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Tourisme : La part du peuple

15 juillet 2008, 00:00

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La menace du Premier ministre est à peine voilée. Les grands hôtels de plage, qui se trouvent tous sur des terres de l?Etat, doivent démocratiser leurs activités et permettre à un plus grand nombre de Mauriciens de bénéficier de la manne touristique. Autrement l?Etat agira. ?We cannot have the same people benefiting from ancillary activities emerging from a hotel project: for example the same people benefit from running of shops and boat houses within the hotel auspices, contract for transport, and other lucrative activities. This is unacceptable, we need to give opportunities to others as well. That is the price of social stability? devait notamment déclarer récemment le Premier ministre avant d?ajouter : «Je veillerai personnellement à ce que l?industrie hôtelière joue pleinement son rôle. J?espère que les acteurs du tourisme en prennent conscience et coopèrent, nous évitant ainsi d?avoir à prendre des mesures correctives.»

De fait, la situation dans les hôtels est suivie de près depuis longtemps par la commission pour la démocratisation de l?économie. Les techniciens de cet organisme ont recensé au moins une vingtaine d?activités liées au tourisme et qui auraient pu et dû bénéficier à des investisseurs et promoteurs autres que les propriétaires et gros actionnaires des hôtels de plage.

«Les grands hôtels de plage gardent les touristes prisonniers à l?intérieur de leur enceinte et toutes les activités liées sont organisées par les hôtels, des excursions aux achats des souvenirs dans les boutiques de ces hôtels en passant par la production des fruits et légumes, des serviettes ou tabliers dont l?hôtel a besoin», affirme Kader Sayed-Hossen, président de la commission de la démocratisation de l?économie.

«L?entreprise touristique à Maurice se résume à une industrie hôtelière, parce que ce sont les grands hôtels qui tirent un bénéfice exclusif de la vingtaine d?activités auxquelles les touristes s?adonnent entre leur arrivée et leur départ de Maurice», affirme encore Kader Sayed-Hossen. (Voir interview plus loin).

L?acte d?accusation que sa commission dresse contre les hôtels est long. Il est étayé par des témoignages et des faits.

Un importateur de viande et de fruits de mer dit avoir perdu 95 % de son marché quand le grand groupe hôtelier qu?il approvisionnait a subitement commencé à importer ses produits.

«Sans préavis ils m?ont dit qu?il ne prenaient plus mes produits. Ils importaient sans aucun permis de stockage pour ces produits. J?ai dû licencier? je vous demande de ne pas divulguer mon nom, mais les gérants de ce grand groupe sauront qui je suis», explique cet importateur qui a pu survivre à travers ses autres petits business.

Les chiffres et la tendance indiquent que les grands groupes hôteliers poursuivent une politique consistant à enlever à tous les opérateurs les parts de marché touristique qu?ils occupent en ce moment.

Ainsi, la commission note que 5 des 225 tour-opérateurs locaux (les réceptifs qui s?occupent également des excursions à travers le pays) se partagent 85 % du marché. Ce sont des compagnies liées aux grands groupes hôteliers, c?est-à-dire que ces groupes ont des intérêts dans ces compagnies de réceptifs.

«Nous les petits tour-opérateurs, nous sommes parvenus à obtenir une part de marché en nous positionnant d?une certaine façon. Nous avons par exemple garanti, pour les grands hôtels, le paiement pour les clients envoyés par les agences de l?Inde. Si l?agence ne payait pas, les hôtels se tournaient vers nous. On a ainsi pu obtenir les contrats pour les transferts et les excursions pour ces clients venant de l?Inde. Mais avec le développement du marché indien, nous risquons aujourd?hui de perdre ce marché au profit de tour-opérateurs historiques si les grands hôtels offrent aux agences indiennes un quota de chambres en imposant leurs réceptifs à eux pour les transferts et les excursions», explique Ajay Juhrry, président de l?Association des tour-opérateurs.

Il affirme que les petits opérateurs ont le potentiel nécessaire et peuvent également investir dans la qualité.

La qualité des services et produits est en fait un des arguments avancés pour justifier l?attitude des grands groupes hôteliers.

«Vous savez que les tour -opérateurs allemands et anglais sont tenus, de par la loi de ces pays, à rembourser à leurs clients tous les frais de voyage et d?hébergement s?il y a disparité entre l?offre et ce qu?obtient en fait le client dans l?hôtel. Je crois que la qualité et le respect des normes par les prestataires de services indépendants doivent être les maîtres mots de la démocratisation. On doit aider les PME à améliorer la qualité de leur produit, que ce soit pour les légumes,les fruits, les produits artisanaux et les services, etc.», déclare Karl Mootoosamy.

