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Santé sexuelle
Avorter, accoucher, abandonner : Les femmes face à l’hypocrisie
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Santé sexuelle
Avorter, accoucher, abandonner : Les femmes face à l’hypocrisie
Une femme tombe enceinte. Elle ne veut pas de cet enfant. Peut-être qu’elle ne peut pas. Mais elle n’a pas les moyens d’avorter légalement, ni les moyens d’élever un enfant. Dans ce vide brutal, elle accouche en cachette. Et parfois, elle abandonne.
Un nourrisson de deux jours a été retrouvé mardi à Stanley, Rose-Hill, glissé dans un sac en toile destiné à contenir du riz, accroché au portail d’un jardin. Ce fait divers – ou plutôt de société – a glacé le pays et relance, une fois encore, les débats sur l’avortement, l’adoption et cette solitude immense dans laquelle certaines femmes sombrent quand elles n’ont plus d’option.
À Maurice, l’avortement est encadré par la loi et reste interdit, sauf dans des cas très spécifiques. Selon la section 235A du Code pénal une interruption volontaire de grossesse n’est permise que si la vie de la femme enceinte est en danger, s’il existe un risque grave de malformation fœtale, ou si la grossesse résulte d’un viol ou de relations sexuelles avec un mineur, à condition que la situation ait été déclarée à la police ou à un médecin. De même, l’avortement est autorisé si poursuivre la grossesse risque de causer des blessures graves et permanentes à la santé physique ou mentale de la femme.
Malgré ces exceptions, l’accès à l’avortement demeure très limité, notamment pour les femmes issues de milieux défavorisés, qui ne peuvent se payer une clinique privée ni voyager à l’étranger pour une interruption médicale. Résultat : nombre d’entre elles poursuivent leur grossesse malgré elles, dans la détresse.
Parallèlement, la loi mauricienne interdit strictement l’abandon d’enfant. Selon l’article 15 du Children Act, «personne ne doit exposer ou abandonner un enfant dans un endroit isolé». La contravention est passible d’une amende pouvant atteindre Rs 200 000 et d’une peine d’emprisonnement allant jusqu’à cinq ans. Pourtant, ces textes répressifs ne suffisent pas à empêcher les abandons, souvent motivés par le désespoir.
Même si les autorités ont recensé 233 cas de 2021 à 2024, les abandons sont difficiles à quantifier précisément, car beaucoup passent inaperçus et certains ne sont signalés que lorsqu’un bébé est retrouvé dans des conditions critiques. Le nourrisson abandonné à Stanley est le plus récent d’une longue série de drames silencieux.
Un système à bout
Les foyers d’accueil, cen- sés offrir un refuge temporaire, connaissent aussi leurs limites. Certains, comme celui de Cap-Malheureux, ont dû fermer récemment à la suite d’allégations de maltraitance, réduisant ainsi les places disponibles. Le sys- tème social est sous tension et les procédures d’adoption, autre voie possible, sont longues et complexes.
Face à ce constat, des avancées législatives sont en cours. Le Child Adoption Bill est en préparation depuis janvier 2025. Ce projet de loi vise à moderniser et simplifier les procédures d’adoption, à offrir un cadre plus protecteur pour les en- fants et plus accessible pour les parents adoptifs.
Hier matin, réagissant à la suite de la nouvelle de l’abandon de ce nourrisson et évoquant le projet de loi : «C’est une avancée méga importante mais pas finalisée», a salué Marina Ythier-Jacobsz, Managing Director de Maluti Communications.
Elle a également rappelé que, dans les années 1980, après plusieurs scandales liés à des enfants mauriciens adoptés à l’étranger et maltraités, les autorités avaient renforcé les règles d’adoption, parfois au détriment des familles locales. «Il fallait protéger nos enfants, mais il y avait une peur de ternir l’image de Maurice, qui s’est traduite par un verrouillage très strict des adoptions.»
Pour elle, aujourd’hui, le défi est double : offrir une alternative humaine, encadrée, aux femmes qui n’en peuvent plus, souvent jeunes, isolées et faire évoluer l’écosystème autour de l’enfance, avec l’État, le privé et la société civile.
Toutefois, le problème reste qu’à Maurice, aucune solution sécurisée n’existe pour une femme qui souhaite confier son enfant de manière anonyme et temporaire. Pas de baby hatch, dispositif sécurisé où une mère pourrait déposer son bébé sans craindre la prison.
