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Un Ilois raconte les Chagos en 1976
Suite logique de l’annonce de deux escales aux Chagos en 1976 et 1977, heureuse initiative de Sam Pyndiah et de l’équipage de son Nazareth, la presse interviewe deux pêcheurs d’origine chagossienne, travaillant à bord de ce bateau de pêche (Voir l’express des 15 et 16 août 2005).
L’un des deux interviewés, Marcel Onno n’a pas grand-chose de nouveau à raconter car le Nazareth n’a pu, bien sûr, faire escale dans son île natale, Diego Garcia. Il a 41 ans, en 1980, et huit enfants dont l’aîné est âgé de 18 ans. Il était chauffeur de tracteur à Diego. Il est exilé à Maurice, en 1972, avec une quarantaine d’Ilois. Pendant un an, il n’arrive pas à trouver du travail à Maurice. Il sera, tour à tour, débardeur, casseur de roche, marin-pêcheur à bord du Stella Maru et du Nazareth.
Il ne peut que se souvenir de son île au moment de son départ de Diego. Les Américains commencent à s’y installer avant l’opération “déracinement” Il les revoit à Noroit, à environ une vingtaine de kilomètres de sa maison natale. Avant son départ forcé, il a l’occasion de visiter les premières constructions américaines à Diego : l’aérodrome, un hôtel, une chapelle. Ils se souvient, bien sûr, de son paradis chagossien par opposition à … “l’enfer mauricien”. Là-bas il ne manquait de rien. Ici tout lui manque et lui fait défaut. La compensation est un leurre car promise à des Chagossiens ne connaissant pas la valeur de l’argent et aux prises à des Mauriciens sans scrupules, pour ne pas dire pire. Il se souvient de sa pirogue qu’il taille dans un tronc d’arbre.
Beaucoup plus significatif est le récit que fait Roger Velloo de son escale dans son île natale de Salomon. Il a 40 ans en 1980. Il est le père de sept enfants tous nés à Salomon. Il est charpentier de son état. Il a aussi épluché les noix de coco pour la fabrication du coprah. Il a le bonheur de revoir, à Salomon, la grande case de l’administrateur encore intacte en 1976, la chapelle, le chantier naval. Détail lourd de nostalgie. Tout y est dans l’état où il se trouvait au moment du départ des derniers habitants. Les embarcations sont toujours au même endroit et au stade de construction ou de réparation où elles se trouvaient, au moment de ce départ forcé.
Une mauvaise surprise attend toutefois Roger Velloo : la chaumière familiale s’est affaissée … Le poids des années … Serait-il resté là-bas que la situation aurait pu être tout autre. Il a toutefois la consolation de refaire symboliquement le geste qu’il faisait machinalement, jadis, toutes les fois où il partait en mer : il cueille une fleur et la dépose devant la grande-croix. En mémoire des défunts de la famille Velloo.
Roger Velloo raconte les péripéties de son déracinement. Des gens de l’Amirauté britannique débarquent aux îles Salomon. Ils viennent recenser les habitants. Ils expliquent un “rapatriement” qui est, en fait, un déracinement : “Les Seychellois aux Seychelles, les Rodriguais à Rodrigues et les Mauriciens à Maurice”. Ils disent rapatriement, retour. Ils n’osent pas comprendre exil, dépaysement, déracinement.
Roger Velloo doit, en fait, quitter Salomon avant ce grand départ. Il accompagne à Maurice, en 1969, sa mère tombée malade. Le Nordvaer fait escale aux Seychelles. Le Mauritius les conduisent dans l’île du même nom. Plus de retour possible à Salomon. Les employés de la compagnie de navigation sont formels : “Les zîles-là-haut sont fermées”… Les Anglais nous ont volé les Chagos. Il faut toutefois être Chagossiens pour que se gravent dans le cœur les noms des zîles-là-haut.
Commence pour les Velloo, mère et fils, le calvaire des Chagossiens exilés à Maurice. La plupart d’entre eux végètent. Certains parviennent à se faire embaucher comme débardeurs, comme couseurs de sacs, comme pêcheurs à Saint-Brandon. Les Chagossiens sont pêcheurs de naissance. La pêche ça les connaît. Mais pas la vie monacale que les hommes doivent vivre à Saint-Brandon. Les Chagossiens tiennent à la vie de famille. Il doit passer deux ans à Juan de Nova comme charpentier. Il a, paraît- il, de la chance. L’exploitation du guano a cessé. De là, il passe à Desbro où il doit faire deux ans de laminoir. Après quoi, le voilà marin-pêcheur à bord du Nazareth faisant escale aux Chagos. Les lecteurs de l’express connaissent le reste.
Roger Velloo est formel : les Chagossiens vivaient bien dans les zîles-là-haut. Les parents n’avaient pas à s’occuper des enfants et des… poules. Liberté totale pour les uns comme pour les autres. Pas de maladie. Pas d’accident. L’œuf est à cinq sous. Pour ceux qui veulent payer. Sinon c’est l’entraide. Aujourd’hui tu m’offres l’œuf dont j’ai besoin. Demain je te rends le même service. On ne met jamais la main à la poche où il n’y a d’ailleurs pas de porte-monnaie car l’argent ne fait pas partie du vocabulaire chagossien. On n’achète pas le pain à la boutique car le pain se fait à la maison. Pour le “ti-curry” pas de problème, non plus. La mer est là, nourricière et généreuse. “Avant di-riz cuit, mo révini avec ène ti-curry !”
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