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Une affaire de passion

18 décembre 2003, 20:00

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Vous avez commencé avec quelques poules dans un garage, et quarante ans plus tard, vous voici à la tête d?un empire agroalimentaire, cela ressemble à un conte de fées et de nos jours, vous le savez, les contes de fées, personne n?y croit plus?

Oui, je le sais, mais cependant, c?est vrai, les gens aiment bien les symboles. Quelques poules dans un garage, cela veut surtout dire pour moi une passion. La passion de l?élevage, la passion de la nature. Aussi loin que je remonte dans mon enfance, je me vois avec des animaux. Des poules, des lapins, des chèvres. Tout naît de la passion. J?ai donc commencé à faire un petit élevage. Je me suis dit : le pays importe du poulet, pourquoi ne pas essayer d?en produire ? Tout cela a été fait sur une base plus ou moins artisanale. Mais le vrai démarrage de la production, c?était en 1975. C?est alors que je quitte De Chazal Du Mée pour me lancer. Avant je faisais les deux à la fois. Comptable aux heures de bureau, éleveur de poules le matin et le soir.

C?est toujours cette passion qui vous fait franchir le pas ?

Ma passion aussi, ce sont les gens. J?aime les gens. J?aime ce partage d?un objectif commun entre des personnes. J?aime cet esprit. Il y a plus de 25 ans, j?avais produit un document qui avait été débattu à l?université de Maurice. Il avait pour titre En marche vers l?autosuffisance alimentaire. Voilà ce qui a toujours été mon credo. Une certaine moins dépendance est nécessaire pour une nation. Pour les périodes difficiles d?abord, mais aussi pour les économies de devises. Je me dis souvent qu?il est peut -être plus important d?économiser des millions à l?importation que de gagner des millions à l?exportation? J?ai toujours été axé sur le marché local, mais vu la petitesse de ce marché, ça ne me permettait pas de me concentrer sur une seule activité, une seule production. C?est pour cela que nous avons diversifié nos produits et fait une sorte d?intégration, une supply chain du producteur au consommateur.

Qu?est-ce qui vous pousse à aller toujours plus loin ?

Cela vient naturellement. J?avais par exemple créé un centre des petites entreprises à Gentilly. Je crois dans la petite entreprise que j?appelle moi, la semence du savoir-faire. Une semence grandit, c?est une évidence. Pour moi, continuer à progresser était aussi une évidence. Il faut la foi dans ce que l?on fait. Les religieuses de Saint-Pierre m?ont montré qu?avec la foi, on pouvait marcher sur l?eau, ou déplacer les montagnes. J?y crois vraiment.

Etes-vous un homme de foi ?

Il serait plus juste de dire un homme de convictions. La foi, c?est pouvoir croire dans quelque chose qui n?a pas besoin d?être prouvé. La foi peut vous pousser à prévoir l?imprévisible. Une foi qui vous aide à cela est utile. Quand on croit dans un objectif on l?atteint, c?est certain. Même s?il faut du temps quelquefois et qu?on s?impatiente.

Quand un homme d?affaires atteint ses objectifs professionnels, que lui reste-t-il pour continuer à donner un sens à sa vie ?

Une de mes plus grandes satisfactions, c?est d?avoir fait ce chemin avec des personnes qui partageaient la même vision. Pour moi, une entreprise, ce sont des gens, des personnes, pas une abstraction. Et puis surtout, ce sont des valeurs. Quand vous parlez de ce qui reste, pour moi, c?est essayer de pérenniser les valeurs que nous avons mises en place pendant 40 ans. Les gens changent, les structures changent mais les valeurs doivent rester. Nos valeurs sont très ancrées dans notre vie d?entreprise. L?essentiel chez nous, c?est la dignité, c?est l?intégrité, une éthique forte. Mes valeurs de travail sont des valeurs de vie. Chaque individu pour moi est un trésor, un univers à lui tout seul. Toute notre philosophie de management va dans ce sens. On ne traite pas des gens comme un groupe. Chaque employé est une personne et est traitée comme telle.

Votre vie professionnelle se confond avec votre vie personnelle ?

Vos principes de vie sont intégrés en vous. Ils sont là tout le temps dans votre vie personnelle comme dans votre vie professionnelle. L?argent a faussé les valeurs personnelles. Aujourd?hui, on mesure la valeur des gens en fonction de l?argent qu?ils gagnent.

C?est une réalité installée depuis longtemps?

Quand je parle aux travailleurs qui sont au bas de l?échelle de l?entreprise, je leur dis souvent ceci : Vous êtes des pères, des frères, des citoyens comme moi, rien ne nous différencie. La seule différence entre nous, c?est que moi je suis comme un letchis contre-saison. Je suis un peu plus rare. J?ai donc un peu plus de valeur marchande. Mais ce ne sont pas des valeurs auxquelles on doit s?attacher. Seule la valeur intrinsèque de chaque individu compte.

