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Vie d?errance à Port-Louis
A l?heure où Port-Louis se vide de ses âmes par milliers, quelques silhouettes anonymes, voûtées pour la plupart, font les poubelles à la recherche de restes. Ils sont de plus en plus nombreux ? entre 500 et 550 ? à errer dans les rues, sans avoir nulle part où aller. Confrontés à l?indifférence, ils tentent malgré tout de survivre. Quelques volontaires s?efforcent tant bien que mal de leur venir en aide. Une tâche ardue tant ces hommes et ces femmes sont déterminés à poursuivre un semblant de vie en marge de la société.
La semaine dernière, ils n?étaient pas moins d?une dizaine à avoir élu domicile sur les trottoirs de Chinatown durant le Festival culturel et culinaire, espérant se faire offrir quelque chose à se mettre sous la dent. C?est justement au coin d?une rue du vieux quartier chinois que nous avons abordé Roland. Vêtu d?un t-shirt, qui était autrefois jaune, et d?un jean crasseux, cet homme d?une cinquantaine d?années a accepté, après quelques hésitations, de partager avec nous son expérience de la rue.
Tout ce qu?il possède tient dans un sac à dos dont il ne se sépare jamais. Il lui sert parfois d?oreiller quand il dort sur les trottoirs. Il ne se souvient plus très bien quand il a commencé à dormir dans la rue. Ou plutôt, il ne souhaite plus s?en souvenir. Grincheux, il élude nos questions. Il glisse simplement avoir perdu sa maison dans une vente à l?encan. « J?avais emprunté de l?argent auprès d?un casseur. Je n?ai pas pu rembourser et voilà », lâche-t-il, laconique.
Ainsi a débuté sa descente aux enfers. Sans-abri, chômeur, Roland se résigne rapidement à faire la manche aux abords du marché central. L?argent récolté est aussitôt dépensé dans de l?alcool bon marché. Roland s?essaiera aussi à la drogue, puis aux petits larcins pour se payer sa dose quotidienne. Ces excès lui vaudront de passer quelques nuits dans des cellules policières.
Aujourd?hui, il jure ne plus toucher à la drogue. Il ne peut pas en dire autant de la boisson : « Bizin enn ti for pou ressi tini sa lavi la. » Un quotidien difficile auquel il évite de penser. « C?est très dur. Je me dis qu?il y a quelques années, j?avais une maison et un travail. Aujourd?hui, je n?ai plus rien », explique-t-il tout en fouillant du regard les boîtes en carton, disposées devant des commerces.
Car pour se nourrir, Roland n?a d?autre choix que de faire les poubelles. Au fil des ans, il dit s?être lié d?amitié avec quelques propriétaires de petits commerces qui, à l?approche de l?heure de fermeture, lui cèdent volontiers quelques snacks dont ils comptaient de toute façon se débarrasser. « Pour se voir offrir quelque chose, il faut être chanceux, parce que la plupart du temps, les gens m?évitent ou me demandent de partir à coup d?insultes. Les chiens errants sont parfois mieux traités que moi. Au moins à eux, on lance quelque chose à manger », raconte Roland. Une réalité, dit-il, que préfèrent ignorer « ban gran missie ».
Et quand le temps se gâte, il trouve refuge dans des bâtisses abandonnées où il côtoie quelquefois des compagnons d?infortune. « On allume un feu pour éloigner les moustiques et on dort. On ne parle pas beaucoup. Ce n?est pas comme si on avait des choses à se raconter », confie-t-il d?une voix éraillée et d?un regard triste.
« La situation a nettement empiré »
Ces regards tristes, quelques volontaires les croisent chaque jour. Ils sont une dizaine à venir en aide à ces sans-abri en leur offrant parfois à manger, et une oreille attentive. « Ces personnes font partie de notre paysage quotidien, mais on ne les voit jamais, ou du moins, on fait semblant de ne pas les voir », explique Yannick, âgé de 32 ans. Cet agent d?assurances, très impliqué dans le social, s?emploie, à ses heures libres, à leur venir en aide. Avec quelques amis, il lui arrive d?offrir des repas aux sans-logis rencontrés au détour d?une route ou de les aiguiller vers les abris de nuit. « Nous avons l?impression qu?ils sont de plus en plus nombreux à vivre dans la rue », confie Yannick.
Une impression partagée par José Allet, membre du Trust Fund for the Vulnerable Groups et Project Coordinator au ministère des Finances. « La clochardisation augmente de jour en jour. Il y a dix ans, il y avait entre 400 et 450 sans-abri. Aujourd?hui, la situation a nettement empiré. » Ce travailleur social, qui a fait plusieurs études sur le phénomène, côtoie les sans-logis depuis une dizaine d?années. Conscient des difficultés auxquelles ils font face au quotidien, il tente, à force de patience et de dialogue, de les réintégrer dans la société. « Ces hommes ne se rappellent, la plupart du temps, même plus de leur prénom. Ils ont été rejetés par leurs proches et par la société. Et en retour, ils les rejettent aussi », explique José Allet.
« Développer avec eux une relation de confiance »
C?est justement pour les aider à réintégrer la société qu?a été créé l?abri de nuit de Port-Louis. En ce lieu, les sans-logis se voient offrir un repas chaud, des vêtements propres, mais aussi des oreilles attentives. « Alors que certains viennent spontanément passer la nuit à l?abri, d?autres préfèrent dormir dans la rue. Il faut sans cesse aller les chercher et les convaincre de venir », explique José Allet.
Sur place, outre un endroit où dormir, ceux qui souhaitent s?en sortir bénéficient de l?aide de volontaires, mais aussi d?entreprises privées qui leur proposent de l?emploi. Une aide dont ils ne profitent malheureusement pas. « Pour pouvoir espérer sortir ces gens du gouffre dans lequel ils se trouvent, il faut avant tout développer avec eux une relation de confiance. Et pour cela, la formation est primordiale », précise José Allet.
Même si le travail abattu est énorme, le résultat n?est pas toujours au rendez-vous. Seuls 12 % des sans-abri parviennent à reprendre une vie active. « C?est un travail de longue haleine qui nécessite beaucoup d?efforts. Malheureusement, 40 % sont totalement irrécupérables », souligne le travailleur social. Un constat alarmant qui n?entame aucunement la détermination des nombreux volontaires qui viennent en aide aux sans-abri à travers l?île.
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