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?Voices? : un théâtre de la modernité en quête de technicité
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?Voices? : un théâtre de la modernité en quête de technicité
Surprenant ! S?il existe une manière élégante de résumer la pièce Voices (que The Company Theatre donnera en dernière représentation ce soir au Théâtre de Port-Louis ? pressez-vous donc), nous dirions tout simplement qu?Anil Kumar Mittal et sa troupe sont venus de Mumbai à Maurice pour réaliser la prophétie d?Antonin Artaud qui n?avait pas tort de parier sur l?avenir du théâtre dans son émancipation par rapport à sa forme dramatique traditionnelle. En effet, par sa mise en scène originale, Anil Kumar montre que sur scène, et dans une pièce en un acte, l?accent peut être déplacé de l?action à la narration tout en conservant la théâtralité dans sa brutalité et sa fraîcheur pour donner ce que le théâtre peut réclamer de modernité, caractérisée ici par son travail de déconstruction des structures (personnage, dialogue?).
Une série de six monologues (A moment of anxiety, Waiting for Mandela, Finding the truth, We must be mad, Children play butcher, Little girls must listen to their parents or feel the rod). On aurait pu dire qu?il y a là, comme le veut tout monologue, un effacement de toute instance supérieure : discours sans narrateurs et sans auditeurs ? un ?discours immédiat?, dira très certainement Gérard Genette, puisqu?il n?y a pas de distance non plus entre la représentation et l?objet représenté. Mais ce monologue, qui est extensible à toute l??uvre (comme chez Beckett), laisse resurgir au courant de la narration une instance narrative. Tous les personnages disent ?je?. Ils disent aussi ?vous?, en feignant de s?adresser au public. Il y a donc la prise en compte de la présence, imaginaire peut-être, d?un destinataire.
Le destinataire, c?est vous, c?est moi, c?est le public. Détrompez-vous. C?est le personnage lui-même. Il parle à lui-même. N?est-ce pas là le respect même du trait fondamental du soliloque ? Si vous n?êtes pas convaincus, observez bien l?écho des propos qui viennent heurter la sensibilité de chaque personnage. L?un devient fou, l?autre fond en larmes ; l?un s?apprête à devenir meurtrier, l?autre pense au suicide. Belle influence du freudisme !
Un aboutissement logique
Si la technique du monologue était d?abord destinée au renouvellement du roman, il y a ici un aboutissement logique. Car, il s?agit en réalité d?un dialogue entre le dramaturge et son public ? un dialogue déguisé sous forme de six monologues qui se combinent vers la fin dans et par l?élément unificateur et purificateur qu?est l?eau. Le monologue est un dialogue qui se masque. De toute évidence, le dramaturge brouille les pistes? dans l?eau.
Alors, ne cherchez pas à définir ces discours par leur contenu. Même si chacun est une anecdote à part entière, ils sont tous insérés dans une construction parallèle où ils se juxtaposent et, qui plus est, obéissent à une simultanéité dans leur dynamisme.
En effet, la pratique du ?théâtre-récit?, un métissage du dramatique et du romanesque, donne de la vigueur au jeu parce qu?elle rend l?histoire vivante en ramenant les faits au présent. Non pas que les personnages parlent au présent, mais c?est le temps du récit qui est effacé. Les faits défilent, accompagnés de la même intensité de violence comme lors du vécu, devant le spectateur qui, plongé dans le jeu d?expression corporelle et de modulation vocalique des acteurs, retient son souffle et se transforme à son tour en personnage vivant. Paradoxalement, le présent, par son absence, devient le temps dominant.
Cette dominance de l?immédiateté temporelle confère au monologue sa fonction d?extériorisation de l?intériorité, et cela dès le début, lorsque le spectateur se trouve installé dans la pensée du personnage. C?est alors que la pensée sur scène défile sans interruption. Voilà l?expression de la pensée intime qui instaure une proximité avec le spectateur. On comprend bien qu?il s?agit d?un monologue intérieur calqué sur le langage oral : les personnages pensent ?tout haut? ; ils s?adonnent à une forme d?expression qui, avant de les mener à leur propre perte, dévoile leur intimité profonde.
Ainsi, cet acte d?inceste jugé inavouable devient pensée refoulée qui émerge en soliloque baigné dans un langage proche de l?inconscient. Même s?il y a un excès de pénétration psychologique (à en juger par l?excellent jeu d?Upasana Shukla qui, en conduisant son monologue à son paroxysme, reçoit en retour l?écho qui se transforme en des trémolos si forts qu?ils finissent par atteindre le public, brisant leur apparente insensibilité, car des larmes ont jailli dans la salle), on ne peut qu?admirer la réussite d?Anil Kumar dans son effort pour établir la communication entre la scène sociale et la scène de l?inconscient ? un rappel, un retour vers le courant de conscience (le ?stream of consciousness? auquel appartenait Virginia Woolf, récemment présente sur le grand écran).
Il y a donc une organisation, une structure logique. Chaque discours est organisé par la conscience, non pas celle qui décrit, mais celle qui est décrite par l?usage du monologue. La conscience n?est pas analysée de l?extérieur, mais de l?intérieur. Elle s?autoanalyse.
Il reste toutefois à souligner qu?Anil Kumar Mittal, tout en prenant le risque de toucher à un genre fragile pour traduire une certaine réalité n?a fait que bousculer la vraisemblance réaliste. Ses éléments contradicteurs sont fictifs : il n?y a pas de distinction entre le monologue intérieur et la réflexion du dramaturge, même si celle-ci s?inspire de celle de l?auteur, Peter Horn, dont l?écriture est ici adaptée. Beaucoup ont reconnu dans la mise scène d?Anil Kumar une action dramatique remplacée par la création verbale, comme chez Henri Favori dans son jeu de théâtre et de réalité. Nous y reviendrons? là où ça rime.
Vèle Putchay
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