Vous arrivez à tenir ce langage aux syndicats ?

Nous n?avons pas tellement de syndicats et je n?ai pas vraiment affaire à eux. Nous avons été les premiers, il y a 25 ans, à mettre sur pied des comités d?entreprises. Nous sommes tous à la même table avec les mêmes pouvoirs et chacun a le droit de s?exprimer librement. Toute parole a une valeur égale quand nous sommes autour de la table. Cela n?a pas été facile de le faire accepter. Au début, tout le monde croyait, les travailleurs y compris, que c?était un piège. Mais dans les moments difficiles, de revendication salariale nationale, tout le monde a vu que nous étions de bonne foi. Les travailleurs ont vu notre sincérité. Nous essayons d?être à l?écoute, mais vous savez, ce n?est pas facile, le dialogue, on ne réussit pas tout le temps. Mais je veux qu?on reconnaisse notre volonté et notre bonne foi.

Les hommes d?affaires, depuis quelques mois, n?ont pas vraiment une image très reluisante à Maurice après tous les scandales survenus. ça vous met mal à l?aise ?

Il y a aussi un problème de perception. Mais c?est vrai qu?il y a eu des problèmes graves. Je ne peux pas dire que je me sens en dehors de tout ça. On vit dans une société où nous avons souvent affaire aux entrepreneurs du secteur privé; je n?ai pas de raisons personnelles de croire que les autres n?ont pas le même code de valeurs que chez nous. Je dois dire que cette perception est peut être due à ce que le capital a représenté pendant longtemps? C?est ce qui fait que l?homme d?affaires est catégorisé de manière un peu spéciale, mais une chose me gêne : la perception est que l?on travaille uniquement pour l?argent et le profit. C?est quelque chose qui me gêne énormément. Moi, je peux le dire : je ne travaille pas uniquement pour l?argent. Bien sûr, on travaille aussi pour les profits qui sont le sang même de l?entreprise, mais ce n?est pas que cela. Quand je travaille sur un projet, par exemple, je ne pense même pas à l?argent. Bien que la rentabilité justifie aussi une affaire si on veut avoir des actionnaires. Mais au moment où naît une idée, l?essentiel est de créer, de réaliser un beau projet, de voir se réaliser une belle idée. C?est le besoin de créer.

Aux yeux du public après les affaires Air Mauritius, MCB/NPF et autres, comprenez-vous qu?une méfiance puisse s?installer ?

Oui, mais je crois que beaucoup de personnes qui ont été éclaboussées dans ces affaires ont subi les contrecoups d?avoir continué un mécanisme mis en place. Et qui ne leur profitaient pas forcément à eux. On a vécu à Maurice une période où la taxe était de 92%. Pour pouvoir avoir un cadre, il fallait dans tous les cas payer une partie sous la table, tellement les taxes étaient fortes. Tout le monde le savait. Cet état de choses a fait que les gens, au lieu de se servir de leur énergie pour créer, l?utilisaient pour se défendre. Tout le monde cherchait comment faire pour payer moins de taxes. C?était une période qui est venue institutionnaliser certaines pratiques, qui ont continué par la suite. Mais il faudrait, avec le recul, essayer de voir cela de manière positive. Je crois que ces chocs ont aidé à une prise de conscience.

A-t-on une vision différente de la vie des affaires quand on a commencé, comme vous, à partir de rien?

Ce que je sais, c?est qu?avec de la volonté, on arrive à tout. Je viens d?une famille où l?on n?a manqué de rien. Même si les souliers étaient ressemelés pour tous les enfants du premier jusqu?au dernier. Nous étions 11 enfants et je suppose que cela n?a pas du être facile tous les jours pour mes parents. J?ai commencé en empruntant à gauche et à droite : Rs 10 000 par ci Rs 20 000 par là. C?est très personnel, je me sens proche des petits. Cela a toujours été comme ça. J?aime les jeunes qui commencent, par exemple, leurs petites entreprises. Cela me passionne. Est-ce parce que j?ai vécu cela? ? Mais je ne sais pas si c?est cela qui m?a fait voir la vie différemment. Vous savez, je ne me crois pas spécial?

Votre fils, par exemple, pourra-t-il avoir le même regard, celui du pionnier alors qu?il commencera sur des bases déjà solides?

Oui, j?en suis certain. Il a vécu avec moi, avec la famille, et il a vu les valeurs qui nous animent. Que ce soit mon fils ou mes filles. C?est une attitude envers la vie qu?ils ont connue. Et c?est ça qui est important. Ils savent que rien n?est acquis, qu?il faut travailler pour tout.

