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Un homme parmi les autres
Au milieu des hystéries, des outrances de porte-parole religieux, il y a le grand silence de Gérard Sullivan, pourtant homme de communication réputé. Ce n?est pas innocent?
Je pense qu?ils sont nombreux à parler et ils parlent bien. Quand je parle, on peut être tenté de dire c?est l?Eglise qui parle. Il faut faire attention aux amalgames. Et on aime bien ça à Maurice. Il y a des gens plus compétents pour parler de ces dossiers. Et quelquefois, dans ces domaines, on s?excite beaucoup et cela amène des dérapages. Il faut laisser parler ceux qui connaissent bien les dossiers. Cela ne m?empêche pas d?avoir mon opinion et de la partager avec des gens qui viennent me voir. Je ne cache jamais ce que je pense, mais je n?ai pas besoin pour cela d?aller le crier sur les toits des médias. Dans le climat actuel, je ne me hasarde pas dans des déclarations. Il y a assez de dérapages comme ça.
Le climat actuel vous inquiète ?
Oui. Bien sûr. Tout en voulant garder l?espérance, je constate que les gens s?excitent et tout cela est relayé par les médias. Et ici on est encore dans une période où on dit : ?Les journaux, la télé, les radios l?ont écrit, l?ont dit, c?est donc vrai?. On ne sait pas toujours prendre du recul, faire la part des choses. Pourtant on sait qu?il y a ce qui est écrit dans les journaux et toutes les choses qu?il y a derrière que beaucoup de gens ignorent. Tous ces non-dits?
Quelle est votre réaction lorsqu?au 21e siècle vous entendez un prêtre demander aux enfants créoles de refuser d?apprendre l?hindi ?
Il faut voir le contexte dans lequel les choses sont dites. Je vous parle de moi : personnellement je regrette de ne pas connaître l?hindi. Je suis heureux de pouvoir célébrer la messe en esapgnol, en italien, en anglais. L?hindi, une langue qui est à côté de moi, je ne la connais pas bien. Je suis né dans un pays où l?on parle l?hindi et j?en ignore la première syllabe. Cela m?attriste. Ce n?est pas l?Eglise qui dit qu?il ne faut pas apprendre l?hindi. C?est un de ses prêtres. Vous voyez ? C?est pour cela que j?ai peur de parler. Henri Souchon a fait ses preuves dans l?histoire de Maurice. Il a dit et fait beaucoup de choses. C?est quelqu?un qui a de la consistance. Mais c?est un homme qui est aussi capable, à des moments, d?être emporté par sa passion et de dire un certain nombre de choses. Ce n?est pas la première fois qu?il parle sur ce ton. Et dans le contexte actuel de sentiments exacerbés, je note que tous les tons sont possibles?
Il serait plus logique de penser qu?un prêtre représente l?Eglise plus que le Club Rotary ou la Croix Rouge?
Je vous parle aujourd?hui et je ne représente que moi dans mes propos. Moi, je refuse d?entrer dans cet escalade de propos. Je ne veux rien alimenter. Nous parlons aujourd?hui et je n?ai pas demandé la permission à mon évêque pour vous parler. Je parle donc en mon nom personnel. Je crois qu?il me fait suffisamment confiance pour savoir que dans cette conversation je ne vais pas engager la parole de l?évêque ou celle de l?Eglise. J?ai mon identité.
Les identités, de nos jours, se confondent souvent avec les fonctions?
Depuis mon séminaire, je sais une chose. Je ne suis pas un prêtre qui s?appelle Gérard Sullivan. Je suis Gérard Sullivan, avec toute son histoire, son enfance, son éducation, sa culture, l?éducation que ses parents lui ont donnée. Et il se trouve que ce Gérard Sullivan est un prêtre.
En ces périodes troubles, est-il plus difficile de donner un sens à votre prêtrise ?
Non. L?Eglise, elle, a commencé dans les arènes, sur les bûchers. Très souvent dans un contexte facile l?Eglise s?endort.
Je vous parle de vous, qui avez votre identité et vous me répondez en me parlant de l?Eglise?
Parce que je suis inséré dans une église. Je ne suis pas prêtre tout seul. J?ai été porté par une communauté. Je ne peux pas séparer mon sacerdoce de cet appel. Dieu nous parle à travers les gens. Je n?ai pas de téléphone rouge qui me lie à Dieu. Je me méfie des gens qui me disent que Dieu leur a parlé. Moi, ce que j?ai reçu, c?est de cette communauté, de cette Eglise. Quand je vois ma vie 33 ans après, ce n?est pas du tout ce que j?avais imaginé en entrant au séminaire. C?était entre 1964 et 1971, le moment des grandes remises en question?