Cette absence de structure pousserait certaines à des actes désespérés, parfois au péril de la vie du nourrisson. Les risques d’infanticides et d’abandons augmentent quand la mère se sent seule, stigmatisée, sans écoute ni accompagnement.
Face à cette urgence sociale, Marina Ythier-Jacobsz lance un appel fort à la collaboration : «Public, privé, société civile… Nos enfants méritent mieux. Il y a urgence. Chaque jour qui passe est une trahison silencieuse – de notre part à tous.»
Elle souligne que la politique, souvent minée par des conflits internes et des luttes de pouvoir, gagnerait à s’ins- pirer d’outils comme la médiation ou la communication non violente pour lever les blocages. «Seul, on va plus vite. Ensemble, on va plus loin.»
Si la législation et le soutien social sont essentiels, la prévention reste un levier majeur. Aneeta Ghoorah, Ombudsperson for Children, insiste pour sa part sur la nécessité d’une éducation sexuelle efficace et adaptée dès le plus jeune âge. «Le phénomène de la promiscuité s’est accentué, l’âge de la vie sexuelle s’est rajeuni. Les parents doivent en parler à leurs enfants et, à l’école, le sujet doit être abordé de manière percutante et saine.»
Responsabilité des hommes
La sensibilisation doit aussi viser les hommes, souvent absents des débats mais dont la responsabilité est cruciale. En matière de contraception, «ni les préservatifs, ni la pilule ne sont fiables à 100 %», rappelle une source médicale locale. Chaque année, de nombreuses grossesses non désirées surviennent malgré une utilisation correcte.
L’interdiction officielle de l’avortement ne correspond pas à la réalité vécue par la population, déplorent de nombreux travailleurs sociaux.
«L’avortement est illégal sauf exceptions très limitées. Pourtant, des milliers de femmes tombent enceintes chaque année sans pouvoir ou vouloir poursuivre leur grossesse, faute d’alternatives accessibles. Elles se retrouvent isolées, souvent contraintes de recourir à des solutions clandestines ou à abandonner leur enfant, au péril de leur vie et de celle du bébé.»
Malgré une société conservatrice où la sexualité reste un sujet sensible, voire tabou, la vie sexuelle des jeunes Mau- riciens est active et commence de plus en plus tôt. La précocité des relations, l’ignorance en matière de contraception et l’absence d’implication masculine aggravent la situation.
Cette hypocrisie collective génère un cercle vicieux : l’interdiction pousse au silence et à la stigmatisation, privant les femmes de soutien, tandis que les grossesses non désirées, abandons et drames familiaux se multiplient.
Tout comme la consommation et la vente de cannabis perdurent largement malgré la prohibition, la sexualité et ses conséquences s’imposent à Maurice malgré les lois restrictives. Ces interdictions, déconnectées des réalités de terrain, fragilisent les politiques publiques, amplifient les souffrances individuelles et freinent l’accès à des solutions humaines et durables.
Bébé laissé dans un sac à Stanley : Un appel lancé à la mère
Deux jours après la découverte d’un nourrisson abandonné à Stanley, l’enquête suit toujours son cours. Le bébé, retrouvé mardi matin, au portail d’un jardin de la rue Mahatma Gandhi, se porte bien selon les derniers examens médicaux. Il est toujours hospitalisé à Candos, en attente d’un rapport médical complet.
Pour l’heure, les parents n’ont toujours pas été identifiés. Les enquêteurs de la Criminal Investigation Division (CID) de Rose-Hill, épaulés par la Brigade pour la protection de la famille et le Field Intelligence Office (FIO), poursuivent leurs recherches pour remonter jusqu’à la mère ou à toute personne ayant été témoin d’agissements suspects dans le secteur.
Hier matin, lors d’une cérémonie officielle, la ministre de l’Égalité des genres et du bien-être de la famille, Arianne Navarre-Marie, est revenue sur cette affaire. Elle a lancé un appel direct à la mère de l’enfant, l’exhortant à se manifester : «Si elle traverse une situation difficile, qu’elle sache que de l’aide existe. Le ministère est prêt à l’écouter et à l’accompagner.»
À défaut d’identification rapide des parents, le bébé sera confié à la garde de l’État, conformément aux procédures établies pour la protection des enfants en situation de vulnérabilité.
Toute personne disposant d’informations susceptibles de faire avancer l’enquête est priée de contacter la police dans les plus brefs délais.
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