Publicité
Gestion de l’eau
Comment maintenir les entreprises à flot
Par
Partager cet article
Gestion de l’eau
Comment maintenir les entreprises à flot
Jusqu’où une réduction de la disponibilité de l’eau peut-elle affecter les activités économiques et, surtout, comment sécuriser l’approvisionnement si les précipitations restent insuffisantes ?
Depuis le 5 août et jusqu’à nouvel ordre, les horaires de distribution d’eau potable ont été réduits de deux heures par jour dans plusieurs régions. Dans le Nord et l’Est, la distribution est désormais assurée de 4 heures à 7 heures le matin et de 16 heures à 19 heures. Dans le Sud, l’eau est distribuée de 5 heures à 8 heures et de 17 heures à 20 heures. À Port-Louis, la distribution est maintenue pendant huit heures, de 4 heures à 8 heures et de 16 heures à 20 heures. Ces nouvelles mesures ne concernent pas les régions de Plaines-Wilhems, du district de Moka et une partie de Rivière-Noire, où le régime instauré le 17 juin reste en vigueur.
À cette réduction des horaires s’ajoutent de nouvelles interdictions depuis le 10 août. Le remplissage des piscines avec de l’eau potable est interdit, tout comme l’approvisionnement et l’utilisation d’eau potable par les centres de lavage de véhicules. Les nettoyeurs à haute pression ne peuvent également plus être utilisés pour le lavage des véhicules ou le nettoyage des bâtiments, cours et allées. Dans le secteur agricole, l’utilisation de l’eau potable pour l’irrigation est limitée à l’arrosage des cultures maraîchères.
Ces mesures touchent directement certaines activités, tandis que d’autres peuvent être affectées par une distribution moins régulière. Les stations de lavage automobile sont ainsi directement concernées. Tout comme l’agriculture, pour l’irrigation des cultures, l’élevage et l’entretien des installations. La situation est particulièrement sensible dans le Nord, où La Nicolière contribue également à l’approvisionnement des agriculteurs.
L’eau constitue également un élément essentiel du fonctionnement de nombreux autres secteurs tels l’hôtellerie, la restauration, l’industrie, l’agro-industrie, le textile et la construction. Les commerces et services en ont également besoin pour les sanitaires et le nettoyage des locaux, entre autres.
L’effet domino
L’importance des besoins en eau ne signifie toutefois pas que tous les secteurs sont exposés de la même manière. Leur vulnérabilité dépend également de leurs capacités de stockage, de leurs systèmes de recyclage et de leur accès à de sources alternatives. Le secteur hôtelier présente, à ce stade, une situation relativement favorable. La CWA indique ne pas avoir rencontré de difficultés majeures avec les hôtels, qui disposent généralement de capacités de stockage adéquates. Certains établissements disposent également de systèmes de dessalement.
Dans le textile, la dépendance à l’eau peut en revanche être plus importante pour certaines activités. Ajay Beedassee, du secteur de la production textile, explique que les entreprises spécialisées dans le garment wash, notamment celles travaillant le denim, sont particulièrement dépendantes de l’eau. Les opérations de lavage et de traitement nécessitent en effet des volumes importants. «S’il y a un manque d’eau ou une coupure, cela peut causer beaucoup de problèmes et ralentir la production. On risque alors de ne pas pouvoir exporter dans les délais, ce qui aurait un gros impact», souligne-t-il.
Pour lui, il faut trouver un juste équilibre entre la nécessité de préserver la ressource et celle de permettre aux entreprises de maintenir leurs activités. Il estime également que des études pourraient être menées afin d’évaluer les possibilités de récupération et de stockage de l’eau. Son entreprise ne dispose pas actuellement des équipements nécessaires à cet effet, mais il considère que ce type d’investissement pourrait devenir nécessaire. «Avec les coûts que nous avons actuellement, il est difficile de faire davantage d’investissements», fait-il néanmoins ressortir.
L’impact concerne aussi les services de proximité. Sabrina Sadayen, coiffeuse dans les Plaines-Wilhems, explique que les restrictions ont nécessité une réorganisation du fonctionnement de son salon. «L’eau est indispensable pour plusieurs prestations, notamment pour laver les cheveux, rincer les produits et nettoyer le matériel. Nous essayons donc de profiter au maximum des heures où l’eau est disponible et de prévoir une réserve pour pouvoir continuer à travailler lorsque l’approvisionnement est coupé», explique-t-elle. Cette situation implique également une gestion plus rigoureuse des rendez-vous. «Ce n’est pas évident, surtout lorsque plusieurs clientes sont attendues dans la journée. Nous comprenons qu’il faut économiser l’eau dans la situation actuelle, mais pour les petits commerces comme les salons de coiffure, ces restrictions ont forcément un impact sur le fonctionnement quotidien», souligne-t-elle.
