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Un couple au désespoir

18 novembre 2006, 00:00

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«Até Nina. Difé pé prend !» Cet appel déchirant vient d?une des pièces de la grande maison où habite le couple Veerasamy. Il réveille Linda Laurence, la tante qu?on appelle affectueusement Até Nina.

Prise de panique, Nina se rue dans le couloir. Elle est suivie de son mari. Elle entend plus distinctement des hurlements de douleur, des voix d?enfants?

Nina et son mari poussent la porte. A l?intérieur de la pièce, il y a le feu. Cette pièce unique, sommairement divisée pour l?aménagement d?une petite cuisine, est occupée par Jaganaden Veerasawmy, 27 ans, et sa concubine, Soushila Mungrah, âgée de 26 ans. Ils y vivent avec leur cinq enfants : Denila, 8 ans, Darshinee, 5 ans, Nandini, 4 ans, Seewashini, 3 ans et Jayan, 14 mois.

Les deux «sauveteurs» constatent l?horreur : Denila, Darshinee et Seewashini sont grièvement brûlées. Sans ménagement, ils les tirent à l?extérieur. Entre-temps, les voisins ont été alertés. Ce sont des membres de la famille, les grands-parents, les frères, neveux et nièces.

<B>Impossible de porter secours</B>

Mais à l?intérieur de la pièce, le feu gagne en intensité. D?autres hurlements se font entendre. Nandini et Jayan sont eux toujours prisonniers des flammes. Une épaisse fumée aveuglante et suffocante a déjà envahi le couloir. Désormais, toute tentative de secours devient impossible.

«Nou ti tann Nandini ti pe krie, me ti baba (NdlR : Jayan) la pa ti tann li. Mo krwar ki li ti fini mor avan avek lafime», confiera plus tard la tante Nina à l?express. Les parents secouristes sont contraints de battre en retraite et vont chercher de l?aide chez d?autres voisins. La fumée reste le principal obstacle pour tenter un sauvetage.

Peu après, la police et les pompiers arrivent sur les lieux. Les trois enfants survivants sont conduits à l?hôpital Candos. L?état de santé de Darshinee et de Seewashini est jugé grave. Seule Denila est considérée hors de danger.

Interrogatoire

<B>La petite Denila, huit ans, se confie à la MCIT</B>

Plusieurs personnes ont déjà été interrogées dans le cadre de l?enquête sur l?incendie qui a coûté la vie à Nandini, quatre ans et à son petit frère Jayan, âgé de seulement 14 mois, mercredi soir à Circonstance, St.-Pierre.

«Nous avons interrogé les parents qui se trouvaient là ce soir-là et avons, en dernier lieu, approché la fille de huit ans, la seule en état de parler parmi les enfants du couple», a confié hier soir à «l?express» le surintendant Prem Raddhoa, chef de la Major Crimes Investigation Team (MCIT).

La petite Denila a pu, jusqu?ici, donner quelques renseignements. Elle a raconté que son père avait quitté la maison jeudi soir mais qu?il est revenu seul quelque temps après. Les enfants lui ont demandé, dit-elle, où était leur mère et il a répondu qu?il irait la chercher. Le feu s?est déclaré dans la pièce après le départ du père. C?est en substance ce qu?a déclaré la petite fille, toujours en observation à l?hôpital.

Les enquêteurs n?écartent pas l?hypothèse d?un acte malveillant («foul play»). Ils comptent approfondir leurs investigations pendant le week-end, a ajouté le chef de la MCIT. La forte odeur de pétrole dans la chambre les préoccupe. Il a maintenant été établi que Jaganaden et sa concubine utilisaient un réchaud Primus pour préparer les repas.

Tous ceux qui étaient sur les lieux du sinistre, encore noyés d?eau hier, ont pu constater une forte odeur de pétrole. Les proches des petites victimes expliquent : le jeune coupe conservait du pétrole dans un bidon. Il n?est pas impossible que ce produit inflammable se soit répandu lorsque les pompiers étaient en action, disent-ils.

<B>3 000 foyers sans électricité</B>

Il n?existe pas de statistiques sur le nombre de maisons qui n?ont pas d?électricité. Mais d?après une étude du Bureau des statistiques en 2000, 1 % des 297 500 maisons n?ont pas d?électricité, soit environ 3 000. Mais les chiffres indiquent une tendance à une régression. En 1990, des 223 800 maisons qui existaient, 2,2 % n?avaient pas d?électricité.

Au CEB, une liste de personnes est en attente de connexion au réseau. «Une centaine», apprenons-nous. 83,7 % des maisons en 2000 comparé à 56 % en 1990 étaient approvisionnées en eau potable.

