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Un violon sur le moi
● Vous sentez-vous toujours ce fils spirituel de Stéphane Grapelli, comme il l?a souvent dit dans la presse spécialisée?
La presse de temps en temps a besoin de repères, plus pour elle-même? je leur laisse ça. Et puis il faut dire aussi que c?est un honneur que d?être dans une telle filiation. Mais les choses ont changé?
● Vous vous êtes affranchi ?
Je vais avoir 50 ans, j?espère que je me suis affranchi ! Il serait temps quand même. L?expérience a fait son oeuvre. Stéphane Grapelli m?a surtout légué, l?empreinte de son aide, de ce qu?il a été pour moi. C?est lui qui m?a lancé dans le jazz. Mais j?ai connu Stéphane après avoir subi l?influence de Jean Luc Ponty.
● Comment expliquer cette trace indélébile du violon dans le jazz alors qu?il y a eu d?autres avant lui, comme Ray Nance, qui ont aussi eu de longues carrières ?
C?est sans conteste que Stéphane a été le plus élégant des violonistes de jazz. Cest celui qui a interprété les oeuvres avec le plus de grâce. On se rappellera toujours du son de Stéphane, pas forcément de celui de Ray Nance. Grapelli, c?est un phrasé, un toucher vraiment particuliers. C?était un musicien complet.
● Diriez-vous de Grapelli que son jazz portait une particularité française dans l?interprétation ?
Oui, absolument. On y sent l?empreinte du classicisme français, un sens particulier de la mélodie. Il venait de cette école française du violon classique. Même s?il a appris tout seul comme il disait, il avait quand même une solide technique du violon, une justesse parfaite, un son parfait avec un coup d?archet remarquable. Des talents que lui enviaient beaucoup de violonistes classiques.
● Qu?est-ce qui fait que l?on découvre, tout d?un coup, comme cela a été le cas pour le violon, qu?un instrument peut s?adapter au jazz ?
C?est le musicien qui en joue qui le fait découvrir. Mais c?est vrai que c?est beaucoup plus difficile de jouer du jazz au violon que la trompette ou le saxophone. C?est clair. Je joue un peu de saxophone et de trompette et je peux l?affirmer. Ne serait-ce que pour l?ergonomie de l?instrument. Le violon n?a pas été fait pour jouer des cellules rythmiques. Il a été fait pour des tapis ou des mélodies. Alors que dans le jazz, on demande une grande précision rythmique. Le saxophone, vous soufflez dedans. Le violon, vous imitez le souffle avec l?archet. Ce n?est pas facile. Et avec tout ça, il faut respecter le swing. Ajoutez à cela la justesse des notes et Dieu sait qu?au violon ce n?est pas facile. Ce n?est pas pour rien qu?il n?y a pas beaucoup de violonistes de jazz. Il faut avoir une connaissance parfaite de l?instrument.
● Si je vous demande de définir techniquement ce qu?est le swing, est-ce détruire son mystère magique ?
Pas du tout. Le swing, c?est un mouvement régulier, ternaire, c?est la décomposition ternaire. Au lieu de s?appuyer sur les croches ou les doubles croches comme dans la musique binaire, on s?appuie ici sur des triolets. On accentue la dernière croche du triolet. Voilà la précision technique. Au départ, on est obligé de comprendre la théorie de la chose et puis, bien sûr, il faut le feeling?
● On ne devient pas Ella Fitzgerald sans avoir compris la technique du ?swing ??
Heureusement ! Ce serait trop facile. Il faut avoir cette sensation. Ce sens du placement du swing. C?est là où le swing se révèle par rapport au temps. Le swing est une mécanique de précision circulaire. C?est comme une roue qui tourne. Et il faut donner l?impression qu?elle ne s?arrête pas. Vous parliez d?Ella Fitzgerald, c?est tout cela ensemble, plus un timbre de voix exceptionnel.
● On a reproché au jazz français de délaisser le répertoire des standards pour se consacrer seulement aux oeuvres originales comme une sorte de nombrilisme musical?
Je n?en sais rien. Je ne me considère pas vraiment comme un violoniste de jazz. Parce que déjà définir ce qu?est le jazz est difficile. Non, je suis un compositeur et un musicien improvisateur. Concernant les standards, votre réflexion est juste. Mais il ne faut pas jouer les standards seulement : il faut aussi faire naître de nouvelles oeuvres. Le jazz est une musique qui se régénère. On ne peut pas lui demander de rester tout le temps avec le même répertoire. Il y a beaucoup de gens qui composent et il y a peu de morceaux qui restent des standards. En France il y a de très bons compositeurs mais l?hégémonie du jazz américain a fait que, de par leur nombre aussi, les morceaux qu?ils jouent deviennent des standards. Pourtant aujourd?hui, la qualité des musiciens de jazz est égale dans le monde entier et il n?y a plus cette supériorité américaine.
