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Une édition sans éditeurs?
L?édition sans éditeurs, André Schiffrin,
La Fabrique-Editions.
Comme il est impossible de décrire ce qui s?est passé dans le domaine de l?édition dans tous les pays du monde au cours du 20e siècle, André Schiffrin(AS), éditeur, choisit d?en raconter un épisode, limité mais significatif, en sa qualité de témoin et d?acteur pendant près de cinquante ans.
A une époque où les médias rapportent régulièrement une nouvelle et gigantesque acquisition d?une maison d?édition par l?un des grands conglomérats internationaux, André Schiffrin pense qu?il est utile de décrire l?une de ces opérations, à laquelle il a été mêlé. «Les détails peuvent varier mais le fond de l?histoire est toujours le même, d?année en année, partout dans le monde.»
Paradoxalement, ce n?est pas à «Pantheon Books», maison d?édition américaine fondée, entre autres, par son père Jacques Schifrin ? fondateur également de La Pléiade en France en 1936 ? que débute André Schiffrin, mais à la «New American Library of World Literature», la branche américaine de «Penguin» ! Toutefois, en 1962, AS est invité par la direction de «Pantheon Books» à y travailler. Il en fera l?une des plus prestigieuses maisons d?édition américaines, publiant entre autres Michel Foucault, Jean-Paul Sartre, Noam Chomsky et Eric Hobsbawn : «Mes critères étaient assez simples. Ce que je cherchais, c?étaient essentiellement des textes nouveaux capables d?apporter à la vie américaine cette excitation intellectuelle dont elle manquait tant, mais je voulais aussi trouver des porte-parole pour exprimer les opinions politiques réprimées pendant les années du maccarthysme.»
Coup de théâtre : «Pantheon Book»s est achetée par «Random House», inaugurant la série des acquisitions. En effet, après quelques années, «Random House» est achetée à son tour par RCA, géant de l?électronique et de l?industrie du divertissement et exemple classique du gouvernement d?entreprise ( «Corporate governance» ) ! Et un peu plus tard, RCA vend «Random House» au milliardaire S.I. Newhouse qui, comme Rupert Murdoch, règne sur les médias. Alors qu?il vend le fructueux département de textes universitaires, Newhouse offre des avances considérables à des personnalités qui n?ont pas grand-chose à dire, mais dont il pense que le nom seul attirerait la curiosité du public, par exemple Nancy Reagan qui empoche trois millions de dollars pour ses mémoires! Bientôt, les livres à petit tirage, trop déficitaires, ne sont plus publiés, car selon la nouvelle idéologie, chaque titre doit être rentable par lui-même et il est désormais interdit de subventionner un livre par un autre. AS ne partage guère ce point de vue : «Si les livres à petit tirage disparaissent, c?est l?avenir qui est compromis. Le premier livre de Frantz Kafka a été tiré à 800 exemplaires, et celui de Bertolt Brecht à 600. Que se serait-il passé si quelqu?un avait décidé que ce n?était vraiment pas la peine de les publier ?»
AS constate un autre biais dans les choix éditoriaux. C?est le «comité éditorial» ( «Publishing Board» ), et non plus les éditeurs, qui décide de publier tel ou tel livre. Ce comité éditorial, où le rôle essentiel est tenu par le financiers et les commerciaux, impose ce que le journal «El Pais» a judicieusement appelé la ?censure du marché?, fondée sur l?existence ou l?absence d?un pré-public pour tout livre donné. «Par conséquent, ce qui est recherché c?est l?auteur connu, le thème à succès, et les nouveaux talents où les points de vue originaux et critiques trouvent difficilement leur place dans les grandes maisons? Les idéologies nouvelles ne naissent évidemment pas du néant. Elles participent de l?esprit du temps, mais aussi de l?émergence de structures nouvelles, en l?occurrence les grands groupes internationaux.» La concentration croissante pousse évidemment les grands groupes à exiger des taux de rentabilité de plus en plus spectaculaires.
Dans cette situation, AS et toute son équipe démissionnent de «Random House» pour créer «The New Press», une maison à but non lucratif, qui publie toute une gamme de livres ? traductions d?auteurs étrangers et ouvrages érudits sur la théorie du droit, livres d?histoire et textes à contre-courant des idées dominantes sur des thèmes d?actualité ? dans des domaines de plus en plus délaissés par les grandes maisons commerciales. Un exemple : la publication d?une sélection des grands débats devant la Cour suprême des Etats-Unis enregistrés pendant plus de quarante ans mais jamais retranscrite. «La leçon à en tirer est que, malgré la difficulté toujours croissante à vendre certains types de livres ? l?isolationnisme intellectuel américain aggrave beaucoup la situation pour la fiction étrangère ? les publics potentiels sur certains sujets sont inexploités, pour la simple raison que personne n?essaie de les atteindre.»
Outre l?essor, forcément limité, des petites maisons indépendantes, quels espoirs pour l?édition dans les années à venir ? Selon AS, il en existe trois. Le premier est technologique. Des sites Web (Amazon.com et BarnesandNoble.com) aident les éditeurs à diffuser des informations et à proposer des bibliographies si importantes pour les lecteurs qui cherchent un livre. Le second est de nature politique. AS espère que les gouvernements européens prendront des mesures pour freiner des fusions-acquisitions qui donnent naissance à des entités jouissant d?un quasi-monopole dans des secteurs-clés de l?information et de la culture. Ainsi, si la situation n?est pas aussi grave en France, l?acquisition des maisons d?édition par des conglomérats extérieurs au monde du livre ? aéronautique, armement, construction -- fait craindre le pire. Le troisième espoir est l?accroissement de l?aide publique à l?édition, dans le cadre général du soutien aux institutions culturelles. Cette aide s?étend des subventions à des bourses pour les auteurs, en passant par le maintien des fonds d?achat des bibliothèques consacrés à des ouvrages de haut niveau.
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