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“Where angels fear to tread, he rushes in”

5 avril 2006, 00:00

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<B> Par Jean-Mée DESVAUX</B>

C’est avec une candeur déconcertante que l’ex-grand argentier lança lors du dernier discours du budget : “Where others fear to tread, we rush in !” Il y avait là matière à réflexion car il allait tenir parole et nous offrir une île hors taxes au prix modique de Rs 4 milliards par an, soit l’équivalent de la baisse d’entrée de devises en sucre quand la réduction de 36 % aura pris complètement effet en 2009.

Pour juger l’impact de ce saut périlleux dans l’inconnu, voyons les deux indicateurs sur lesquels cette mesure a le plus d’impact : le compte courant et la dette publique. Il va de soi que la mesure budgétaire ainsi annoncée allait accroître notre propension déjà exagérée à vivre au-dessus de nos moyens et à la consommation de produits provenant d’outre-mer réduisant simultanément notre taux de croissance ainsi que l’épargne nationale. Or, si on recherche un signe de la précarité croissante de notre situation économique nationale, on ne peut trouver mieux que la balance de notre “visible trade” du compte courant. Cette balance est le résultat net du flux d’exports et d’imports du pays. Depuis cinq ans le fossé entre ces deux flux s’accroît à une vitesse vertigineuse. Atteignant le chiffre record de Rs 30 milliards en 2005 (une augmentation de 40 % sur 2004), le déficit de la balance commerciale atteindra l’an prochain Rs 40 milliards ou 20 % du produit intérieur brut. Le compte courant accusera alors un déficit de plus de 5 % du PIB. La pertinence de ces chiffres est que le déficit du compte courant a un impact direct sur la balance des paiements entre le monde extérieur et l’île Maurice. Cette balance a atteint un déficit Rs 3,1 milliards l’année dernière et on s’attend à ce que ce chiffre augmente de 300 % l’année prochaine. Un déficit de la balance des paiements diminue les réserves dont se sert le pays pour s’approvisionner en biens et services du monde extérieur.

Le deuxième effet de l’aberration du “Duty Free Island” est l’impact de cette mesure sur la situation financière du pays. Annonçant la première étape du démantèlement des Rs 4 milliards de “custom duties”, le ministre des Finances annonça : “This is the biggest amount of duties and taxes foregone in one budget in the history of Mauritius.” Le coût à payer pour cette loge dans l’histoire fut de Rs 1,4 milliard, équivalent à 0.8 % du déficit budgétaire. Or, le stock de la dette publique ayant atteint Rs 121 milliards en juin de l’année dernière c’est-à-dire près de 70 % du PIB, on aurait pu s’attendre à un peu plus de sobriété de façon à contenir le service de la dette du secteur public au-dessous des 30 % de dépenses courantes de l’État.

Et pourtant, ce qui a fini par n’être qu’un “bribe” électoral mal déguisé qui a fait “fusette” possédait, au départ, des allures austères de respectabilité économique. L’ex-grand argentier avait introduit sa démarche ainsi : “We are stepping out of the traditional mould of post independence fiscal policies which rely heavily on trade taxes for revenues, on protectionism for development and on high tariffs to contain consumption of imported goods.” Cela aurait été là une décision courageuse qui aurait pu effectivement sonner le glas de la politique de protection des “infant industry” des années soixante. On ne peut sous-estimer le coût sur notre économie de cette politique qui enferme toujours certaines industries dans un infantilisme gâteux près de 50 ans plus tard. Enlever ce corset aurait apporté une bouffée d’oxygène à l’économie : Une plus grande dose de compétition de l’extérieur aurait augmenté l’efficience des industries locales. Le “premium” que le consommateur paye aux industries locales diminuerait, baissant ainsi le prix de certains produits à grande consommation ; cela aurait eu un effet bénéfique sur le niveau de vie aussi bien que sur la spirale “wage-price” inflation institutionnalisée par les tripartites. Les entreprises qui ont jusqu’ici survécu à cause des poumons artificiels que leur offrait notre système, seraient appelées à périr mais celles-là étaient de toute façon condamnées et leur disparition libérerait des ressources qui seraient mises à la disposition des entités plus efficientes. Le “boost” au pays à un moment pareil pourrait être appréciable. Mais, plus sérieusement encore, ce serait le meilleur moyen de faire ces industries se tourner résolument vers l’extérieur pour atteindre une économie d’échelle que les 1.2 million de Mauriciens ne pourront jamais leur permettre d’atteindre.