14,5 % des maisons avaient leurs robinets à l?extérieur en 2000 contre 33,5 % en 1990. 88,8 % ont des toilettes à l?intérieur de leurs maisons alors que 11 % faisaient leurs besoins dans des fosses d?aisance.

<B>La misère de Jaganaden et Soushila</B>

Après les funérailles émouvantes, hier après-midi, à la cité Circonstance, St.-Pierre, Jaganaden, encore en état de choc, est quand même parvenu à donner des détails sur les circonstances du drame qui a frappé ses enfants.

«Ti environ 8 heures 30 asoir letan mo bann zenfan finn mont lor lili pu al dormi. Mo ti fini donn zot manze. Avan mo kit lacaz pu al rod mo madam dan so travay, mo finn alim enn lalamp later dan la sam pu zot pa res tou sel dan nwar a koz pena couran. Avan mo ale, mo finn ferm la port la sam. Mo pa ti met kadna. Lerla, mo finn al fer enn letour kot mo kouzin ki res a kote mo lacaz. Mo finn pran enn sigaret avek li. Ler la nou ti pe met enn dialog. En cou mo entann mo ser crie : ?Dife ! Dife?.»

Il se précipite vers sa maison et voit une épaisse fumée noire qui s?échappe du long couloir qui mène à l?unique chambre à coucher située à l?étage de sa maison. «Mo truv mo trwa tifi dan koulwar avek mo ser.» C?est alors qu?il réalise que ses deux autres enfants sont pris au piège dans la chambre qui est la proie des flammes. L?intensité de la chaleur et l?épaisse fumée qui se dégagent de la chambre font avorter sa tentative de les sauver. Nandini, 4 ans et Jayan son petit frère âgé de 14 mois ne survivront pas.

<B>La maison en patchwork</B>

Une autopsie pratiquée par le Dr Sudesh Kumar Gungadin, Principal Police Medical Officer, conclu au décès de la fillette par brûlures graves (extensive burns). Tandis que le bébé est mort suffoqué par la fumée. Les pompiers, arrivés quelques minutes plus tard sur les lieux, ont dû passer par le côté de la maison et man?uvrer à l?aide d?une échelle.

Ils étaient sept à vivre dans cette maison en dur, inachevée pour n?avoir jamais eu de crépissage à l?extérieur. Cette demeure donne l?impression d?un patchwork, plusieurs morceaux de tissu grossièrement raccommodés. Des fissures dans la dalle laissent passer l?eau de pluie abondamment. Les traces de moisissure témoignent de l?âge du bâtiment. Le grand-père des enfants parle de 45 ans.

Les petits étaient contraints de dormir dans des conditions difficiles car leurs parents frôlaient la misère noire. En entrant dans ce qu?il convient d?appeler leur logis, on accède d?abord à une petite cuisine où l?on retrouve sur une table en dur, longeant le mur, un réchaud primus et des ustensiles de cuisine fatigués.

«Zot ti pe gard enn galon petrol dan la sam pou alim primis. Zot pa ti ena couran depi enn bon bout letan akoz zot pa ti ena kas pou paye.» Un proche, qui a voulu garder l?anonymat, confie que Jaganaden vivait à l?étage de cette maison qui appartient à son père. Il était contraint de payer un loyer de Rs 500 et Rs 1 000 pour l?eau et l?électricité.

Mais Jaganaden connaissait d?énormes difficultés financières et ne pouvait payer. Notre interlocuteur affirme que son père, pour «le corriger», a pris des actions sévères contre lui : «So papa finn debrans couran. Sa fer envrion 7 moi ki zot res dan nwar.» Le couple et leurs cinq enfants étaient même partis s?installer chez des proches de Sushila à Flacq. Quelques mois plus tard, est née Nandini. Après cette naissance, toute la famille est revenue s?installer à Circonstance. Personne ne savait que l?enfant n?avait pas été déclaré à l?état civil.

Ce n?est que le lendemain du drame que la chose a été connue et que les démarches nécessaires ont été entreprises pour régulariser la situation. Un affidavit a été juré devant la Cour suprême. Ce qui a retardé l?heure des funérailles.

<B>«Bann zenfan pa ti ena linz»</B>

Les enfants, apprenons-nous, n?allaient pas à l?école. Les parents n?en avaient pas les moyens. «Bann zenfan pa ti ena linz. Parfoi bann fami ti pe donn zot. Kan Jaganaden ti pe gagn enn travay par la, li ti pe kit so bann zenfan kot so papa.» Mais cela fait plusieurs mois, dit encore notre interlocuteur, que Jaganaden ne travaillait pas. «Akoz li ti inpe pares et li ti kontan boir.»

