Publicité

Carrière

Ash : ses sons ont la parole

14 avril 2026, 17:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Ash : ses sons ont la parole

Peu de gens connaissent son vrai nom. En revanche, tout le monde connaît son «producer’s tag», «Badboi Beats». Lui c’est ASH et pas DJ ASH. Discret dans la vie, il est impossible à ignorer dans le son.

Lancé comme un signal, une empreinte sonore, c’est la marque de fabrique de quelqu’un qui a décidé, très tôt que son nom accompagnerait chaque création qu’il toucherait. Dix ans sur scène. Des millions d’écoutes. Ce producer’s tag résume à lui seul ce qu’est ASH, son vrai nom de scène. ASH, 28 ans, fuit généralement les interviews et il le revendique presque. Il préfère s’exprimer par les sons.

L’année 2026 marque ses dix ans sur la scène locale. Une décennie qui aurait pu être l’occasion d’une grande célébration. Mais quand on lui en parle, il balaie la chose d’un revers de main et avec un sourire tranquille, il dit : «Ena enkor pou ale». Ce n’est pas de la fausse modestie. Simplement sa façon d’avancer, les yeux sur ce qui reste à faire, jamais sur ce qui est déjà accompli.

C’est à 17 ans qu’il a commencé à mixer sur le laptop de son grand frère, avec Fruity Loops comme seul terrain de jeu. Un an plus tard, à 18 ans, il montait sur scène pour la première fois à Star Dance, la boîte renommée depuis Safari. Ce soir-là, le stress a pris le dessus. Le set a été une catastrophe, avoue-t-il sans détour. Et puis il est revenu. Nuit après nuit. «Le‘grind’ (Ndlr, un travail intense) n’a pas arrêté depuis ce premier set.»

Son parcours n’est pas celui que la société avait envisagé pour lui. Après le collège Marcel Cabon puis Ébène SSS, il abandonne l’école en Form IV pour suivre quelque chose, qui ne s’appelait pas encore une carrière. Son père s’inquiète mais le soutient tout de même. Son frère aussi. Sa mère également. Le jugement vient de la famille élargie, pas des parents. Cette distinction en dit long sur une certaine façon de penser et de fonctionner en société : les plus proches tendent la main, la périphérie observe, juge et commente. Jusqu’au jour où les voyages commencent à parler à leur place. Quand on voit quelqu’un rentrer de Bora-Bora grâce à son métier, le regard change.

Le vrai sacrifice, dans tout ça, c’est le temps. Tout son temps. Travailler quand les autres dorment. Consacrer chaque heure disponible à construire quelque chose que peu de gens autour de soi comprennent encore. Être DJ, producteur, c’est travailler la nuit. Et s’enfermer, souvent seul.

Que fait exactement un DJ ? ASH a pris le temps de nous l’expliquer. Beaucoup pensent qu’il n’est que DJ. Ce qui est réducteur. En début de carrière, il commence avec des remix, des sons rendus encore plus upbeat, avant de passer à la production entière. Là, tout commence par l’écoute. Pendant des heures. Toutes sortes de musiques, toutes sortes d’époques et tous les genres. C’est de là que l’idée vient. Ensuite c’est la maquette, construite par layering : «Mo design mo prop bass», il cherche et trouve le bon ajustement entre signal et fréquence ; les bons Beats per minute, le bon kick, les bonnes snares, les bons samples. Tout se passe sur le lecteur. Tout pour le meilleur sound design. Le buildup se construit de A à Z. Et puis vient ce que ses fans attendent. Le drop. Sa signature. Un moment de bascule que ceux qui l’ont vécu en salle ou en boîte reconnaissent immédiatement. Puis le mastering. En une semaine, un son naît. Ce qu’il préfère dans tout ce processus, c’est l’écriture. La composition. Pas seulement le mix.

Express.mu (620 x 330) (72).jpg

Il travaille principalement le moombahton (Ndlr, fusion de house et de reggaeton) et la musique shatta (Ndlr, dancehall des Antilles françaises). Derrière ce choix, une ambition plus large : créer un son mauricien. Quelque chose qui ne se définit pas vraiment, qui évolue en permanence, qui absorbe tout ce qu’il écoute et le restitue avec une couleur locale. L’objectif, lui, n’a jamais changé depuis le début : «fer dimounn danse». Rendre les gens heureux. Ses créations ? Impossible à quantifier. Des albums de 12 titres, des EPs de cinq, mais un catalogue dont même ses proches, qui ont suivi son parcours de près, ont perdu le compte. Sur certains titres comme We Nuh Fear, il dépasse les deux millions d’écoutes, un chiffre qu’il évoque à contrecœur. Il préfère que la musique parle sans les statistiques.

Les scènes ont parlé pour lui. ASH a ramené le tout premier Boiler Room au Café du Vieux Conseil en 2024, un événement qui a marqué durablement la scène locale. Il a joué à Basshall aux Pays-Bas, au festival Sakifo à La Réunion devant des foules de plus de 10 000 personnes. Il a écrit et s’est produit aux côtés de Kybba. Il est invité à des Writers Camps en Espagne, dans des espaces fermés où l’on compose avec des artistes internationaux dont il préfère taire soigneusement les noms. Si on pouvait les révéler, on mesurerait mieux le niveau auquel il opère. Il ghost-produce (Ndlr, il compose, remixe et retouche des morceaux pour des DJ professionnels généralement assez connus) pour des noms que l’on reconnaîtrait immédiatement et qu’il ne divulguera pas, silence professionnel oblige.

Il ne fait pas que mixer et produire. ASH est aussi organisateur d’événements et depuis le Covid-19, il est aussi animateur 3D, une compétence développée seul, qu’il utilise désormais pour concevoir ses propres backdrops visuels sur scène. Badboi, le concept qu’il a bâti, réunit d’autres DJs et producteurs dans un espace créatif commun. Pas un simple collectif. Un incubateur. Dans dix ans, il se voit en train de former d’autres, de transmettre ce qu’il a appris seul, dans une île où le soutien des instances culturelles envers les artistes locaux reste, selon lui, largement insuffisant. C’était encore plus difficile quand il a commencé, dit-il. Une lacune qu’il trouve regrettable.

Le 1ᵉʳ mai, ASH sera sur scène pour Bad Boi x True Music Into The Mix. Pas pour célébrer une décennie. Mais parce que le travail continue. En face de lui, on s’attendait à trouver l’ego que le métier engendre parfois. On a trouvé quelqu’un de presque réservé, qui sourit quand on lui fait remarquer la contradiction entre sa discrétion et la profession qu’il a choisie. Un point de vue auquel il n’adhère pas. La scène n’a peut-être jamais demandé d’être bruyant en dehors du son.

À quoi ressemble la détente pour ASH ? Sa réponse est presque surprenante : le silence. Pas de musique pour se relaxer. Pas un autre set pour décompresser. Un moment tranquille où il n’a rien à construire, rien à affiner, rien à livrer. Lui qui a enchaîné les nuitées depuis ses 18 ans, qui n’a jamais vraiment quitté le grind, trouve son repos là où personne ne l’attendait, soit dans le silence total.

Publicité