● Peut-on parler d?une école américaine et d?une école française de jazz ?
Non, je ne le pense pas. Il y a dans la culture française un patrimoine musical classique impressionniste, Debussy, Ravel notamment, qui enrichit considérablement le langage des jazzmen français sur le plan harmonique. Les musiciens américains qui viennent étudier en France, je pense à Bill Evans, portent en eux la trace de cette culture. Alors que le patrimoine musical américain en classique est très faible, quasiment inexistant. C?est ce qui leur manque aujourd?hui dans leur jazz : cette richesse harmonique. En France, on a des musiciens qui n?ont rien à devoir aux Américains Le jazz, on le joue avec son accent, comme on parle une langue.
● Le jazz français ne vous semble pas assez reconnu aux Etats-Unis ?
Rien de ce qui n?est pas américain n?est reconnu là-bas. Et il n?y a pas qu?en musique que c?est comme ça. On le sait. Ils n?acceptent rien d?autre qu?eux-mêmes.
● Des compositeurs et des musiciens français ont réussi à s?imposer là-bas : Michel Legrand, Maurice Jarre?
Quand vous vivez et que vous travaillez aux Etats-Unis, on a tendance à croire que vous faites une carrière internationale. Je l?ai fait, mais aujourd?hui, je m?en fous. Il faut aussi dire que le jazz là-bas est en très mauvaise posture sur le plan commercial. Les ventes de disques sont au plus bas et tous les grands jazzmen américains viennent maintenant faire leur saison en France et en Europe. Quand on a un président comme Bush, on ne peut pas espérer avoir une culture au top et qui s?épanouisse ! Cet homme est, je crois, le reflet de son pays. Le monde libéral américain est ainsi : il marginalise tout ce qui fait le moindrement réfléchir.
● Le jazz est-il une musique d?intellectuel ?
Non. Je le défends contre les intellectuels. C?est important. Le jazz est une musique rebelle qui a toujours refusé de se laisser enfermer. Elle a toujours trouvé le moyen de s?échapper lorsqu?on a voulu l?enfermer, l?étiqueter. Il n?y a que les intellectuels pour enfermer dans des grilles, étiqueter. Croire qu?ils détiennent la vérité. Ils adorent ça. Il faut toujours faire très attention quand les intellectuels prennent en main quelque chose. Ils le figent. Ils détruisent la vie. Et le jazz c?est la vie même. C?est un art vivant.
● Vous sentez-vous un homme libre quand vous jouez ?
Oui. J?essaie en tout cas de l?être le plus possible. Ma première préoccupation, c?est de me faire plaisir. Et je ne me fais plaisir que lorsque je me sens libre. Et quand il y a cette relation avec le public, là, j?apprécie par-dessus tout.
● Beaucoup de musiciens ou d?amateurs de jazz estiment que le jazz prend son sens plein lorsqu?il est joué en public. Partagez vous cette opinion ?
Le jazz ne peut pas se faire sans public.
● Il faut donc conclure que les disques de jazz enre-gistrés en studio manquent d?âme ?
Je le crois. Il manque quelque chose, c?est certain. La musique de jazz est une musique de tentative. Et on aime bien tenter devant les gens. On aime jouer les équilibristes devant des témoins. Et puis, il y a cette séduction si importante entre un musicien et le public?
● On associe toujours la création à une épaisse chape de solitude, vous dites, vous, au contraire, que le jazz se crée sur la place publique?
C?est autre chose. C?est un autre type de création. Quand je compose, j?ai besoin de solitude. Mais un concert, c?est comme une messe. On est là pour célébrer la vie. Célébrer toutes les questions qu?on se pose sur la vie. Avec des gens qui sont venus partager une petite partie de la réponse avec vous. Déjà la mise en danger d?un musicien est un début de réponse aux questions qu?il se pose.
● Vous disiez votre agacement des intellectuels parce qu?ils croient détenir la vérité. Vous pensez que les créateurs sont plus à même de s?approcher de la vérité ?
