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Don Navin
La mauvaise foi des commentateurs, leur refus de regarder les choses positives pour ne retenir que ce qui fait mal. Songez au cash du siècle de M. Ramgoolam. Je vous le dis, les gens sont injustes avec cet homme. Certes, on peut lui reprocher bien des choses. Mais il faut lui reconnaître un talent caché, un domaine dans lequel il a excellé comme nul autre : sa capacité à épargner. Bien des gens sont prévoyants dans ce bas monde, mais à ce point, c’est rare. Là où nous ne voyions qu’une cigale insouciante et libertine se cachait une fourmi championne des bas de laine. Comme on se trompe sur les gens.
Entendons-nous. Je ne parle pas de l’argent de poche découvert à Riverwalk. Non, je parle du magot, du vrai, celui dont personne n’a encore vu la couleur. On nous dit qu’il a l’accent italien. Bien sûr, ce n’est qu’une supputation. Mais qu’estce qu’un multimillionnaire sinon un milliardaire cachotier ? Et puis, l’Italie, c’est cohérent. De Don Bosco à Don Corleone en passant par Don Camillo, c’est quand même la patrie des dons ! Don Navin, avouez que ça en jette déjà. Mais Donna Nandanee, tout est dit non ?
Voilà pourquoi les commentateurs auraient pu aller plus loin pour comprendre le problème, pourtant évident, qui se cache derrière cette affaire. Il tient à une infirmité récurrente chez les vertébrés puissants arrogants. Observez-les bien, vous verrez qu’ils ont tous un bras plus long que l’autre. Le long sert à prendre et arrive partout ; le court sert à donner mais n’atteint que les proches. Ce cas d’espèce, si l’on ose dire, scandalise les envieux. Et après ? M. Ramgoolam n’a cessé de promettre que sous son règne on pourrait s’enrichir rapidement : il a omis de préciser que cela ne concernerait que lui, on ne va pas faire une maladie pour un détail !
On ne le dira jamais assez : la politique est l’art d’obtenir de l’argent des riches et des suffrages des pauvres. Eh bien, je l’écris sans ironie : Don Navin a pratiqué cet art avec une rare maestria. C’est d’ailleurs ce qui me peine le plus dans cette affaire. Mais oui, quel gâchis ! Quand on a un tel don pour plumer ses concitoyens (et peut-être au-delà, l’enquête le dira), on le fait fructifier. On devient volailler, gourou, directeur de clinique, je ne sais pas moi. Imaginez si Caritas ou T1 Diams possédait une telle perle. Finis les emmerdements de la quête annuelle : t’en organises une tous les deux ou trois mille ans, t’es peinard !
Au vrai, il y a tellement de métiers où Don Navin aurait brillé. Une carrière de sportif aurait été prometteuse. Pilote de course, une vie à «fonds» la caisse. Boxeur, t’encaisses, t’encaisses. Tennisman, pongiste, badiste et tous les sports de racket. Mais si vous voulez mon avis, c’est comme commercial qu’il aurait fait un malheur. Avec une telle trésorerie, tu peux te permettre de prendre quelques risques : vendre de la neige aux Inuits, du sable aux Sahraouis, de l’eau bénite au Vatican, du Boolell aux Arlésiennes. Après tout, le paternel a bien vendu une colonie à des colons. À ce propos, d’ailleurs, on imagine les blagues très fines que la lignée Ramgoolam ne manquera pas bientôt de susciter : «Après le père de la nation, l’expert en donation !»
Tout cela est bien joli mais il y a de quoi nourrir d’immenses regrets. Imaginez si cet homme avait été Premier ministre. Oh, pas toute une vie, juste une petite décennie. Don Navin et son armée de mécènes auraient mis des sous dans la recherche, la culture, l’éducation, les autoroutes et les sites de spéléologie (mais séparément). La pauvreté serait vaincue, l’économie démocratisée, on créerait un musée de la misère pour que les écoliers sachent. Comment ça, Don Navin a eu sa chance ? Vous pensez bien que si tel avait été le cas, avec le bruit que cela aurait fait au journal, j’en aurais forcément été informé.
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