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Voyage au bout de la nuit
Quel pouvoir cette télé. à 18 heures 45, du côté de Poste-de- Flacq, Tulsi vole la vedette à toutes les préoccupations politiques. C?est l?heure du feuilleton télévisé Kyunki Saas Bhi Kabhi Bahu Thi, rendez-vous populaire de la deuxième chaîne. Dans la base travailliste abritée sous une salle verte, une dizaine d?hommes d?âge mûr ne perdent pas une miette des dialogues. Les yeux fixes, la bouche légèrement entrouverte, plus rien ne semble compter pour eux.
Si leurs regards vagues nous relèguent au statut d?intrus, la pancarte de Liverpool FC est une indication supplémentaire de ce qui retient réellement leur attention. «Liverpool, Parti travailliste (PTr) tou sa la champion», lâche un activiste. Masquant à peine son agacement face à notre persistance, il réplique sèchement, «La télé a été installée depuis quatre jours.» Nous n?en tirerons pas plus. à peine le temps de se rendre à la base du Mouvement socialiste militant- Mouvement militant mauricien (MMM-MSM) du coin, le feuilleton prend fin. Les activistes ont déjà vidé les lieux.
Des circonscriptions du Nord, à celles du Sud d?autres se montreront nettement plus loquaces. Au bout des deux soirées à fréquenter le partisan, l?une des phrases qui revient le plus souvent à ce moment critique de la campagne : «aster nou fer sistem Gol, nou tir laport baz nou zete.»
Quant à la teneur des discours des partisans, elle est dans beaucoup de cas plus nuancée. L?approche du jour du scrutin n?a pas uniquement pour effet d?enflammer les imaginations. Le parti des acquis se laisse gagner par des doutes. Alors qu?en début de campagne, on martelait le 3-0, on concède désormais la possibilité d?un 2-1, dans plusieurs circonscriptions.
Réalisme aussi sur le plan humain. Le manque de sommeil s?affiche sur de nombreux visages. Les traces de l?alcool aussi. Tous sentent la fin rôdant avec son éloquent sourire. C?est la fin. Demain soir, il sera temps de faire ses adieux à l?ambiance survoltée. Au-revoir aux rendez-vous quotidiens autour d?un verre pour refaire le monde. Plus d?affiches à coller en bravant le froid. Plus de réunions à organiser, ni de meeting à assister.
La lassitude s?installe
En attendant la fin d?une époque, les automatismes acquis en un mois de campagne ont toujours cours. Les partisans des deux blocs posent des oriflammes. Une rengaine à chaque fois, : «ena dimoun so la main grate. Adverser desir bann lafis, koup bann oriflam.» Alors, sans se lasser, les activistes n?ont de cesse de recommencer. Dans les bases, à trois jours des élections, c?est la distribution des bulletins qui mobilise les convaincus.
Retour au n° 9, Flacq-Bon Accueil. Morne ambiance chez le MMM-MSM. D?une main nonchalante, un militant qui votera de toute évidence pour la première fois, distribue des cartes. Un brin frileux dans son blouson noir, l?un de ses aînés dit : «Ena krim deor, ou kroir nou pou al met oriflam ? Si ena meeting lerla nou al kole me a part sa non.» La voix est sans chaleur, sans passion. «Nou pa le gagn lamerdman.» Sans hésitation, l?interlocuteur qui préfère ne pas livrer son identité, concède : «Pa pou ena 3-0 ici. Anil Bachoo finn fer boukou travay.»
Plus au Nord, au n° 7, Piton -Rivière-du-Rempart, des militants découpent les dernières bandes de plastique mauve et orange au cutter. Le geste est méthodique. Les yeux sont exorbités, rougis par le froid et la nuit. On sent la lassitude dans les monosyllabes. Avant que la crainte ne perce la carapace : «Kapav Balkissoon Hookoom pe rantre.»
La braise est ardente au n° 6, Grand Baie-Poudre d?Or. à Poudre d?Or Village, un attroupement devant la base mauve attire notre attention. Les militants MMM-MSM donnent le sentiment d?être plus visibles. «3-0. Pradeep Jeeha detase», clame l?un d?entre eux. «Dans n°s 5, 6, 7 li tou sel minis avan nou gagn Roopun. Li vinn fer la tourne sirkonskription de a troi foi lasemenn.» Une opinion que certains habitants de la région prennent à contre-pied. Selon eux, c?est le candidat Ashit Gungah qui passe mieux sur le terrain.
De Roche-Terre à Grand-Gaube, les activistes travaillistes étaient mobilisés par une réunion nocturne. C?est Rohit Gutee qui tenait le micro au moment de notre arrivée. Côté communication, ils avaient fait appel à un énorme poster du leader rouge placardé sur toute la longueur d?un conteneur. Effet tape-à-l??il garanti.