Oui le créateur est forcément plus proche puisqu?il est dans le spirituel. Ce que je n?aime pas avec les intellectuels - sans verser dans la généralité ? c?est qu?ils vous assènent des vérités alors que tout le monde sait que la vérité n?existe pas. Seule existe la tentative d?aller à sa recherche. C?est ce qu?il y a de plus intéressant. Et puis, ne parlons pas de cette condescendance des intellectuels qui est insupportable, énervante. Je préfère quelqu?un d?intelligent à un intellectuel. Il y a des intellectuels intelligents, mais il y a aussi de sacrés connards. Je dis à mes élèves : ?Fixez-vous un but comme une envie suprême, mais vous allez voir qu?en l?atteignant, vous vous rendrez alors compte que le plus intéressant c?était le chemin pour y arriver.?
● Vous avez réalisé certaines de vos envies suprêmes ?
Oui. Je me souviens être à 20 ans sur la scène du Carnegie Hall en train de jouer avec Dave Brubeck ! J?en rêvais. Mais une fois que j?étais sur scène, je n?y ai plus pensé. Il y avait beaucoup de tension. Mais après, je me suis dit que c?est génial de l?avoir rêvé et de l?avoir fait.
● La mode des musiques fusion ne finira-t-elle pas un jour par produire une soupe uniforme à force de tout mélanger ?
Le jazz est une musique de mélange : c?est son essence même. On ne peut pas lui reprocher de se mélanger. Mais le risque dont vous parlez est réel, mais au fond, si c?était cela la musique universelle. Il y a des musiques différentes, ce ne sont que des vocabulaires différents et en les apprenant on enrichit sa propre langue. Et après on s?exprime avec ce nouveau langage. Mais c?est vrai qu?il y a des mélanges qui sont sans goût et sans intelligence. Mais heureusement, il y a eu des groupes comme Weather Report, Miles Davis lui-même a beaucoup mélangé. Aucune musique n?est imperméable si on va chercher son essence et si on parle juste.
● Comment savoir quand on parle juste ?
On le sent. On sait qu?on a autant laissé parler les sons que le silence. Qu?on a établi le bon équilibre. Je sais quand je suis dedans. Parler juste, c?est être concis et précis. On peut jouer avec autant de notes qu?on veut mais il faut que chacune d?entre elles soient justifiées. Quand la technique prend le dessus sur la musicalité, on s?égare?
● C?est ce que certains critiques reprochent au jazz français?
Quand on est dans un jazz intellectuel, on fait beaucoup de mal au jazz. Cela a fait des dégâts énormes. L?intellectualisme a abîmé le jazz. C?est une prison.
● Vous parlez de la liberté d?expression du jazzman. Est-ce là qu?il faut aller chercher les raisons de la descente aux enfers de la drogue. Certains musiciens comme Miles Davis ou Chet Baker l?ont connue. L?attrait de la fausse liberté?
C?est un peu l?image d?Epinal. Mais c?est vrai que Chet Baker, que j?ai bien connu, s?était lancé tôt dans cette descente. C?était dans les années 50 et le destin d?hommes comme Chet ou Miles, n?était pas facile. Ils savaient tous les deux qu?ils étaient hors pair, en avance sur leur temps et que personne ne les écoutait. Ils jouaient pour une minorité. Savez-vous que Grapelli a joué du piano dans les salons du Hilton, à Paris pendant plus de douze ans ! C?est à 70 ans qu?il a recommencé sa carrière de violoniste.
● Le jazz se porte-il bien en France aujourd?hui ?
Il se porte très correctement. Et puis, chez nous, il y a des structures de l?Etat qui le soutiennent, comme d?autres formes culturelles. Aux Etats-Unis, il n?y a pas ces aides. C?est ce libéralisme qui veut qu?on ne prête qu?aux riches.
● Vous avez approché quelques artistes de jazz mauriciens, comment a été cette rencontre ?
Il y a des musiciens extraordinaires ici. Vous avez Linley Marthe qui est aujourd?hui un bassiste reconnu en France. Il enseigne d?ailleurs dans mon école de musique à Paris. Et puis, j?ai entendu un trompettiste qui s?appelle Philippe Thomas qui joue très bien. Il a un phrasé fabuleux. Je lui ai proposé d?enregistrer un disque sur mon label. Ce que j?aimerais un jour, c?est, lors d?un déplacement comme pour ce festival de Touessrock, donner aussi un concert pour le public mauricien. Mais je trouve que l?idée du Touessrok est magnifique.
?Il y a dans la culture française un patrimoine musical classique impressionniste, Debussy, Ravel notamment, qui enrichit considérablement le langage des jazzmen français sur le plan harmonique.?
?Quand on a un président comme Bush, on ne peut pas espérer avoir une culture au top et qui s?épanouisse ! Cet homme est, je crois, le reflet de son pays. ?
?Il faut toujours faire très attention quand les intellectuels prennent en main quelque chose. Ils le figent. Ils détruisent la vie.?
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