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Une réalité à visages multiples
Maurice fait souvent figure d?exemple en matière de réussite économique sur la scène africaine. Réussite qui correspond à un rapide développement entraînant, de facto, une amélioration du niveau et de la qualité de vie. Les chiffres corroborent cet état de fait. Le PNB/habitant flirte avec les US$ 7 000. La Banque mondiale notait, en 2000, «qu?entre 1980/81 et 1991/92, la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté est passée de 28,4 % à 10,6 %, et dans le même temps, le coefficient de Gini a diminué, passant de 0,46 à 0,37». Pour autant, des inégalités subsistent. Et c?est en s?y intéressant que l?on constate la persistance de la pauvreté.
Kirsten Koop, chercheuse au Centre national de la recherche scientifique en France, rappelle, dans une étude, que «le développement économique extraordinaire de l?île [a entraîné] une baisse considérable de la pauvreté». L?économie mauricienne n?en demeure pas moins dépendante de l?extérieur. Les contrecoups d?un ensemble de facteurs affectant l?économie locale ont des conséquences directes sur la société. Notamment, «un nombre croissant d?emplois précaires et sous-payés», avec pour conséquence «une augmentation considérable du chômage et une masse grandissante de ?travailleurs pauvres?. En conséquence, la pauvreté à Maurice réaugmente de nouveau.»
Alors que signifie être pauvre à Maurice? Quelles en sont les manifestations ? La visibilité de la pauvreté (habitat, biens?) est un premier élément qu?il est nécessaire de dépasser. La question des revenus du ménage est fondamentale pour définir la figure du pauvre. Il ne peut satisfaire l?ensemble des besoins essentiels à son ménage : alimentation et des services de base (accès à une eau potable, santé, éducation?). L?accès au logement, surtout à la propriété, est également un critère qui peut aider à faire ressortir la figure du pauvre.
Si l?on s?en tient aux chiffres du Central Statistics Office (CSO), la pauvreté relative (que l?on distingue de la pauvreté absolue correspondant aux seuils de moins de 1 $ ou moins de 2 $ par jour) a fluctué. Elle est passée de 8,2 % de la population en 1996/97 à 7,8 % pour 2001/02, avant d?augmenter à nouveau pour atteindre 8,7 % en 2006/07. Ces taux ne témoignent que de la proportion de pauvres dans la population. Pour aller plus loin, il est donc nécessaire de voir les revenus attachés.
Ainsi, sont considérés comme pauvres, les ménages dont le revenu est inférieur à la moitié du salaire médian. Pour un ménage où une seule personne travaille, le seuil, en 1996/97, était de Rs 2 004 et de Rs 2 804 en 2001/02. Pour un ménage moyen comprenant deux adultes et deux enfants de moins de 16 ans, le seuil est de Rs 4 810 en 1996/97 et de Rs 6 730 en 2001/02. Ces revenus ne peuvent suffire à un ménage pour satisfaire l?ensemble des besoins de base.
La pauvreté est surtout multidimensionnelle. C?est ce que fait ressortir le CSO. Il n?existe pas un seul type de pauvre. La lutte contre l?extrême pauvreté est le premier chantier auquel doivent s?atteler les autorités. Ainsi, selon les chiffres du CSO, environ 14 000 personnes vivaient avec moins de 2 US$ par jour en 2001/02 (soit moins de Rs 760 par mois). Ce seuil, établi par la Banque mondiale, n?a, semble-t-il, pas grand sens dans le contexte local vu la part peu significative de cette frange.
<I>«Les classes moyennes, sans être pauvres, font face à des difficultés grandissantes pour la satisfaction de leurs besoins essentiels.»</I>
Pour autant, ce groupe marginal existe. Si l?on considère le seuil de 1 $ par jour (soit Rs 285 par mois en 1996/97 et Rs 380 en 2001/02), Maurice ne compte pas de pauvres «contrairement aux pays d?Afrique sub-saharienne (...) De fait, en tenant compte de cette ligne, la pauvreté est insignifiante à Maurice comparativement aux pays de la région», indique un technicien du CSO.
