Publicité

Traditions théâtrales...

24 août 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Dans le cadre du Port-Louis Theatre Festival, organisé par le Ministère des Arts et de la Culture sous le patronage de Immedia, Le Nuvo Zenerasyon Teatral a présenté sa pièce Esklav Imaziner de Rashid Neerrooa. A en juger, après la chute du rideau, par le début d?un faible applaudissement qui aboutissait lentement à un silence dans la salle lors de la présentation des acteurs, Rashid Neeroa a signé un échec.

Il est des traditions théâtrales qu?on ne peut déranger. On peut parler d?une pièce hors de sa poéticité et de sa littérarité mais pas hors de sa théâtralité. Une ?uvre théâtrale est rythmée. Son discours peut être mosaïque mais sa structure nécessite une énonciation qui ait rapport avec l?oralité ? une originalité que n?a pas le texte du romanesque. En ce sens, le texte destiné pour la mise en scène est un écrit dialogique spécifique dont la mise en scène nécessite le concours des timbres vocaux selon les exigences bien connues des metteurs en scène. Chaque propos des acteurs doit appartenir à un ensemble où la voix et l?espace-temps sont accordés harmonieusement avec le décor, le jeu du corps et des mots.

Sur scène, chaque thème doit être exploité dans sa juste proportion par rapport à son importance et à l?ensemble de la pièce. L?observation de cette règle éviterait la lassitude et les soupirs du spectateur devant des séquences qui tirent en longueur sur un aspect dont il aura compris le sens avant même que le jeu n?arrive à le dévoiler dans son intégralité. L?alanguissement du jeu affaiblit la pièce, surtout lorsque les personnages eux-mêmes ne sont pas convaincus de leur jeu et encore moins de leur rôle. La pièce perd alors son intérêt dramatique.

Que la pièce soit fondée sur l?observation du réel, ici la sorcellerie, c?est une chose. Mais, si le résultat de cette observation traduite sur scène n?est pas, au préalable, adapté pour le théâtre, la pièce sombre dans l?invraisemblance et l?irréalisme. C?est ainsi que la tentative de représenter sur scène des esclaves imaginaires ont fait de la troupe Nuvo Zeneration Teatral un otage de leur propre imagination. La théâtralisation a provoqué un court-circuit entre la sorcellerie et le public ; les acteurs ont disjoncté et le public désabusé.

La faute vient très certainement du non-respect de l?enchaînement logique. On comprend mal comment une jeune femme qui vient de perdre son enfant et qui se lance dans un mélodrame décide tout à coup de participer à une farce banale. Le passage du tragique au comique ne répond pas à une démarche logico-réaliste. Par ailleurs, il faut savoir que le mélodrame lui-même n?offre pas un véritable ingrédient pour le théâtre. Surtout lorsqu?il est, comme ici, trop tiré en longueur. Il fait du théâtre le lieu du ?spectaculaire exagérément mélodramatique?. Le spectateur a dû se demander s?il ne s?était pas trompé de porte pour se retrouver à une veillée mortuaire plutôt qu?au théâtre.

N?oublions pas ce précieux conseil de Diderot dans son Paradoxe sur le comédien : ?l?acteur n?est pas là pour pleurer mais pour faire pleurer?. Ce qui veut dire que s?il éprouve lui-même l?émotion qu?il ressent, l?objectif doit être avant tout de faire éprouver au spectateur l?effet suscité par cette émotion. Ce qui signifie encore que l?illusion est pour le public, pas pour l?acteur. Il y a une ?sensibilité jouée? et une ?sensibilité vraie?. Si c?est nécessaire, la sensibilité doit être commandée. Si la pièce est fictive, quel que soit le thème abordé, elle engage un public qui, lui, n?est pas fictif. Et le public ne vient pas au théâtre pour mimer ses réactions contrairement aux acteurs qui sont là pour ça.

Enfin, reconnaissons qu?aujourd?hui le mélodrame est réputé pour être ?populaire et vulgaire?. C?est pourquoi il est plus judicieux de le laisser au théâtre du boulevard. Rashid Neerooa a certainement confondu le théâtre et le sketch. Son erreur consiste à ne pas avoir commandé le jeu dès le début pour l?arracher de son projet initial afin de le concrétiser en spectacle original.

Que Rashid Neeroa puisse comprendre qu?il ne s?agit pas là d?une réflexion théorique qui cherche à dicter ses lois aux acteurs, mais d?une réflexion qui s?est nourrie elle-même des jeux des acteurs ! Ce n?était que l?écho du jeu proposé par le Nuvo Zenerasyon Teatral.

par Vèle PUTCHAY

Publicité