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Criminalité au quotidien : Derrière chaque larcin, une fracture sociale
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Criminalité au quotidien : Derrière chaque larcin, une fracture sociale
Larcins, vols, cambriolages et agressions sont devenus monnaie courante à travers le pays. Tant dans la sphère publique que privée, ces faits divers dessinent une réalité fragmentée, mais récurrente. Ils influent sur la société mauricienne dans son mode de vie : liens sociaux, fragilités individuelles, sécurité et perception de l’insécurité. Les regards croisés d’un policier, d’une psychologue et d’un psychothérapeute proposent une lecture élargie de ces délits qui empoisonnent le quotidien des Mauriciens.
Un phénomène difficile à lire de manière uniforme
Depuis le début du mois de juin, plusieurs cas de vols, cambriolages et agressions ont été signalés dans différentes régions de l’île. Pris isolément, ces faits relèvent de situations distinctes et d’environnements variés : domiciles privés, commerces, chantiers, espaces publics ou véhicules. Les biens visés vont de bijoux et argent liquide à du matériel électrique, des effets personnels ou objets de consommation. Répartis sur plusieurs localités, ces incidents s’inscrivent dans des contextes très différents, sans lien apparent entre eux.
Leur dispersion géographique et leur succession sur une période relativement courte retiennent toutefois l’attention. Sans établir de connexion directe entre ces affaires, leur accumulation au fil des jours met en lumière une réalité fragmentée de la délinquance au quotidien, difficile à appréhender à l’échelle de chaque cas pris isolément.
L’ASP Suhail Lidialam, responsable du «Police Press Office» : «Les enquêteurs sont souvent confrontés à des auteurs opportunistes»

Dans le cadre de la loi, les infractions sont qualifiées, classées et analysées, tant dans les statistiques officielles que dans les enquêtes en cours.Selon l’ASP Suhail Lidialam, les vols et cambriolages relèvent d’un cadre juridique, sans distinction formelle entre «petits» et «grands» vols. Ils constituent tous des arrestable offences prévues dans le Code pénal, avec différentes circonstances aggravantes, telles que le vol avec effraction, avec violence, par escalade ou commis dans certaines conditions spécifiques.
Les statistiques policières étant établies à partir de ces catégories juridiques et non en fonction de la valeur ou de la nature des biens dérobés, il est donc difficile d’isoler une tendance spécifique liée aux «petits vols». Concernant les objets visés, il souligne la grande diversité des situations rencontrées. Les enquêtes font apparaître des cas très variés, allant de biens personnels à du matériel professionnel ou des objets de valeur. Dans de nombreux cas, les auteurs identifiés agissent «de manière opportuniste» en profitant d’un objet laissé sans surveillance, d’un accès non sécurisé ou d’une vulnérabilité ponctuelle. L’ASP Lidialam met ainsi l’accent sur l’importance de la prévention, à travers la sécurisation des biens et espaces, afin de limiter ces situations d’opportunité. Par ailleurs, «la dépendance aux stupéfiants peut favoriser un cycle de criminalité», sans en faire une généralité. Mais certains suspects présentent des antécédents de consommation de substances illicites, un élément régulièrement observé dans certaines enquêtes. Plus largement, il estime que la délinquance résulte souvent d’une combinaison de facteurs sociaux et économiques, qui sont intégrés dans les analyses en cours afin d’adapter les stratégies de prévention et d’intervention.
Véronique Wan Hok Chee, psychologue clinicienne: «La délinquance est rarement due à une seule cause»

Au-delà de l’analyse policière, la récurrence des délits ouvre la voie à une lecture centrée sur les trajectoires individuelles et les ressorts psychologiques de ces comportements. Les délits du quotidien ne peuvent être expliqués par un seul facteur ou un profil type. «Les jeunes impliqués n’ont pas tous le même profil psychologique. Les motivations et les étapes psychologiques peuvent être très différentes d’un jeune à l’autre», souligne la psychologue clinicienne, Véronique Wan Hok Chee. Elle rappelle qu’un passage à l’acte peut dépendre de réalités diverses. «Un jeune qui commet un vol n’est pas forcément un délinquant ni une personne présentant des troubles psychologiques. Chez certains, il peut s’agir d’un comportement ponctuel lié à une période du développement, tandis que chez d’autres, cela peut révéler des difficultés plus profondes nécessitant une attention particulière.»
