seulement un lieu d’enfermement, mais aussi un lieu d’apprentissage et de redressement.
Concernant les relations, il existe un cadre pour les visites de contact : un détenu peut demander à voir sa compagne, par exemple. Tout est encadré, mais possible.
? Le public a souvent une image très négative des prisons – ils imaginent les coups, mauvais traitements et pain rassis servi aux prisonniers…
Pour le pain c’est faux. Nous mangeons notre propre pain que nous préparons nous-mêmes. Au même niveau de santé, les prisonniers bénéficient du meilleur traitement. Pour emmener un prisonnier à l’hôpital pour son traitement, il faut deux véhicules et huit personnes.
? À vous écouter, on a l’impression que vous parlez de la prison comme un endroit zéro violence et où il fait bon vivre. Récemment, la Commission des droits humains a publié un rapport sur les événements du 17 juillet. Elle évoque un usage «excessif et injustifié» de la force.
Ma réaction est simple : j’accueille ce rapport positivement, mais il faut en comprendre le contexte. L’incident ne s’est pas déclenché le 17 juillet, mais bien avant. Le 8 juillet, nous avons eu des jets d’objets interdits dans la prison. Nous avons ceci sur des images de nos caméras CCTV.
Une fouille a été organisée, mais Melrose compte 13 blocs – impossible de tout inspecter en une journée. Lorsque nous avons atteint le bloc Ebony, il y a eu résistance. EBONY, c’est un ward. Nous avons aussi Hibiscus, Ebony. Nos officiers ont fait face à de la résistance et ont dû battre en retraite. C’est indiqué dans le rapport d’ailleurs. Ils se sont organisés pour revenir avec force pour neutraliser cette révolte.
Dans le rapport, il est fait mention que les images de nos caméras ont été visionnées. La commission a eu accès à toutes les images et à tous les documents. La commission dit qu’elle a vu une vingtaine de personnes. Dans Ebony, il y avait 120 à 126 personnes – 30 ont obéi et sont sorties. Il reste 90 personnes. Si vous visionnez les caméras en close angle view, vous allez le voir. Pa kapav dir nounn al avek lafors e fer dominer. C’est une tactique. J’ai été membre de la SMF et SSU.
Quand vous fouillez un suspect en strip search, il faut le mettre à terre avec les mains sur la tête. S’ils essayent de se lever pour s’enfuir, on les immobilise au sol. C’est international. Puis, on fouille les cellules pour s’assurer qu’il n’y a rien à l’intérieur ; puis on renvoie les détenus là-bas. To be on the safe side. Ce n’est pas la première fois que je vois une telle situation. Le 1ᵉʳ septembre 1979, j’ai vu une mutinerie en prison alors que j’étais membre de la SMF.

On a aussi fouillé les prisonniers. J’espère ne pas revivre ce qui s’était passé ce jour-là quand des prisonniers se sont sauvés de la prison. Est-ce que dans la situation actuelle si les prisonniers s’étaient évadés on allait parler de law and order ? J’aimerai remercier et féliciter les officiers qui ont travaillé ce jour-là avec fermeté et ont géré the situation.
? Dans le rapport, certains détenus ont présenté des blessures, même des fractures. Comment expliquez-vous cela ?
Il y avait effectivement ces allégations. À Melrose, il y a un hôpital, une équipe médicale avec des infirmiers. Nous avons aussi des équipements pour X-Ray. Lorsque ces incidents se sont produits, j’ai envoyé un groupe de quatre médecins sur place. Je les ai renforcés pour tout examiner et faire des X-ray sur ceux qui parlent de fracture. Ils ont aussi porté plainte qu’ils se sentaient mieux. J’aurai pu faire un travail sale et fuiter les images CCTV de ce qui s’était passé sur Facebook. Mais, je ne vais pas le faire. Il y a des prisonniers qui empruntent des bandages juste le temps de la visite pour faire croire à leur famille qu’ils sont victimes de violence. J’ai vu une personne faisant état qu’il était blessé au cou. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a aussi l’automutilation en prison.
? Le rapport fait mention de réseau de contrebande dans les prisons et parle de complicité avec des officiers.
Je n’ai aucun doute là-dessus car ce n’est pas seulement à Maurice. On fait tout pour que les articles de contrebande ne se répandent pas. Récemment, on a saisi des téléphones et de la drogue. C’est hallucinant de voir des fois des prisonniers qui creusent un mur pour en faire un safe, un endroit où cacher ces téléphones. Vous allez aussi voir que la personne qui garde ces téléphones est bien souvent la plus tranquille, celui sur laquelle on aura le moins de doute.