Avec le recul de ces trois décennies, trouvez-vous que l?Eglise s?est remise en question ?
Oui. Mais il ne faut pas oublier que l?Eglise, c?est aussi un lieu de grande liberté?
? de pouvoirs aussi ?
Forcément. Dans toutes les communautés, il faut des structures et qui dit structures dit des hommes qui peuvent déraper. J?aime beaucoup cette phrase : ?Là où il y a des hommes, il y a de l?hommerie?. Tout ce qui fait l?ambiguïté de l?humanité. Quand on voit les motivations des apôtres qui ont suivi le Christ, il s?agit d?un mécanisme de pouvoir incroyable. Nous sommes aussi les héritiers de ces gens-là. Je n?aime pas l?image qui dit : au début c?était fantastique, aujourd?hui c?est plus pourri. Ce n?est pas vrai. Il faut lire le livre d?Alain Decaux : Paul, l?avorton de Dieu. Il faut voir les empoignades entre Pierre et Paul, les luttes intestines. Nous avons sans cesse à nous interroger. C?est ce que font les évêques de la région en ce moment, ils réfléchissent sur l?autorité au sein de l?Eglise. Il ne faut pas nier ce que nous sommes. Il faut essayer de se corriger.
Revenir de ses études et se retrouver en charge d?une paroisse, n?est pas lourd pour les épaules d?un jeune prêtre ?
Se rend-t-on compte seulement de ce que c?est quand, revenant à 25 ans, on vous met un micro entre les mains que personne ne vous arrachera. Vous pouvez parler, vous avez une parole. Il y a quelques années, quand un prêtre parlait du haut de sa chaire, sa parole était acceptée sans discussion. Aujourd?hui, il y a une formidable remise en question de sa parole. Comme les journalistes aussi devraient s?arrêter de temps en temps pour se demander de quelle manière ils utilisent le pouvoir de leur plume. Les dérives existent depuis toujours. Le Jeudi Saint, c?est un peu l?illustration typique de ce combat du pouvoir. Voilà un homme qui réunit ses proches et leur offre un repas en leur disant, je vais bientôt partir. C?est un moment d?immense émotion. Imaginez un ami proche qui vous invite à dîner avant de mourir. De quoi parlent les apôtres ce soir-là ? Ils sont déjà en train de se bagarrer entre eux pour savoir qui va remplacer le chef. Au point que Jésus est obligé de se lever, de prendre un tablier et de leur laver les pieds. Pour leur faire comprendre l?humilité. Et quand Jésus accepte de mourir, c?est pour ces gens-là, avec leurs défauts, leur humanité.
Doit-on considérer la foi comme étant indissociable de la religion ?
La foi, c?est une démarche personnelle. On peut très bien être religieux et ne pas avoir la foi.
?Ou avoir la foi sans cautionner une religion?
Tout à fait. En même temps, pour ce qui est de mon expérience personnelle, je crois très fort dans une foi qui m?est transmise par la religion, par les gens. La vérité se montre toujours à moi par une personne à travers une communauté.
La foi ne serait donc pas un cheminement personnel ?
La religion a un aspect communautaire. Etre relié ensemble. Chacun d?entre nous laissé à lui-même fabrique peu à peu sa propre image de Dieu. Or, qui dit image de Dieu dit idole. Au fond de nous, nous sommes des idolâtres. Nous fabriquons un Dieu à notre mesure.
La foi serait donc abstraction ?
On ne réalise pas à quel point les choses essentielles de nos vies sont invisibles. Saint Exupéry l?a dit bien avant nous. Prenez le mot vie. Comment je fais pour attraper la vie ? Je vous vois battre les yeux, me regarder, je sais que vous êtes vivant. Mais les choses essentielles passent le relais des signes que nous émettons. Même chose pour l?amour. On ne voit pas l?amour. On voit une main qui caresse un visage et on se dit que c?est le relais du tangible. Nous sommes des incarnés. Nous sommes empêtrés dans cette incarnation. Même nos abstractions sont bâties à partir du réel. Il en est ainsi pour la foi. La seule façon d?y échapper, c?est de faire partie de cette communauté. Quand nous abordons ces sujets, nous sommes l?Eglise.
Quelle est la structure humaine suffisamment prétentieuse qui va nous dire : ?Nous allons vous montrer ce qu?est Dieu? ?
