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Le pays que les livres laissent derrière eux
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Le pays que les livres laissent derrière eux
Cette semaine, un lecteur de l’express nous a gentiment offert un exemplaire de Georges (photo), roman d’Alexandre Dumas, publié à Paris en 1843. Un vieux livre, aurait-on pu croire. Il suffit pourtant d’en tourner quelques pages pour que l’île de France de 1810 se mette à respirer sous nos yeux : les montagnes, les rivières, Port-Louis, les plantations, les bateaux, les esclaves, les colons, les hommes de toutes couleurs qui se côtoient sans jamais vraiment se rencontrer.

Dumas, pourtant, n’est jamais venu à Maurice. Il regarde l’île avec les yeux des autres, surtout ceux de Félicien Mallefille, Mauricien qui lui transmet une part de cette géographie, de cette société, de cette mémoire. Voilà la première étrangeté : Maurice entre dans la littérature française par la plume d’un homme qui ne l’a jamais foulée, mais avec la voix d’un homme qui en vient.
Deux siècles passent. Et voici Ananda Devi, née à Maurice, qui ramène à son tour l’île au cœur de Paris. Chronique d’un royaume perdu, retenu dans la première sélection du Goncourt 2026, prend sa source dans une promenade au Bouchon, en 1980. Un lieu, une rencontre, une histoire recueillie presque au hasard. Il faudra plus de quarante ans pour que cette mémoire devienne un livre.
Deux écrivains. Deux époques. Deux regards. Et, entre eux, presque la même matière première : une île faite de métissages et de blessures, l’héritage de l’esclavage, la domination, la violence, les hiérarchies de couleur, mais aussi cette vieille et toujours neuve question : à qui appartient une terre ?
Chez Dumas, Maurice est déjà un monde en tension. Georges n’est pas seulement un roman d’aventures, de batailles et d’amour. Sous le tumulte du récit affleure une question plus grave : qui peut se dire fils de cette île ? Les planteurs qui possèdent la terre ? Les Blancs qui s’en proclament les maîtres ? Ou ceux qui, lorsqu’elle est menacée, sont prêts à mourir pour elle ?
Pierre Munier, le père de Georges, se voit refuser une place parmi les Blancs à cause de sa couleur. Lorsque les Anglais attaquent, il combat pourtant. Il sauve ceux qui le méprisent. Puis vient le drapeau : l’objet devient symbole. Qui a le droit de le porter ? Celui dont la peau lui donne un privilège, ou celui qui a risqué sa vie pour le défendre ?
On peut posséder une terre sans lui appartenir. Et l’on peut lui appartenir sans avoir le droit de la posséder. C’est ici que Chronique d’un royaume perdu rejoint Georges, deux siècles plus tard. Mais Ananda Devi change la caméra de côté. Dumas imagine une île qu’il découvre par les récits d’un autre. Devi retourne vers une île qui est la sienne et dont elle cherche les traces enfouies. Chez Dumas, le métis réclame sa place dans le monde colonial. Chez Devi, les descendants de ceux que ce monde a broyés prennent la fuite et inventent un autre royaume.
L’un demande : qui peut appartenir à Maurice ? L’autre semble demander : et si l’on pouvait recommencer Maurice ?
Ce déplacement est considérable. Il fait passer l’île du statut d’objet de récit à celui de sujet de sa propre mémoire. C’est peut-être là que se trouve le véritable fil entre les deux romans. Dumas avait besoin d’un Mauricien pour approcher Maurice. Devi, deux siècles plus tard, n’a plus besoin de médiateur. Elle porte en elle les lieux, les voix, les silences et les fantômes de cette histoire.
Mais la question demeure : dans quelle langue une île se raconte-t-elle ? Dans le français de Dumas. Dans celui d’Ananda Devi. Dans l’anglais de l’administration. Dans les langues venues avec les ancêtres. Et, de plus en plus, dans le kreol morisien, qui n’est pas seulement une langue de conversation, un pont, mais peut se muer en une langue de mémoire, de littérature et de pensée.
Le vieux Georges, retrouvé cette semaine, nous laisse ainsi une question que son auteur n’avait peut-être pas fini de poser. Quand une île devient-elle enfin capable de se raconter elle-même ? Peut-être lorsque ses voix cessent de demander la permission. Alors Dumas, qui ne vint jamais jusqu’ici, et Devi, qui en est partie pour mieux y revenir, se retrouvent étrangement sur le même bateau.
Un bateau nommé Maurice. Qui depuis deux siècles cherche encore son port.
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