? Quelles sont ces corrections concrètes que vous avez mis en place ?
Jusqu’ici, j’ai fait beaucoup de suspension depuis avril à cause de contrebande. Je suis ferme là-dessus. Je salue l’équipe qui a travaillé le 17 juillet dernier. Les garde-chiourmes travaillent dans des conditions difficiles.
? Les prisonniers ont plus de bien-être que les gardiens. Vous rejoignez cette phrase ?
Oui. Les prisonniers ont les human rights. Matin et soir, on parle de problème de law and order à travers l’île. Ces personnes coupables viennent en prison. Si en externe, on voit des agressions dans le tram ou à travers l’île, qu’est-ce que ces personnes feront en prison si en dehors ils font ça ? Je redis que nous ne sommes pas là pour les punir, mais les réhabiliter. Ces personnes qui attendent plus de 10 ans en prison, c’est normal qu’ils soient frustrés. Autre chose, les avocats touchent beaucoup d’argents avec les hard-core criminals. C’est pour ça qu’ils viennent se battre pour les human rights. Ils ont les moyens de payer avec leur téléphone.
? Le Premier ministre a évoqué la possibilité d’équiper les officiers de «bodycam». Vous êtes pour ?
Oui. La population n’était pas au courant de ça mais il y a cinq ans j’avais déjà fait mention de cela sur une radio privée. Je suis à 100 % pour l’introduction de la bodycam.
? Vous avez aussi fait mention de connivence entre certains détenus et les trafiquants de drogue.
Il a fallu que j’intègre les prisons comme commissaire pour savoir que Mauritius Telecom a mis des cabines téléphoniques pour que les prisonniers puissent communiquer. Il y a la communication en prison et des fois je dois séparer des groupes de prisonniers impliqués dans le même crime. Nous avons saisi des téléphones récemment qui ont des e-sims. On doit rehausser notre niveau aussi car les détenus ont des 5G. On doit être capable de les devancer avec les 6G ou 7G. Il nous faut un jammer digne de ce nom. On a aussi des anti-drones.
? Ce fameux mythe que la torture est présente en prison. Vous répondez quoi ?
C’est faux. Il y a la réhabilitation à travers des métiers.
? Vous pensez que votre expérience passée dans la force policière vous aide aujourd’hui dans votre poste de commissaire des prisons ?
J’ai travaillé un peu partout dans la force policière sauf dans la National Coast Guard ou le Police Band. Je connais les rouages. C’est facile comme policier d’attraper un criminel mais c’est difficile de le retenir entre quatre murs pendant plusieurs années.
? Certaines critiques jugent que votre proximité avec le Premier Ministre Navin Ramgoolam pourrait impacter vos prises de décision…
Laissez-moi dire : Zame mo ti enn koler lafis mwa. J’ai travaillé en 1995 quand Dayal était commissaire, sans aucune attente. J’ai été posté au PMO, puis je suis retourné au poste de police de Terre-Rouge, Riot, SMF. J’ai été partout, même fonctionnaire avant. La gestion de la prison n’est pas une tâche difficile pour moi. Je dois changer la mentalité de mon staff. Je ne suis pas là pour refaire la roue. Si je n’étais pas venu comme commissaire des prisons, on allait engager une autre personne, peut-être pas un parmi mes staffs car c’est parce qu’il n’a pas eu confiance en eux qu’il a cherché une personne externe.
? Vous avez dit qu’après ce rapport il faut tirer des leçons et faire les changements qu’il faut. Quels sont ces changements ?
En premier lieu, j’ai toujours dit qu’il y a beaucoup de personnes qui ne devraient pas venir en prison, mais qui viennent quand même. Surtout ceux qui ne peuvent pas payer une amende. Ça ne dépend pas de moi, mais je propose une prison brigade. Si une personne a fauté, il faut lui donner des travaux communautaires. Par exemple, un prisonnier condamné par la Cour de district de Rempart pourrait travailler sur les rondspoints, redresser ces routes ou nettoyer se rapporter avec un officier. En même temps, il ne sera pas vu comme un ex-détenu. Deuxièmement, il faut donner des facilités à un ex-détenu qui a suivi une formation au lieu de d’engager la main-d’oeuvre étrangère..
Pour mon staff, j’aimerai dire que j’apprécie ce qu’ils font et je suis sûr que c’est le cas pour le peuple aussi. Pour le public qui fait toutes sortes de commentaires, on doit gérer des dangereux criminels sur lesquels leur propre famille n’a aucun contrôle. Vous devez savoir avec quel genre de personne on a affaire au quotidien. Aidez-nous à garder le pays en sécurité.
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