Mais la bonne résolution n’aurait été que de très courte durée. Le réflexe primaire retourne toujours au galop. L’ex-grand argentier devait donc continuer : “some of our customs tariffs are there to protect local industries and their employees. It would not be responsible nor would it be fair …to reduce all these tariffs all the way to zero. Some of our enterprises need more time to become globally competitive.” Nous aurions donc payé le prix très fort de Rs 4 milliards sans même avoir la satisfaction de voir cette initiative donner un quelconque nouvel essor à l’économie nationale.

Le lecteur avisé reconnaîtra, sans nul doute, que le dilemme auquel faisait face Monsieur Jugnauth quand à savoir s’il fallait ou non continuer l’ouverture de notre économie, oppose aujourd’hui trois de nos plus importantes organisations patronales : L’Association of Mauritian manufacturers (AMM), le Joint economic council (JEC) et la Chambre de commerce et d’industrie (CCI).

L’AMM est frileuse devant la libéralisation du commerce régional et international car les accords commerciaux multilatéraux et bilatéraux qu’ils entraînent menacent le secteur manufacturier local ; elle recommande la prudence dans les discussions de réciprocité de réduction tarifaire avec nos futurs partenaires aux zones d’échanges préférentiels, espérant ainsi que les Pakistanais, Indiens ou autres Africains nous permettraient de pénétrer leur marché alors que nous faisons tout pour garder le nôtre hermétiquement clos. Pour l’AMM, si on ne ralentit pas le processus d’ouverture commerciale en jugulant le démantèlement des barrières tarifaires, c’est toute l’industrie locale qui s’en va et avec elle, les Rs 18 milliards et 11 % du PIB.

Pour la JEC, au contraire, l’ouverture est le meilleur atout du pays. Monsieur de Navacelle, le nouveau président, promet de suivre la voie qu’a tracée Ariff Currimjee : “l’ouverture économique comme la solution pour l’avenir du pays”. Il récuse donc le modèle introverti qui perçoit l’ouverture comme une menace. Il estime qu’au niveau mondial, les entreprises ayant enregistré le plus de réussite sont celles qui ont adopté la stratégie d’ouverture. Et le nouveau président du JEC s’autocongratule et cite les banques comme exemples d’ouverture.

C’est cependant la Chambre de commerce et d’industrie qui, selon nous, reflète la position la plus juste : l’ouverture économique du pays est inévitable mais faire de Maurice une “Duty Free Island” en ce moment est tout simplement suicidaire. Le président sortant de la CCI, Monsieur Lloyd Coombes, rejoint notre analyse quant à la perception d’une trop forte consommation comme étant un des éléments les plus alarmants de notre situation économique en ce moment. Il souligne le fait que la croissance de la consommation des ménages à 16 % cadre mal avec le nouveau “trend” de croissance annuelle du PIB en deçà de 5 %. Parlant du fardeau de la dette et du déficit, il préconise des mesures pour freiner un consommateur trop enclin à puiser dans ses épargnes, augmentant du même coup la détérioration de la balance commerciale et la balance des paiements.

On peut tout dire de Monsieur Coombes sauf que c’est un adversaire du régime actuel. Son amitié pour le PM est bien connue. Il serait donc judicieux de l’écouter quand il préconise de revoir le timing pour faire de Maurice un paradis hors taxes. Inversement, le ministre des Finances, peut à l’instar de son prédécesseur, “rush in where others fear to tread”.

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