Quand vous vous lancez dans l?agroalimentaire il y a 40 ans, personne n?y croit. Est-ce difficile de faire oeuvre de pionnier ?

Pour avoir la première personne à venir travailler avec moi, c?était difficile ; son entourage lui disait : ?Tu vas aller ramasser du caca de poule chez Michel de Spéville ?? J?étais chez De Chazal du Mée, comme partenaire, mais mon esprit me disait toujours qu?il ne fallait pas suivre les sentiers battus. Le plus important, c?est de ne pas avoir peur des nouvelles idées que l?on peut avoir. Et puis je vais vous dire une chose : quand on est convaincu, on est forcément convaincant. Quand j?ai formé la Jeune Chambre Economique où un des principes est de convaincre, je disais toujours en rigolant: ?Si tu ne réussis pas à convaincre, c?est toi le con vaincu? !

De quoi aimeriez-vous convaincre un jeune qui viendrait vous demander des conseils ?

Je reviens à ce que je vous disais. Ma conviction la plus profonde, c?est la valeur intrinsèque de chaque homme. De chaque individu. Pas le dire en l?air comme ça. Mais en être convaincu dans sa vie de tous les jours. Depuis deux ou trois ans, nous travaillons à l?idée que chacun dans son travail doit avoir droit au plaisir, au rêve et à une certaine dimension culturelle. La culture est fédératrice, je le crois profondément. Nous travaillons beaucoup dessus. Comment convaincre un homme qui est en train de plumer ou de nettoyer des poulets qu?il a droit au plaisir dans son travail ? Je dis que le plaisir n?est pas forcément dans un geste, il est avant tout un état d?esprit. Vous croisez trois casseurs de pierre sur une route : le premier travaille mais dit qu?il a chaud et se plaint, le deuxième dit que ce travail lui permet de gagner sa vie et nourrir ses enfants, le troisième travaille, lui aussi, pour nourrir ses enfants, mais il dit qu?il est heureux parce qu?il sait qu?avec les pierres, on peut faire des cathédrales. Le simple fait de le réaliser lui donne une autre manière d?aborder son travail et la vie en général? J?aime beaucoup cette histoire? C?est ça la notion du plaisir.

Vous parlez de rêves. Quels sont vos rêves à vous ?

Mon rêve, c?est de voir que tout ce que je fais, toutes les valeurs, avoir une pérennité.

Pas de rêves personnels ?

Voir les gens qu?on aime, sa famille, ses amis, être heureux.

Vous avez la réputation d?être intraitable sur la corruption, êtes-vous inquiet de l?ampleur de corruption à Maurice ?

Je suis inquiet dans la mesure où je ne vois pas dans quelle mesure on va arriver à l?éradiquer à Maurice. Avec la volonté politique et celle du secteur privé, on devrait pourtant pouvoir y arriver. C?est un travail de longue haleine. Je fais partie de Transparency International et nous accordons beaucoup d?importance à l?éducation. C?est très important. Toute une mentalité à changer. Ici, on a fini par trouver normal, par exemple, d?avoir à glisser un billet ici ou là. La corruption est la pire des choses pour la santé morale d?un peuple, et bien sûr, pour la santé économique.

Chaque fois qu?un dossier traîne ou n?aboutit pas et que quelqu?un en fait les frais, c?est un créateur de richesse en moins pour le pays. Le groupe que je dirige a réalisé pas mal de choses et je peux vous dire que nous ne sommes jamais sortis de notre ligne de conduite qui est le refus total d?accepter la corruption. Cela prouve que l?on peut faire des choses sans passer par cette voie. La corruption existe à Maurice et les Mauriciens sont inquiets. C?est un cancer.

Si votre trajectoire était à refaire, vous prendriez la même route ?

Avec le temps, quand j?observe le chemin parcouru, je me dis que je serais peut-être moins intransigeant sur certaines positions. J?aurais pu atteindre les mêmes objectifs, mais avec moins d?intransigeance? On peut arriver au même résultat avec plus de diplomatie et de tolérance. Essayer de comprendre ce qui me sépare de l?autre et le convaincre plutôt que de l?opposer frontalement. Mais sinon j?aurais fait la même route.

?L?essentiel chez nous, c?est la dignité, c?est l?intégrité, une éthique forte. Mes valeurs de travail sont des valeurs de vie. Chaque individu pour moi est un trésor, un univers à lui tout seul.

?Pour avoir la première personne à venir travailler avec moi, c?était difficile ; son entourage lui disait : ?Tu vas aller ramasser du caca de poule chez Michel de Spéville ??

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