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À propos de la première conférence?

17 septembre 2006, 00:00

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Dans l?express du 14 août dernier, M. Alain Gordon-Gentil a écrit à propos de la conférence de M. Paul Bérenger, qu?« il est bon aussi que le nouvel historien ait entendu le Dr Catherine Boudet rappeler poliment que le travail présenté au théâtre de Port-Louis ne peut pas encore (souligné par moi) être considéré comme un travail d?historien, mais de reconstruction de la mémoire collective ».

Cette phrase de M. Gordon-Gentil laisse entendre que j?aurais considéré la reconstruction de la mémoire collective comme n?étant qu?une étape préalable à l??uvre d?historien (étape qui n?aurait donc, en l?occurrence, « pas encore » été atteinte).

Toutefois, lorsqu?au sortir de la conférence, j?ai déclaré qu?à mon sens, la démarche de M. Paul Bérenger constituait plutôt « un travail de reconstruction de la mémoire collective, que celui d?un historien » (N. Sivaramen, « Conférence publique. Paul Bérenger renoue avec l?histoire », l?express dimanche du 13 août 2006, p. 11), il n?était pas dans mes propos d?établir une quelconque hiérarchie entre le travail d?historien et celui de la mémoire. En effet, ces deux notions, tout en ayant pour enjeu commun le rapport au passé, répondent chacune à des objectifs distincts et surtout, s?exercent dans des registres différents.

Si l?histoire se définit comme une méthode scientifique qui vise à l?intelligibilité du passé par son exposé systématique et par un système cohérent de datation, la mémoire, en tant que reconstruction continuellement actualisée du passé, a plutôt pour vocation la gestion du passé dans la conduite du présent.

La production mémorielle se distingue donc du travail d?historien en tant qu?elle est une vision finalisée de l?histoire, portée par un intérêt contemporain qui est moins celui de la connaissance que celui de la fondation de l?identité et de la cohésion du groupe. Ce travail de représentation du passé par la mémoire collective est au centre de tout processus de nation building, dont l?enjeu essentiel est de faire émerger une référence à l?origine commune.

C?est dans ce sens que j?interprète le travail de Paul Bérenger, comme une démarche qui se donne pour ambition de restituer un récit identitaire fondateur de la nation. Cette ambition est annoncée d?entrée par le slogan « un peuple qui ne connaît pas son histoire est comme un bateau sans gouvernail » : ici, le rôle dévolu à la connaissance de l?histoire mauricienne est bien celui de donner un sens (voire une direction) au présent et au futur du groupe national. Cette fonction de « barreur » que s?assigne le conférencier procède par la sélection des événements du passé à retenir ou à oublier (à une période 1911-35 décrite comme une « histoire entre parenthèses », il oppose celle des « années de braise » 1936-43), dans le but de faire émerger l?existence d?une communauté de destin du peuple mauricien (« tou dimoun fine vine dépi déhor, tou dimoun ti présent dès la naissance de l?Ile de France »), fondatrice d?une identité nationale (« tant que notre histoire ne nous sera pas familière, il ne nous sera pas possible de nous approprier notre nation »).

La conférence de Paul Bérenger soulève dès lors une problématique de fond pour la société mauricienne. Dans un contexte post-esclavagiste et post-colonial, les dépossessions identitaires résultant du passé esclavagiste et de l?engagisme, puis les enjeux de pouvoir de la décolonisation, ont donné lieu à l?éclatement et à la multiplication des registres de mémoire, sectoriels car ethnicisés et politisés. En l?absence d?une mémoire fédératrice, d?un récit communautaire relatif à l?événement fondateur (aux événements fondateurs ?), comment se réapproprier un passé vécu de façons multiples, alors même que le tabou, le silence et l?oubli liés à la dépossession ont empêché la sédimentation indispensable à l?élaboration d?une mémoire collective de se réaliser ?

Le travail de production et de sédimentation de la mémoire collective mauricienne reste un processus d?autant plus nécessaire à la construction nationale que le regard d?une société sur son passé exerce trois fonctions complémentaires : une fonction d?anamnèse critique (se souvenir tout en étant critique) ; une fonction thérapeutique de cicatrisation d?anciennes blessures identitaires et enfin, une fonction constructive, productrice d?identité nouvelle.

Reste à savoir si l?édification de cette mémoire collective mauricienne est en mesure de se dissocier, de se déprendre du politique.

Catherine BOUDET Docteur en Science Politique

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