Pour les entreprises moins bien équipées, une réduction de la distribution peut ainsi entraîner des coûts supplémentaires liés à l’installation de réservoirs, à l’adaptation des opérations, à l’achat d’équipements permettant de réduire la consommation ou au recours à des sources alternatives.
Les autorités cherchent à la fois à préserver les ressources existantes et à en mobiliser de nouvelles. Le ministre de l’Énergie, Patrick Assirvaden, avait annoncé le 30 juin à l’Assemblée nationale un projet de dessalement dans le Nord, avec une capacité envisagée de 10 000 à 50 000 mètres cubes (m3 ) d’eau par jour. Le projet s’inscrit dans le Plan Marshall de l’eau. Un appel d’offres lancé en mai avait mobilisé quatre soumissionnaires présélectionnés, avec un délai de dépôt fixé à la fin de juillet.
Renforcer les ressources
Le gouvernement cherche également à bénéficier de l’expertise étrangère. Le Conseil des ministres a approuvé, le 3 juillet, la signature d’un mémorandum d’entente avec le Maroc dans le domaine de l’eau. Cette coopération porte notamment sur les technologies de dessalement, le traitement des eaux usées et la gestion des ressources hydriques. Un autre projet majeur vise à renforcer les ressources disponibles dans le Sud. Le barrage de Rivière-des-Anguilles, envisagé depuis plusieurs années, est désormais entré dans une phase plus concrète avec le lancement de la procédure d’appel d’offres pour sa construction. Selon les documents officiels, sa capacité de production est estimée à environ 48 millions de m3 par an et sa mise en service est prévue à l’horizon 2029. Le projet figure également parmi les infrastructures financées par des emprunts auprès de bailleurs internationaux.
Quant au dessalement, il présente un enjeu économique important. Dans une précédente édition de l’express, un ancien ingénieur en chef de la CWA et expert en hydrologie estimait que la priorité devrait d’abord être accordée à la réduction des pertes du réseau avant d’investir massivement dans de nouvelles capacités de production. Le coût de production de l’eau dessalée pourrait en effet être nettement supérieur au coût actuel, passant potentiellement d’environ Rs 24 à Rs 100 le m3 .
Des pertes astronomiques
Cette question prend une importance particulière au regard des pertes enregistrées actuellement. Le rapport de l’Audit 2024-2025 indique que les pertes d’eau non facturées atteignent en moyenne 60 % à l’échelle nationale, avec des taux variant de 53 % à 71 % selon les zones. Sur des coûts de production et de distribution de Rs 1,6 milliard, ces pertes représenteraient un manque à gagner estimé à Rs 3,6 milliards.
Le vieillissement des canalisations constitue l’une des principales causes de ces pertes. Selon l’Audit, entre 195 et 200 millions de m3 d’eau traitée ne sont ni captés ni facturés chaque année.
La CWA travaille sur ce volet. Un projet prévoit le remplacement de 115 kilomètres de conduites de gros diamètre dans le cadre de la ligne de crédit indienne. La première phase doit concerner quatre régions et devrait débuter en septembre. La détection des fuites fait également l’objet d’un travail spécifique, avec l’appui de l’Agence française de développement et d’une expertise indienne. Des technologies avancées, dont l’intelligence artificielle et les drones, doivent notamment être utilisées dans le cadre d’un projet pilote dans le Nord.
La question devient donc celle de la combinaison des solutions. Ailleurs dans le monde, les États qui connaissent un stress hydrique durable ont cherché à multiplier les sources d’approvisionnement plutôt qu’à dépendre uniquement des restrictions pendant les périodes de sécheresse. Singapour a développé une stratégie reposant sur plusieurs sources, notamment les ressources locales, l’eau importée, le dessalement, produit à partir d’eaux usées traitées et hautement purifiées. Israël combine également le dessalement avec la réutilisation des eaux usées, notamment pour l’agriculture. Ces expériences montrent qu’en situation de stress hydrique durable, la sécurisation de l’approvisionnement passe généralement par une combinaison de solutions plutôt que par une seule réponse.
Publicité
Publicité
Les plus récents