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Témoin oculaire des attentats de Mumbai, Rajiv Servansingh raconte
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Témoin oculaire des attentats de Mumbai, Rajiv Servansingh raconte
Rajiv Servansingh, le Directeur Régional du Board of Investment à Mumbai fait le récit des attentats de la semaine dernière dans la capitale économique indienne. Le bilan des attaques perpétrées dans deux hôtels de luxe, un restaurant et en d’autres lieux s’élève à 183 morts et 300 blessés. 
Tout commence vers 21h30, le mercredi 26 novembre. Ma famille et moi sommes surpris par une grosse détonation qui fait voler en éclats des panneaux vitrés dans les appartements à l’étage inférieur dans l’immeuble où nous habitons. Nous nous ruons vers la fenêtre et nous voyons de nombreuses personnes s’enfuir en courant du Colaba Causeway, qui se trouve juste derrière notre immeuble. La station service BP, très connue des Mauriciens qui transitent par cette partie de Mumbai vient d’exploser. Plus tard, nous apprendrons que cet acte était la diversion qui a permis aux terroristes d’assiéger la Nariman House où une famille juive a été décimée. Notre chauffeur vient nous informer des événements.
 « L’Oberoi est en flammes et on entend des coups de feu, allumez la télé », dit-il. Tout en apprenant que  le Café Leopold, la gare ferroviaire CST et Colaba sont les cibles des attaques, nous entendons les sirènes des ambulances et des véhicules de pompiers traversant le quartier. Toute la nuit, je suis resté devant la télé pour suivre les événements et m’informer des risques potentiels dans la région où nous habitons. A fil des minutes, il était évident que la cible la plus proche était le Nariman House, située à 200 mètres de chez nous. Une famille juive y résidait. J’avais le sentiment que l’agression allait se répandre dans tout le quartier. Ma famille s’est mise sur ses gardes. Nous ne nous approchions plus des fenêtres.
 Jeudi 27 novembre. C’est un Rajah Ramdaursingh, président du conseil d’administration de la State Bank of Mauritius (SBM), bouleversé qui m’appelle pour m’informer qu’Anil Gunness, CEO de la SBM et son épouse Amrita, se trouvaient au Taj Hotel au moment de l’attaque terroriste. Nous établissons une ligne de communication et décidons que je suivrais les événements de près. Comme j’ai maintenant le numéro du téléphone cellulaire d’Amrita en Inde, je l’appelle. Elle est en « sécurité », en compagnie d’autres personnes dans une chambre se trouvant dans la nouvelle aile du Taj.  Anil, lui, n’avait que son téléphone avec un numéro mauricien. Mais, il ne répondait pas.
Amrita me dit que c’est préférable que nous communiquions par sms, car tous ceux dans la chambre doivent garder le silence. Le danger rôde dans les couloirs. Amrita veut avoir des nouvelles de son époux. Le prochain sms d’Amrita se lit comme suit « on nous emmène ailleurs, pour des raisons de sécurité. Plus tard nous apprendrons qu’elle était saine et sauve chez un ami de la famille.
A 11 heures le téléphone sonne. Ravin Sawmy, le  consul mauricien m’appelle pour m’informer que le quartier où se trouve le Nariman House a été encerclé par les policiers, car l’Oberoi s’y trouve. Que faire ? Ravin ne connaît pas Mumbai. Il vient d’y prendre ses fonctions, le mois dernier.
J’en  discute brièvement avec mon épouse Vydia et notre décision est prise : « Nous irons au Taj. Nous prendrons la voiture consulaire, cela peut être utile ». Nous utilisons la voiture du consulat pour faire une grande partie du trajet, puis nous poursuivons à pied. A chaque agent de service de sécurité – policier ou soldat – qui nous demande où nous allons, nous répondons simplement que nous sommes du consulat mauricien et on nous laisse passer. Pas d’autres questions et pas une seule fois on ne nous a demandé nos papiers. Cela doit avoir à faire avec notre allure ou l’effet évocateur dès la simple mention de notre pays Mauritius.
Il est 11 h 45 quand Ravin et moi parvenons à pénétrer le hall d’entrée du Taj. Nous cherchons à trouver un membre du personnel de l’hôtel parmi les centaines de soldats et policiers. Finalement, nous parvenons à parler à un responsable de la sécurité du Taj. Après quelques remarques préliminaires, il nous montre une fiche sur laquelle est écrit « Chaitlall Gunness, chambre 551 ». C’est LA confirmation qu’il est là. Nous demandons au préposé de se renseigner davantage. Un quart d’heure plus tard, il revient pour nous informer qu’un directeur d’étage avait été en communication avec Anil. Nous insistons pour parler à ce directeur d’étage. Il avait effectivement reçu trois ou quatre appels de Chaitlall Gunness qui lui  disait qu’il était dans la chambre 551 et qu’il voulait en être évacué.
A ce moment précis, on ne pouvait rien faire, car les terroristes avaient pris le contrôle de cette partie de l’hôtel. Le directeur d’étage dispose d’une ligne sécurisée et il peut appeler les clients. Nous le supplions d’appeler la chambre 551 pour nous permettre de parler à Anil. Après un moment, il vient nous dire que l’occupant de la chambre 551 raccrochait systématiquement. Nous soupçonnons que cette explication est plutôt une instruction des services de sécurité. Nous nous installons dans le salon pour attendre et pour saisir n’importe quelle occasion qui pourrait se présenter pour obtenir quelque action.
Sous nos yeux, on retire des cadavres du Taj. Il y en a au moins une douzaine. Je pense que dans de telles circonstances tout notre être s’adapte au contexte exceptionnel. On n’est ni effrayé, ni horrifié par ces va et vient. Plus tard, pour déjeuner, nous partageons un « vada pav » et l’eau avec les militaires. Je remarque que le standard téléphonique fonctionne. Je m’en approche et j’appelle la chambre 551. Mais l’appel ne passe pas.