Selon Véronique Wan Hok Chee, les facteurs de fragilisation observés chez les adolescents et les jeunes adultes sont souvent le résultat d’une combinaison d’éléments personnels, familiaux, scolaires et sociaux. Une faible estime de soi, des difficultés à gérer les émotions, des conflits familiaux, des violences ou négligences au sein du foyer, l’échec ou le décrochage scolaire, le harcèlement, l’isolement social ou encore les difficultés financières peuvent contribuer à certaines formes de délinquance juvénile.
Dans sa pratique, la psychologue dit constater des formes diverses – consommation d’alcool ou de drogues, comportements impulsifs, conduite dangereuse ou usages problématiques du numérique – qui parfois s’inscrivent dans un même contexte de vulnérabilité. Elle trouve donc essentiel d’éviter les explications simplistes. «La délinquance est rarement due à une seule cause. Elle résulte majoritairement de l’interaction entre les caractéristiques personnelles et les facteurs environnementaux qui augmentent le risque de passage à l’acte.» Elle cite notamment l’impulsivité, les difficultés à contrôler ses émotions, les mauvaises fréquentations, les environnements familiaux instables, l’échec scolaire, le rejet par les pairs ou encore le sentiment d’exclusion sociale.
Face à ces constats, Véronique Wan Hok Chee estime que la prévention doit mobiliser plusieurs acteurs. Le renforcement du dialogue familial, le repérage précoce des difficultés scolaires et comportementales, la lutte contre le harcèlement, l’accès aux activités sportives, culturelles et éducatives ainsi qu’une prise en charge adaptée des jeunes en difficulté constituent, pour elle, des leviers essentiels. «La présence de quelques facteurs protecteurs solides peut considérablement réduire les comportements problématiques et favoriser un développement positif.» conclut-elle.
Saoud Muthy, psychothérapeute de l’ONG Kinouété : «Les délits du quotidien sont le symptôme d’un malaise sociétal»
Outre les facteurs psychologiques individuels, ces comportements appellent une lecture plus large des réalités sociales ancrées sur le terrain. Pour Saoud Muthy, psychothérapeute et Liaison Executive de l’ONG Kinouété, les délits du quotidien doivent être compris comme un révélateur de tensions sociales plus larges. «Les délits du quotidien traduisent la fragilisation de notre société et l’insécurité des citoyens.» Vols, agressions, violences ou trafics peuvent être interprétés de différentes manières. Ils renverraient, selon lui, à une fragilisation du lien social, à des inégalités persistantes ainsi qu’à un sentiment d’insécurité grandissant entre les citoyens.
Le psychothérapeute évoque plusieurs facteurs pouvant contribuer à ces situations, sans établir de lien automatique ou exclusif entre eux : la précarité, les difficultés économiques, les addictions, le chômage ou encore le manque de perspectives chez certains jeunes, sans oublier des facteurs sociaux et familiaux, comme la fragilisation du tissu familial, l’isolement ou l’absence de repères stables. Il attire par ailleurs l’attention sur les transformations des modes de socialisation. Les réseaux sociaux et les nouvelles formes d’interactions numériques peuvent modifier les rapports sociaux traditionnels et, dans certains cas, contribuer à banaliser certaines conduites ou encourager des logiques de recherche de reconnaissance. Il ne faudrait pas, dit-il, limiter la réponse à la seule dimension répressive, plaidant pour des politiques de prévention, d’éducation et de réinsertion. Il estime que les institutions traditionnelles de socialisation – famille, école, structures communautaires – sont confrontées à de nouveaux défis dans leur rôle d’encadrement et de prévention.
Saoud Muthy souligne que le sentiment d’insécurité peut parfois être déconnecté des données statistiques et influencé par les expériences personnelles, les faits divers marquants ou encore le contexte économique et social. Pour lui, ces délits doivent être analysés dans leur complexité. «Il s’agit du symptôme d’un malaise sociétal qu’il faut traiter à la racine, pas uniquement par le système pénal», insiste-t-il.
Ces trois regards sur les délits du quotidien les définissent comme le reflet des fragilités contemporaines, à la croisée des réalités institutionnelles, des trajectoires individuelles et des tensions sociales. Ces faits divers constituent ainsi un révélateur de tensions plus profondes, appelant à dépasser une lecture strictement répressive au profit d’une réflexion sur la prévention, l’accompagnement et la cohésion sociale.
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