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Un modèle caraïbe d?exploration d?identité littéraire
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Un modèle caraïbe d?exploration d?identité littéraire
Le Centre culturel Charles-Baudelaire diffuse aimablement, ces jours-ci, un document de 400 pages, mais au moins trilingues, permettant à ses lecteurs de s?approprier les fructueuses et enrichissantes réflexions, émergeant d?un colloque littéraire, ayant eu lieu, en juin 2007, en un lieu hautement symbolique, à Cap-Haïtien, la citadelle Henry, l?imprenable forteresse, érigée par ce roi Christophe, si cher au regretté Aimé Césaire.
Nos amateurs de Belles-Lettres ont tout intérêt à se repaître de cette réflexion collective, non seulement pour mieux connaître, de l?intérieur, cette littérature antillaise, appelée à connaître un nouvel essor, à présent qu?une de ses figures de proue, l?ami Césaire pour ne pas le nommer, vient de passer de ce monde à l?épopée légendaire et indélébile, mais encore pour mieux tracer les contours exacts des dissemblances entre le monde des lettres des Caraïbes et celui de Maurice, sinon de la région indocéanique.
Ce colloque s?efforce surtout de mettre à jour ce qui fédère les différentes identités culturelles caraïbes, tout en prenant acte de leurs intéressantes et significatives divergences. Il y a existé une volonté consensuelle de renforcer encore cette commune identité antillaise, sans pour autant exclure aucune disparité ni renier aucune diversité. Devons-nous, à Maurice, chercher également à « mutualiser » notre patrimoine culturel pluriel, en cherchant plus profondément encore ce qui peut souder plus durablement nos intellectuels aux racines continentales si diverses ?
Une valeur symbolique
L?approfondissement objectif d?une telle démarche serait sans conteste d?un grand enrichissement national. Il va de soi qu?il ne peut se faire isolément mais nécessite, au départ, une confrontation d?idées, de visions et donc de personnes, pouvant être douloureuse, éprouvante même, mais aussi prometteuse de projections intéressantes sur de nouvelles perspectives sur l?évolution intelligente de l?Homo mauricianus et même indoceanicus.
Ce colloque des « Rencontres fondatrices de Caraïbes en créations » attribue, à la pensée créatrice des chantres de la négritude, parmi lesquels Césaire occupe, bien sûr, une place prépondérante, l?origine de la diversité culturelle. C?est là une vision plutôt réductrice.
À Maurice, nous aurions tendance à élargir, aux différentes facettes de notre métissage, les merveilles encore plus grandes de la diversité culturelle. Mais nous sommes encore très loin de l?hommage concret et bien réel que rend ce colloque caraïbe à tous les grands théoriciens et praticiens de la pensée antillaise.
Romuald Foukoua, de l?université Marc-Bloch de Strasbourg, coordonnateur du numéro spécial de Notre Librairie, consacré au colloque Caraïbes en créations, souligne bien combien sa tenue, en la citadelle du roi Christophe, accorde à Haïti une valeur symbolique qu?il nous sera difficile de retrouver à Maurice et dans la région indocéanique. Edouard Glissant va plus loin, en faisant de Haïti le « point focal » des Caraïbes, la « terre mère » des Antilles.
Découverte de cette identité culturelle
Ce regard obstinément tourné vers Haïti, en dépit des épreuves économiques que son peuple subit, malgré ses efforts exemplaires pour s?être libéré le premier et des chaînes de l?esclavage et du joug colonialiste et raciste le plus abject, permet aux Antillais de se défaire d?une pensée continentale pour adopter une qu?il qualifie d?archipélique. Nous n?en sommes certes pas là, faute surtout d?avoir, pendant si longtemps, négligé les rencontres culturelles entre peuples frères d?îles s?urs de la région indocéanique.