15h30. L’armée se prépare au siège de l’aile Heritage du Taj. On nous prie de quitter les lieux et de chercher un abri à 150 mètres de l’hôtel, près du Gateway. A voir la démarche des militaires, il semble qu’ils s’engagent dans une opération rapide et efficace… mais elle durera plus de 40 heures.
16h30. Ravin m’a accompagné chez moi pour nous rafraîchir et nous préparer pour le « quart » de nuit. Nous recevons un appel de quelqu’un qui se présente comme un responsable de la sécurité du Taj. Il dit qu’il appelle de la chambre 551 où se trouve un cadavre. J’insiste : « identifiez le ». L’interlocuteur répond que l’obscurité est totale et qu’il n’a pas le temps. « Est-il grand de taille ? Est-il svelte ? Quelle est la couleur de ses cheveux ? »  Pas de réponse. L’information est transmise à quelques personnes à Maurice, mais nous arrivons à la conclusion  qu’il n’y a pas suffisamment d’éléments d’informations même si nous craignons le pire.
Dès ce moment à 2 heures du matin le vendredi, nous étions réduits à être des spectateurs, mais nous étions devenus des « reporters » qui répondaient aux innombrables appels de journalistes mauriciens. On pouvait entendre des coup de feu nourris venant de l’hôtel. Je décide, dans mes communications, je ne ferai état que des faits sans faire part de mon sentiment personnel. Je fais aussi des rapports réguliers aux autorités mauriciennes. Ravin, de son côté, est en contact continu avec son ministère. Vers 18h30, le moulin à rumeurs commence à fonctionner à Maurice. J’apprends que Mme Gunness a été appelée au Taj pour identifier le cadavre de son époux. Le journaliste affirme que la nouvelle est officielle.
Dans les minutes qui suivent nous recevons des appels de la même teneur. Les choses prennent une telle ampleur que je commence à avoir des doutes. J’appelle Amrita pour apprendre qu’il n’y a jamais eu rien de tel. Pendant ce temps au Taj, il y a toujours des coups de feu et des explosions sporadiques. Plusieurs parties de l’hôtel sont en feu. A chaque minute qui passe, l’espoir de trouver des survivants s’éloigne. En m’entretenant avec Amrita, je suis choqué d’apprendre qu’elle est au courant de la présence du cadavre dans la chambre 551. Je dois maintenant gérer cette situation délicate et préparer Amrita à s’attendre au pire. 
 Vendredi 6h00. Ravin vient me prendre en voiture. Nous décidons de rester à côté de l’équipe du Taj composée du Dircteur général adjoint, d’un officier de la sécurité et de quelques membres du personnel. Nous pensons que c’est notre meilleure chance d’avoir des informations. Mais nous sommes conscients que l’armée tient à garder un contrôle sur la communication autour des événements.
Pendant toute la journée, nous essayons de répondre au mieux à ces appels incessants venant de Maurice, en recueillant le maximum d’informations. A chaque fois nous espérons que cette  tragédie prendra fin dans les heures qui suivent… mais elle semble perdurer. La seule information réconfortante est que l’armée avait pris le contrôle de Nariman House et de l’Oberoi.
Mauvaise nouvelle :  une chaîne de télévision annonce qu’une carte d’identité mauricienne a été retrouvée parmi les effets personnels d’un des terroristes. Jusqu’au moment où j’écris, ce récit, je ne sais pourquoi ma première réaction a été un sentiment de « déjà vu » et j’arrive à la conclusion que la carte d’identité est fausse. On ne s’inquiète pas pour cela. Ravin m’assure qu’il essayera d’en savoir davantage.
En me frayant un passage dans la grosse foule composée de centaines de journalistes tant étrangers que locaux, je reconnais Nick Gowing et Grammaticas, des visages familiers sur la BBC. Je tente de me rapprocher de Nick, mais il se précipite loin de sa caméra et effectue un plongeon pour s’abriter derrière un tas de briques. Les terroristes tiraient sur la foule. Trois personnes sont blessées par balle.
L’attente continue jusqu’à 1h30 samedi matin. Je ne tiens plus sur mes jambes et je décide de tirer un trait. Nous rentrons à la maison.
Samedi 29 novembre à 7 h00. a.m. Je me réveille et j’allume la télé. Mauvaise nouvelle. L’armée donne l’assaut final mais l’espoir de trouver des survivants est quasi nul. J’appelle Ravin et nous fonçons vers le Taj. Il est presque 11 heures. L’information est officiellement confirmée : Chaitlall Gunness a été assassiné par les terroristes qui avaient envahi le Taj. Nous sommes encore sous le choc, dans le hall du Taj, quand Ravin reçoit des instructions venant de Maurice : Il doit se rendre au JJ Hospital où le cadavre a été transporté. Nous y arrivons à midi. L’odeur de la mort est partout. Heureusement, les formalités ne durent pas longtemps et on nous dirige vers la morgue.  Le cadavre d’Anil y est. Ravin ne connaissait pas personnellement Anil. Il m’échoit donc de confirmer que là, devant nous, gisait un Mauricien qui dans l’accomplissement de son devoir professionnel, s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment.
Terminant ce récit de ce qui constitue les moments les plus traumatisants de ma vie, je dois remercier Vydia et Ashutosh pour leur courage durant  ces événements tragiques. Comme époux et père, j’ai partagé leur angoisse.
Je voudrais, pour terminer, présenter mes sincères condoléances aux familles endeuillées et je regrette de n’avonr pu faire plus que ce que nous avons accompli.  
Rajiv Servansingh
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