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Vingt tableaux en un pour Terre de Paix

15 octobre 2005, 20:00

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Terre de Paix, organisation non-gouvernementale qui se spécialise dans la prise en charge d?enfants et d?adolescents abandonnés par leurs parents, marque d?une pierre blanche l?histoire de la peinture à Mau-rice. Elle obtient, tout d?abord, d?une vingtaine de membres les plus talentueux d?une nouvelle génération d?artistes de se prêter à l?aventure, plutôt nouvelle et innovatrice, d?un tableau

collectif. Elle le met, ensuite, aux enchères afin de recueillir les fonds requis pour financer les besoins croissants d?une enfance en détresse en quête de joies et affections familiales.

L?initiative est intéressante d?abord sur le plan esthétique. Avant tout parce que la vingtaine de peintres, ainsi contactés, acceptent de jouer le jeu. Voilà un gros sacrifice exigé mais accepté avec enthousiasme par des artistes reconnus, donc plutôt individualistes par principe, et pensant, comme Brassens, que « le pluriel ne vaut rien à l?homme » et encore moins à l?artiste.

Sans vouloir médire de qui que ce soit, on voit mal l?un ou l?autre de nos artistes, connus pour commencer toute nouvelle ?uvre en zébrant la toile vierge de grands coups de pinceau pour ensuite se laisser guider par cet élan initial pour parachever avec brio leur ?uvre. On les voit mal se prêtant à cette complémentarité mutuelle artistique, offrant pourtant un attrait particulier au tableau collectif, réalisé à la requête de Terre de Paix. Les zébrures artistiques peuvent se multiplier à l?infini. Ce tableau collectif est unique ou presque pour l?instant, ce qui augmente d?autant sa valeur esthétique, historique, affectif mais aussi commercial.

Le résultat aurait pourtant pu être une cacophonie de styles et de couleurs, dénoter un manque total d?harmonie. Miracle ou pas, le résultat se laisse admirer et apprécier. Depuis le pianiste, pardon le Ray Charles, de Fabien Cango jusqu?au Grand Bleu de Nilam, en passant par le vieux Port-Louis du tandem Bernard Charoux-David Constantin, par la femme en sari de Nathalie Perrichon, les voiliers de Gilberte Marimootoo-Natchoo, les paysages rodriguais de Rosaire Périne et d?Éric Kwet On, la méduse de Stina Bécherelle, les poissons du bédéiste Laval Ng, pour ne rien dire de l?empreinte consacrée de peintres aussi confirmés qu?Yves David, que Yashen Gunnoo, que Rirette Faron et les promesses riches en couleurs de Sultana Haukim, de Dev Chooramun, de Sylvianne Moollan, le tableau se laisse contempler comme on prend plaisir, en écoutant une symphonie, de s?attarder sur les partitions de chacun des instruments de musique, pour le plaisir de comparer la sonorité du hautbois à celle de la clarinette, au milieu d?une avalanche de notes, de dièses et de bémols.

<B>On ne peut rêver toile plus attirante</B>

On songe ici à Georges-André Decotter, auteur d?un Panorama de la peinture mauricienne, en deux volumes et qui n?a pas son pareil pour disséquer les spécificités propres à chacun des artistes analysés par ses soins, sa maîtrise de la critique artistique et par les confidences et espoirs recueillis auprès d?eux.

Le tableau collectif qu?offre aux enchères Terre de Paix est, à lui seul, un panorama de notre peinture. Peut-être pas celle du XIXe ni du xxe siècle, pas celle des Sérendat de Belzim, des Le Sidaner, des Max Boullé et des Xavier Juge de Segrais mais bien celle de ce xxie siècle naissant, plus prometteur que jamais, si l?on songe à la solitude d?un Gabriel Gillet, d?un Maurice Loumeau, à l?aube du siècle précédent.

Le plus offrant, qui éventuellement acquerra le tableau collectif, achètera vingt tableaux pour le prix d?un. Cette acquisition, pardon cet investissement, représente à elle seule une partie appréciable d?une exposition collective. Les esprits chagrins nous disputeront le format réduit de chacun des vingt tableaux. Réagir de la sorte voudrait dire que le talent et le génie artistique se résument à une question de centimètres carrés.

Que diraient les miniaturistes les plus talentueux, qui se contentent d?un dé à coudre de peinture et de la superficie d?un timbre-poste pour réaliser des chef-d??uvre ? C?est oublier aussi que cette vingtaine de cohabitations esthétiques finissent par représenter une surface décorative des plus intéressantes.

On ne peut rêver toile plus attirante que ce tableau collectif où dominent tantôt des teintes tout feu tout flamme et tantôt le Grand Bleu. La toile s?équilibre d?elle-même, harmonieusement, presque miraculeusement. Il faut y voir la générosité et l?humilité des peintres et photographes précités qui ont accepté de commencer leur part décorative en s?inspirant de la touche finale de leurs devanciers.

Le tableau rappelle alors la fusion de quelques grands fleuves : Nil bleu ou blanc, Rhône et Saône, Mississipi et Missouri. Ils se rejoignent, hésitent à fusionner leurs eaux. Se résignent finalement à engendrer ensemble un nouveau fleuve.

Le coup d??il d?ensemble est définitivement séduisant. Mais on se rend tout de suite compte que se perdre dans les détails procurera des joies renouvelées. On peut même parler, dans ce cas, d?accroche c?ur quand ceux, qui rendront visite à l?éventuel acquéreur de ce tableau, se rendront vite compte qu?ils sont en présence de la plus belle brochette qui soit de la peinture mauricienne de ce xxie siècle naissant.

<B>Beaux-Arts et bon c?ur peuvent faire bon ménage</B>

Ils ne pourront s?en sortir avec l?exclamation habituelle : « Tiens, tu as un Ménardeau ou un Masson ! » Ils voudront tout savoir de cette toile collective : sa ge-nèse, son histoire, de sa conception à son accouchement, en passant par sa finition.

La renommée de l?éventuel acquéreur, ou encore l?image publique d?une entreprise ne peut que s?améliorer quand se répandra la nouvelle de ce geste. Dans le cas d?une entreprise l?on peut, d?ores et déjà, anticiper l?envie et le sentiment de frustration que pourrait engendrer la réception d?une carte de souhaits, envoyée ensemble par la firme acquéresse et Terre de Paix qu?elle secourt ainsi.

Tout cela prouve que Beaux-Arts et bon c?ur peuvent faire bon ménage. Plus d?un partenaire trouvent leur compte car si les uns obtiennent une bouffée d?oxygène facilitant d?autant leurs efforts de solidarité nationale en faveur de l?enfance volée, si d?autres y voient le moyen de redorer leur blason industriel ou commercial, les Beaux-Arts s?enrichissent localement d?une nouvelle manière collective de promouvoir la peinture et la belle peinture mauricienne.

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