Par ailleurs, l?augmentation du coût de la vie érode le pouvoir d?achat des classes moyennes. Celles-ci, sans être pauvres, font face à des difficultés grandissantes pour la satisfaction de leurs besoins essentiels. Les ménages les plus pauvres se retrouvent donc dans une situation encore plus précaire.
Les poches de pauvreté se trouvent surtout dans les faubourgs de la conurbation Port-Louis ? Curepipe. La pauvreté y rime avec exacerbation des maux sociaux. L?échec scolaire y est plus important, les cellules familiales plus fréquemment disloquées, le chômage plus important. La pauvreté s?affiche également en milieu rural. Selon l?IFAD, «le chômage est en hausse et ceux qui étaient déjà désavantagés sombrent dans une plus grande pauvreté». Selon les derniers chiffres disponibles, le CSO estime que Maurice compte 106 000 pauvres, soit 8,7 %.
Sur la base du rapport du CSO de 2001/02, la prévalence de la pauvreté est plus forte chez trois types de ménages : les couples avec des enfants non-mariés à charge (54 %), les familles monoparentales (14 %) et les personnes seules (11 %). A plus forte raison, ce sont les ménages ayant pour chef de famille une femme, a fortiori sans conjoint, qui souffrent le plus de la pauvreté. Suivent, les personnes âgées vivant seules et les ménages ayant à leur tête des personnes non-éduquées ou analphabètes.
Pour l?IFAD, les ménages les plus vulnérables sont ceux qui «dépendent des industries sucrière ou textile ; ne possèdent pas de terres ou seulement de petits lopins...»
La pauvreté à Maurice a récemment augmenté. Les incidences locales de la flambée des cours mondiaux expliquent cette hausse substantielle de la part des pauvres. C?est pourquoi les autorités et la société civile tentent de trouver des solutions pour alléger le fardeau de ces familles qui souffrent de la pauvreté et de l?exclusion. L?exclusion nourrit la pauvreté. La pauvreté entraîne l?exclusion. Cercle vicieux difficile à briser. Non, la misère n?est pas moins pénible au soleil?
<B>Gilles RIBOUET</B>
<B>Les Fatay, champions du «kase ranze»</B>
L es Fatay, c?est le quotidien d?une famille pauvre de la cité Roche-Bois. Ils vivent dans une maison en tôle qui, tel dans le conte Les trois petits cochons, ne résisterait peut-être ni à un souffle, ni à un coup d?épaule et encore moins à une chiquenaude?
Mais Sunita Fatay, 37 ans, et son mari Bidianand, 44 ans, ne s?en plaignent pas. Ce toit leur a été offert par Caritas de Roche-Bois. Sunita nous fait visiter son modeste logis qui est aussi grand qu?un mouchoir de poche. Deux pièces transformées en chambres à coucher, une mini-véranda et un coin cuisine. Le mobilier y est rare. Ils n?ont n?y salle de bains ni sanitaires ni accès à l?eau courante.
Ils ont toujours tiré le diable par la queue, explique Sunita. En effet, ils ont six enfants âgés entre six et 15 ans à élever. Sunita travaille à l?usine Princes Tuna. «Mo enn filer. Mo mett poisson dan boit.» Son salaire est de Rs 3 000 par mois. L?aînée des enfants Fatay a arrêté l?école pour surveiller les petits. Bidianand, lui, ne travaille plus. Victime d?un accident de travail à Thon des Mascareignes, il ne peut plus travailler. Sa main a été amputée.
Avec cet accident, la situation des Fatay, qui était déjà difficile, s?aggrave. Bidianand perçoit, certes, une aide de la Sécurité sociale. Mais avec les Rs 2 500 qu?il reçoit et les Rs 3 000 de sa femme, la vie n?est pas facile. «Nou pa kapav tir gro rasyon. Nou aste sink liv diri, parfoi de liv. Seki nou ena nou manze. Ler nou ariv o milie lemoi, pa res gransoz. Bisin konn kase ranze. (...) Bisin fer la prier touletan. Ler inn gayg manze gramatin, bisin prie pou gayn tanto. Ler inn gayn tanto, bisin reprie aswar pou gayn pou lendimin.»