A Port-Louis Nord-Montagne-Longue, du côté de Sainte- Croix, c?est une autre structure qui se dévoile à nos yeux. Les militants y parlent de registre où seront notés l?arrivée et le départ des voitures. Elles assureront la navette entre le domicile des votants et les bureaux de vote. «Le collage d?affiche, la pose d?oriflammes, c?est terminé. Désormais, nous nous familiarisons avec le registre électoral. Il faut connaître les rues pour pouvoir coordonner le mouvement des véhicules.»
Un sérieux qui cède la place à plus de convivialité à l?autre bout de l?île. Nous traversons le n° 12, Mahébourg-Plaine-Magnien. Petit arrêt à Mare d?Albert, dans une base MMM-MSM. Des piles de Le Progrès attendent d?être distribuées, dans une base microscopique, aménagée dans une case en tôle. Y pénétrer, c?est comme mettre le pied dans une cuisine à l?heure du dîner.
Dans une énorme «caraille» en fonte, de généreuses portions de poulet mises à frire dans l?huile chaude. Il est 20 heures. L?odeur alléchante annonce le dîner imminent. à l?autre bout de l?unique pièce, un agent transformé en marmiton, hache à tour de bras des oignons, des pommes d?amour et du piment. Indispensable «satini» pour donner du c?ur à l?ouvrage.
Pour patienter et tromper la faim, en attendant les autres militants partis chauffer le coaltar, un activiste mélange de l?eau et de la farine pour en faire de la colle. «Bann adverser desir nou lafis. Nu pe travay pli tar.» Interrogé dans ce décor folklorique, Vishwanand Narain déclare, «Rezilta ? Lindi va kone. Li pou byen sere.»
La prudence ? Connaît pas chez les travaillistes à Mare d?Albert. Suresh Bahadoor, dans son rôle d?activiste affirme : «Nous n?avons pas d?adversaire ici.» à Mahébourg, vive la camaraderie. Kumar, militant mauve affirme, «Yatin Varma et Richard Duval font campagne ensemble. Ils donnent le sentiment de vouloir laisser Vasant Bunwaree sur la touche.» A cinq mètres de là, cet avis n?est absolument pas partagé dans la base PTr. Le discours partisan est de rigueur. La rengaine est encore une fois ressassée : «Tsunami pe leve, 3-0 pou nou.»
Pronostics évasifs des activistes
Portés par la vague, nous visitons Camp-Diable, au n° 13, Rivière des Anguilles-Souillac. Première couleur qui s?offre à la vue : lilas. En guise d?accueil : la proposition d?oublier le froid avec «enn bon dite so.» Une fois à l?intérieur des murs, des baja froids et du jus de fruit alimentent la conversation. Ultra motivé devant ses camarades, son ton s?altère quand il insiste pour nous montrer la «bel dekoration», qu?il a mise en place. Le temps de jeter un coup d??il aux trois oriflammes, il perd de sa superbe et dit son angoisse du 2-1.
Au détour d?une phrase, notre interlocuteur nous confie que son petit frère est un activiste rouge. La base rouge est à 25 mètres de là. «De tan en tan, nou al zet enn ti kou d?oeil.»
Nous suivons l?exemple. Sur le seuil, à 21 heures 30 : Farook Maghoo. Gonflé à bloc par la réunion nocturne de la veille, il raconte, «Avan, dan sa lendroi la, pa ti vo la peine ouver enn baz rouz. La circonscription était considérée comme un fief mauve. Les frustrations ont fait évoluer la situation.» Aveu de taille : pour faire tourner la base, «nou pa pran kass kandida, nou tou nou kotize. Kandida ki dimoun plis envi zoin se Shakeel Mohamed».
«Demain soir, il sera temps de faire ses adieux à l?ambiance survoltée. Plus d?affiches à coller, plus de réunions à organiser, ni de meetings à assister.»
A deux circonscriptions de là, au n° 11, Vieux-Grand-Port-Rose Belle, l?activité s?organise dans la varangue de Dave Kissoondoyal. C?est la baz Tourelle de Rose-Belle. Y est candidat, Pravind Jugnauth, leader MSM. Avec agilité, les doigts partisans enroulent des bulletins. L?heure tourne. Il faut faire vite. Le meeting de La Flora, n?attend pas. Côté pronostic : les activistes sont évasifs. Le plus étonnant, c?est que les partisans de l?Alliance gouvernementale donnent Arvind Boolell favori.
Au même moment se tient une réunion nocturne de l?Alliance sociale, à quelques rues de là. Dans l?assistance, Roshan, activiste explique : «Se kot nu feb ki bizin augmant nou bann zefor.» On note une forte présence policière dans le village. La floraison de bases, environ tous les 100 mètres, y est peut-être pour quelque chose.
Autre circonscription «chaude», le No. 19, Stanley-Rose-Hill. à Trèfles, les partisans du Mouvement Républicain préparent le meeting de Bar Chacha, prévu dans l?après-midi même. Ils disent «maître» avec onctuosité, en parlant de Rama Valayden. Le pinceau à la main, Vijesh trace les lettres «baz Berthaud. Nou finn fini travay, aster nou rant dan lamizeman», dit-il face du Corps-de- Garde impassible devant toute cette agitation.
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