Glissant ne sombre pourtant pas dans l?utopie. Il sait trop bien qu?un problème linguistique divise le monde caraïbe. Il trouve pourtant l?audace de réclamer que cette même division linguistique contribue également à la découverte consensuelle de cette identité culturelle commune, à laquelle aspire tout Antillais bien né. Il nous demande d?écrire comme si nous étions plurilingues dans notre langue d?expression préférée. Et c?est à ce niveau, à cette hauteur, qu?il situe l?émergence des différentes langues créoles.
Pourrions-nous, nous, aujourd?hui, intellectuels d?une région indocéanique, pouvant s?étendre, si nous le voulons, jusqu?au Mozambique, sinon à l?Afrique du Sud des descendants des premiers compagnons de lutte de Mohandass Karamchand Gandhi, jusqu?à l?Inde, la Chine, le Sud-Est asiatique (pensons à Lee Kwan Yew, prolongeant chez nous une visite officielle pour mieux comprendre, de l?intérieur, le secret de la réussite linguistique et unificatrice de notre langue créole), et au-delà de l?Australie, la Nouvelle Zélande, Fidji et même cette Trinidad et cette Guyane, pourtant plongées dans le bassin caraïbe ? Pourrions-nous aujourd?hui rééditer l?exploit des esclaves du XVIIIe siècle, venant de tribus et même de continents divers et inventant, de toutes pièces, une langue nouvelle mais partagée et enrichir d?autant notre Humanité ?
Le même Glissant rappelle fort utilement cette vérité historique : l?archipel des Caraïbes est une préface aux continents américains. Il est essentiellement un lieu de passage, un va-et-vient sur la double voie de l?aller-retour, entre un Vieux et un Nouveau Monde. Notre région indocéanique est également lieu de préface et de passage, notamment entre Occidentaux et Africains voulant connaître les Indes, l?Extrême-Orient, les Terres australes. Nous ne sommes certes pas l?unique lieu de passage et donc incontournable, tout comme nous ne l?étions pas non plus, avant même que l?époux d?Hélène Autard de Bragard ne perce le canal de Suez, tout comme l?Européen et l?Amérique peuvent survoler les Caraïbes pour passer d?un Monde Ancien au Nouveau, et l?inverse.
Mais Mark Twain ne découvre pas l?Amérique en Europe comme dans le reste du monde. Son humour n?est que sa désolation de ne plus retrouver son Mississipi natal dès qu?il change de latitude et de longitude. Le Caraïbe, tout comme son frère, le métis indocéanique, invente intelligemment cette capacité à multiplier les cultures et les identités au sein d?un seul être humain. Caraïbes et indocéanie apprennent donc à l?humanité à croire en un seul Métis, mais en plusieurs personnes, en multiples origines diverses, pouvant être contradictoires et même incompatibles, au point d?être vainement menacées d?élimination. Chassez le naturel... comme on le dit si bien.
On ne saurait, bien sûr, dans une simple chronique, pouvoir et même vouloir résumer toute la richesse philosophique contenue dans les différentes interventions du colloque Caraïbes en créations. En présence, toutefois, d?un document aussi thésaurisant, nous mesurons mieux le retard que nous prenons sur les autres régions culturelles, faute de savoir prendre le temps pour faire la synthèse de toutes nos avancées intellectuelles et littéraires.
Travailler et réfléchir ensemble
Bien sûr, nous pouvons pleurnicher que l?initiative d?un tel effort revient de droit à telle ou telle institution qui ne fait donc pas le boulot qu?on attend d?elle. Mais pleurnicher ne sert à rien. Ceux et celles, qui prendront la peine de consulter ce numéro spécial de Notre Librairie sur le Colloque Caraïbes en créations, (ouvrage désormais disponible au Centre Charles Baudelaire) et qui pensent qu?il y a matière à travailler et à réfléchir ensemble, peuvent tout aussi bien se faire connaître, se rencontrer et décider d?une action commune. Si leurs modestes efforts ne peuvent susciter un enrichissement national, ils conserveront du moins toute leur valeur même s?ils se limitent à une avancée strictement personnelle. Ce sera toujours mieux ce désert culturel que semble constituer présentement la communauté des intellectuels mauriciens.
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