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Un saut hors du temps
De l’avis d’une majorité, la plus belle page de l’athlétisme, c’est l’Américain Bob Beamon qui l’a écrite aux Jeux olympiques de Mexico en 1968. Un saut de dieu à son premier essai à la longueur, 8m90, soit un demi-mètre de mieux que le précédent record du monde. Inimaginable ! Ci-après, le compte-rendu de Robert Parienté paru dans L’Équipe le samedi 19 octobre 1968.
“Nous abordâmes avec le Soviétique Igor Ter-Ovanessian, un des favoris du saut en longueur, le passionnant problème des limites humaines. Elles n’existent pas, me dit-il. On n’arrête pas le progrès technique. Si un homme a pu conquérir l’espace, je ne vois pas pourquoi un autre ne franchirait pas 8m50. Ter-Ovanessian ne croyait pas si bien dire.
Alors que le ciel roulait à nouveau de lourds nuages menaçants et que l’horizon virait du bleu au gris, puis au violet, nous repensions aux paroles du champion soviétique. Nous ne pouvions imaginer toutefois que nous allions assister, alors que les éléments étaient sur le point de se déchaîner, à un saut en longueur de l’époque interplanétaire.
Sidérant. Sous nos yeux, en gros plan, on découvrait le plus étonnant athlète qui soit rentré en lice au cours de ces Jeux renversants où le mur de la résistance humaine est mitoyen de celui de la vitesse et de la détente.
<B>Suspendu entre ciel et terre</B>
Bob Beamon, au terme d’une course d’élan étalonnée pour une fois au millimètre près, alors que l’orage retenait pour quelques moments sa chute et son déluge, accrochait la planche d’appel avec la précision d’une machine électronique. Son impulsion fantastique de force et de vitesse le fit monter très haut en même temps qu’il effectuait un étonnant ciseau de ses longues jambes interminables. Caréné entre ses membres inférieurs comme une fusée, Beamon demeura suspendu ainsi entre ciel et terre. Une fraction de seconde qui nous parut plus longue qu’à l’accoutumée.
Il avait retardé à l’extrême son ramené de jambes, et avait pris contact avec le sol bien au-delà de l’appareil de mesure, ce qui ne manqua pas de poser un problème épineux aux juges.
On vit alors un curieux amoncellement de vestes rouges autour du sautoir. Il fallut plusieurs vérifications pour se rendre à l’évidence : Beamon, qui avait rebondi deux fois après son saut fabuleux, effectua une gigue endiablée qui se termina dans les bras de Boston. Un long cri monta dans la tribune d’en face, en même temps que s’affichait en lettres de feu l’exploit le plus fantastique de l’histoire de l’athlétisme : 8m90 !
Nous avions tous la gorge serrée. Nous nous frottions les yeux. Rêvions-nous ou s’agissait-il d’une erreur ? Non. Il fallait se rendre à l’évidence : Beamon avait battu le record du monde de 55 centimètres. C’était d’autant plus inouï qu’il avait fallu 24 ans pour que les 8m13 de Jesse Owens fussent effacés et que le record n’avait progressé que de huit centimètres au cours des deux dernières olympiades.
Beamon, à genoux, implorait les dieux. Ils lui rendirent grâce par un déchaînement brutal qui fit le vide dans les tribunes, sans doute pour lui indiquer qu’il le comptait parmi les leurs et qu’avant que les hommes n’aient à faire face à la tempête, il lui conférait le titre de demi-dieu en même temps que celui de champion olympique. Il pouvait pleuvoir très fort, plus rien n’importait.
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