Soushila, a pu se faire embaucher le 9 novembre dernier, dans un snack de la localité, pour s?acquitter des travaux utilitaires. Son employeur nous raconte qu?elle lui avait demandé un job dans son snack : «Elle m?avait dit qu?elle était très pauvre et qu?elle avait cinq enfants. Je l?ai embauchée sur-le-champ car j?ai été très touché», nous confie-t-il. «Je me souviens que le jour du drame, j?avais rencontré Jaganaden dans une boutique du coin. Il m?avait demandé si je pouvais raccompagner son épouse après la fermeture du snack car il pleuvait. Je lui ai dit que ce n?était pas possible car je devais recevoir des invités ce soir-là, à l?occasion de l?anniversaire de ma fille.»

Vers 21 heures, nous raconte-t-il, en fermant le rideau roulant, il voit une voiture qui s?arrête brusquement devant son snack. «Mo finn truv enn madam sorti dan loto la. Li ti paret abriti. Li ti pe rod Sushila. Ler mo diman sofer loto a ki finn arrive, li dir mwa ki bann zenfan fin brile et ki zot lopital.»

<B>Le malheur ne vient jamais seul</B>

Difficultés et misères. Le malheur semble s?acharner sur la famille Veerasawmy. L?incendie de jeudi n?est pas le seul drame qu?elle a vécu. Viladen Veerasawmy, un policier, oncle des enfants brûlés, raconte le choc subi par sa famille il y a deux ans : «Ma s?ur a été gravement brûlée à la suite de l?explosion d?une lampe à pétrole. Elle est restée 24 jours à la Clinique mauricienne. Des greffes ont été nécessaires.»

Le bâtiment où vit cette famille était hypothéqué. Il a vendu à la barre le 10 octobre 2002. Mais le nouveau propriétaire s?est refusé de faire évacuer lesoccupants. Il ne leur réclame même pas de loyer. Le doyen, Raju Veerasawmy, 63 ans, est à la retraite. Il a été contraint d?abandonner son activité d?import-export faute de moyens.

<B>25 maisons détruites par le feu en trois ans</B>

<B> 29 septembre 2006, Cité Vuillemin. </B> Jean Claude Sansdouce, un an et demi, trouve la mort dans un incendie provoqué par une bougie, qui ravage la maisonnette en tôle et en bois de sa mère. Celle-ci était au travail et la victime était sous la garde de son frère et de sa s?ur.

<B> 22 septembre 2006, Tranquebar. </B> Deux familles se retrouvent dans la rue après qu?un incendie a ravagé leurs maisons en bois. Ils affirment avoir tout perdu. Les causes du sinistre sont indéterminées.

<B> Juillet 2006, Anse Quittor. </B>Anna Chévery perd sa maison en tôle et en bois à la suite d?un incendie. Une bonbonne de gaz serait à l?origine du drame.

<B> 26 juin, Roche-Bois. </B>Trois familles perdent leurs maisons en tôle et en bois à la suite d?un violent incendie qui s?est propagé. Elles ont chacune deux enfants en bas âge et se sont retrouvées sans logis.

<B>5 décembre 2005, Roche-Bois. </B> Santa Lutchamah, 39 ans, périt dans un incendie qui a ravagé sa maison en dur. Les causes du sinistre sont inexpliquées.

<B> 25 août 2005, Baie-du-Cap. </B>Patrick Furcy perd tout ce qu?il possède quand sa maison en tôle prend feu. Sa famille sort indemne de l?accident car la maisonnée était absente lorsque l?incendie s?est déclaré.

<B> 30 aout 2005, Surinam. </B>Une maison en tôle et bois prend feu à la suite d?une dispute dans un couple. L?homme met le feu à la maison à l?aide d?une bougie. Aucune victime n?est à déplorer.

<B> Dimanche 28 août 2005, Batimarais. </B>Un incendie ravage une petite case en tôle où vivait une famille de cinq personnes. L?absence des pompiers fait que l?incendie n?a pu être maîtrisé et a tout détruit. La famille sera relogée dans une maisonnette où il n?y a ni eau, ni électricité, ni gaz.

<B>11 juillet 2005, Bain-des-Dames. </B>Un incendie dans une maison en tôle et en bois cause un mort et fait un blessé grave. Les causes sont inconnues.

<B> 21 mars 2005, St.-Pierre. </B>Une petite maison en tôle prend feu. Un incendie causé par une bougie. La maison qui abritait une personne âgée n?était pas pourvue d?électricité.

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