Heureusement, leurs enfants scolarisés bénéficient d?un repas quotidien offert à la cure de l?église Notre Dame de l?Assomption. Il arrive aussi que Sunita et Bidianand ne se remplissent le ventre qu?avec «dite pir», préférant laisser le peu de nourriture qui reste aux enfants. Ainsi, faute d?argent, c?est souvent l?estomac vide et à pied que Sunita se rend au travail.
La pauvreté, Sunita n?en a pas honte. Et ce, malgré les reproches qu?elle a essuyés de la part des membres de sa famille, qui ont honte. Mais Sunita s?en moque. Car elle est pauvre, «se enn verite. Tou kitsoz nou manke, ki li so manze, so linz, so finans, tou. Nou pena naryen e nou pa kone ki lavenir pou ete».
Sunita fait appel à la générosité proverbiale des Mauriciens. «Mo garson, so sac lekol inn defonse. Mo pa kapav aste lot pou li. Mo ti a kontan ki dimounn ed nou lor manze, lor zafer ledikasyon zenfan, cahiers, sacs, uniformes, souliers tennis. Mo pa pou senti mwa imilie. Okontrer, mo pou senti ena enn dimoun lor mo ledo?»
<B>Marie-Annick SAVRIPENE</B>
QUESTIONS À ?
<B>Roukaya Kassenally </B> <I>Chargée de cours à l?université de Maurice</I>
<B>Quelle est l?évolution de la figure du pauvre dans la société mauricienne ? Que signifie «être pauvre» ? </B>
De tout temps, on tente de donner un visage humain au pauvre. Souvent, on passe à côté. Il y a une tentation de se limiter à des données chiffrées. Définir, c?est difficile. Ramener tout à des réalités statistiques, c?est encore plus réducteur. La pauvreté a plusieurs visages. Elle est pluridimensionnelle. C?est un acte de dépossession. Dépossession de son être, absence d?accès à un travail, à un toit et à la liberté. Une personne pauvre ne fait pas partie de la société. C?est ce qui explique que les femmes sont celles qui se retrouvent, le plus souvent, dans une situation de pauvreté. L?important dans cette lutte n?est pas seulement de donner de l?argent aux pauvres mais aussi les moyens pour qu?ils deviennent des acteurs de leur propre émancipation.
La pauvreté s?est accentuée avec la politique néolibérale. Mais c?est une politique qui engendre un mieux-être de façade, qui finit par masquer la pauvreté grandissante. C?est là que les statistiques servent d?arguments aux apôtres de l?économie libérale. Or la réalité est toute autre. Certes, la technologie a aidé. Cependant, il revient à l?Etat d?investir dans la protection des populations vulnérables au sein de la société ouverte.
<B>Quels sont les moyens pour sortir de la pauvreté? On parle du travail comme une panacée? </B>
Donner un travail ne suffit pas. Il faut élaborer une dynamique qui démasque les lapalissades statisticiennes. Le travail est tout autant important que l?éducation, l?accès à l?information, aux ressources? Mais en même temps, il faut rappeler qu?à Maurice, l?éducation gratuite ne profite pas nécessairement aux pauvres. Il faut une approche qui leur permette de devenir des acteurs de la stratégie qui les aidera à s?en sortir. L?important, c?est de rendre leur dignité aux gens.
<B>Comment l?Etat peut-il donc lutter contre la pauvreté ? </B>
Il faut une vision intégrée, une mise à exécution et un suivi. Or, dans tous pays, à chaque changement de gouvernement, il y a un changement d?approche. Il y a, certes, de bonnes intentions. On n?arrête pas de parler de politique sociale ou encore de voter des budgets qui y seraient consacrés. Mais on ne traduit pas grand-chose dans les faits. Je voudrais aussi faire ressortir une contradiction qui concerne Maurice. On parle de ce sommet de la Southern African Development Community (SADC) consacré à la pauvreté. Parallèlement, on tient un discours réducteur. On se targue d?être au sein de la SADC et on n?arrête pas de dire qu?on est les meilleurs en Afrique !
<I>Propos recueillis par </I> <B>Nazim Esoof</B>
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