C?est vrai, nous avons eu ce type de discours dans le passé. Mais ce n?est plus le cas. Aujourd?hui, on ne le dit plus. Dieu n?est pas un assemblage de mots à apprendre par coeur, de principes à imposer. C?est la rencontre avec une personne. Depuis que l?homme est l?homme, il cherche Dieu. A un moment il a vu Dieu dans les manifestations extraordinaires de la nature qui le dépassaient. C?est comme ça que la mythologie est née. Petit à petit l?homme a pris conscience que ces choses n?étaient que l?oeuvre de Dieu, mais que Dieu lui-même était tout autre. C?est là que naissent les monothéismes. La révélation absolue, pour les catholiques, c?est l?incarnation de Dieu dans la personne de Jésus.
Vous ne trouvez pas ça osé comme concept ?
C?est le coeur de l?Evangile. Etre devant Jésus, c?est être devant un mystère permanent. C?est un homme qui nous révèle le mystère de Dieu. Quand il a commencé à en parler, il a déclenché des violences. Son parcours a été court. Dans un baptême de sang sur la croix, il greffe une communauté pour continuer la visibilité de son oeuvre. Nous sommes porteurs d?une vérité qui nous dépasse. Il y a depuis le Concile beaucoup de chercheurs qui travaillent dessus.
Cette vérité se cherche avec l?esprit ou le coeur ?
L?homme est un. Ce sont les Grecs qui nous ont appris à séparer l?âme, le corps etc. Devant Dieu, l?homme est un tout..
Est-il important de croire que tout ce qui nous entoure, le monde, dans sa globalité et dans ses détails, a une raison d?être ?
Claude Michel le scientifique vous disait la semaine dernière qu?il pouvait vivre sans cette raison. Il y avait Jacques Monod, il y a une trentaine d?années qui parlait lui aussi du hasard et de la nécessité. Mais je dis simplement ceci : Il faut autant de foi pour croire qu?il n?existe rien et rien n?a de sens que de croire dans ce que je crois moi. Croire en Dieu a une cohérence. Les non croyants m?aident beaucoup à avancer dans ma foi. C?est un piège de présenter la religion comme une série de certitudes. Je ne veux pas qu?on nous enferme? Dans le mot enfermer il y a enfer.
Les religions monothéistes, avec ses dogmes imposés, ne sont-elles pas par essence un enfermement dans des certitudes déclarées ?
Les dogmes, il y en a partout. On a été obligé de mettre en forme des lois, des règles pour vivre en communauté. Il y a même aujourd?hui une nouvelle manière de lire la Bible. On a trouvé par exemple que la psychanalyse pouvait nous faire lire avec un nouveau regard les textes fondateurs.
On a parlé de théologie, d?amour, de Dieu, essayons de nous demander sans langue de bois : est-il possible de continuer à affirmer une seule seconde au 21e siècle que les religions apportent la paix ?
Elles n?amènent pas d?elle même la paix. La paix est un choix. Les religions fabriquent à la fois des terroristes et des Mère Teresa, elle fabrique des fous et elle fabrique Gandhi. Toute dimension de l?humanité est ambiguë parce que l?homme lui-même est la charnière de cette ambiguïté et il doit sans cesse faire des choix. C?est le propre de l?homme de se déterminer par rapport à ces choix. A chaque fois qu?on a voulu imposer au monde une vérité ou une idéologie, cela s?est terminé par des massacres. Que ce soit les Khmers rouges, Hitler ou l?Inquisition.
Peut-on décrire avec précision la différence entre une secte et une religion ?
Le mot secte vient du mot ?coupé?. Le christianisme, à un moment, s?est coupé du judaïsme et avec son ampleur a fini par s?imposer. Qui est la secte de qui, ce ne sont que des phénomènes historiques. Les chrétiens en général ne pourront plus continuer à proposer au monde leur livre de paix qui parle de leur Dieu et pour le faire nous nous divisons et subdivisons. Peut-on penser que l?humanité va nous croire ?
La vie aurait-elle un sens pour vous si vous en ôtiez le mot Dieu ?
Je ne peux pas répondre à une telle question. Je ne peux même pas l?imaginer. J?ai vu des hommes qui cherchaient leur vérité et qui ne sont pas croyants et je me sens proche d?eux. Il y a des êtres qui vivent de manière très humaine sans référence à Dieu et je refuse de dire, comme certains, qu?ils sont croyants sans le savoir. Dieu c?est d?abord le respect de l?homme. Chacun trouve sa voie.
?Personnellement je regrette de ne pas connaître l?hindi. Je suis heureux de pouvoir célébrer la messe en esapgnol, en italien, en anglais. L?hindi, une langue qui est à côté de moi, je ne la connais pas bien. ?
?C?est un piège de présenter la religion comme une série de certitudes. Je ne veux pas qu?on nous enferme? Dans le mot enfermer il y a enfer.?
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