Or, à la commission pour la démocratisation, on estime que le débat autour de la qualité est un faux débat et on cite l?exemple d?Anahita, son programme d?intégration sociale et de formation (voir hors texte et l?explication de Clive Chung). Quoiqu?il en soit, la commission cherche en ce moment une ouverture pour des négociations avec les hôteliers à travers l?AHRIM. Elle rejette pour le moment toute idée d?imposer par des lois la démocratisation.

Mis devant la déclaration du Premier ministre, le CEO de l?AHRIM s?est montré très conciliant. «Nous sommes pleinement conscients et respectons l?engagement du gouvernement en ce qu?il s?agit de la démocratisation», devait-il déclarer. Ce qui laisse présager des négociations et des accords sans heurts.

En attendant, le ressentiment contre certains grands groupes hôteliers devient de plus en plus palpable. A Chamarel, par exemple, où l?ouverture d?un restaurant du groupe Beachcomber fait des mécontents parmi les propriétaires de tables d?hôte et de restaurants de la région. (Voir déclaration de Pierre Paul et Rico L?Intelligent).

<B>La réponse de l?AHRIM au PM</B>

■ Interrogé sur la déclaration du PM, le CEO de l?Association des hoteliers et restaurateurs de Maurice (AHRIM), Patrice Legris, devait déclarer que l?association est consciente et respecte l?engagement du gouvernement en ce qui concerne la démocratisation. Il a par ailleurs évoqué le relevé que l?AHRIM effectue en ce moment sur les différentes activités de sous-traitance par les hôtels et l?édition d?un annuaire des fournisseurs pour les hôtels et restaurants. La déclaration de Patrice Legris : «L?annuaire que nous éditerons sera un outil de travail pour les hôteliers et restaurateurs permettra d?avoir une plate-forme plus large des différents opérateurs travaillant avec notre industrie et permettra aux fournisseurs moins bien connus de se positionner au même titre que ceux déjà bien implantés. Dès que ces deux activités seront finalisées, nous serons en mesure d?apporter quelques éléments d?information et d?analyse sur cette question.»

<B>La famille Dalais donne le bon exemple</B>

■ «Anahita World Sanctuary» (projet IRS) et le «Four Seasons» ? hôtel de 91 suites et de 45 bungalows ne sont pas construits sur des terres de l?Etat. Pourtant ce sont ces établissements du groupe Ciel, derrière lequel se trouve la famille Dalais, qui donnent l?exemple de la démocratisation.

En effet, ce groupe a eu recours à deux sociologues pour identifier les problèmes sociaux de même que les espoirs et les aspirations qu?une bonne vingtaine de villages de la région placent dans le développement touristique.

Clive Chung, «Learning and quality manager» de Anahita, également responsable du budget social de «Four Seasons» explique les trois volets de cette intégration. Le premier volet du programme concerne l?intégration sociale avec la lutte contre la pauvreté ? quatre poches de pauvreté ont été identifiées ? la formation, la lutte contre la drogue et contre le phénomène des enfants des rues, des aides aux filles mères et aux élèves des écoles de la ZEP de la région. Le groupe travaille avec les forces vives et les ONG pour mener à bien ce volet d?intégration sociale. Le deuxième volet concerne l?intégration économique pour permettre à la vingtaine de villages de bénéficier de l?essor du tourisme. Un comptoir est installé au centre de l?hôtel pour que les villageois puissent écouler leurs produits artisanaux. Ces producteurs, ainsi que les petits planteurs et les pêcheurs de la région bénéficient des conseils des techniciens choisis par l?hôtel pour améliorer leurs produits, pour le respect des normes et la mise en place des sociétés coopératives. Et cela, dans le but d?optimiser leur rendement et d?être en mesure de répondre à la demande en fruits, légumes, poisson et fruit de mer de l?établissement hôtelier. Le groupe Ciel va jusqu?à offrir les matières premières aux villageoises, de Grande-Rivière-Sud-Est à Quatre-Soeurs, en passant par Ernest-Florent, Olivia et Bel-Air, pour la confection de tabliers, serviettes et paréos, notamment.

Un kiosque est mis gratuitement à la disposition des producteurs de la région pour écouler des produits artisanaux.14 producteurs pourraient y exposer. Le groupe s?occupe, par ailleurs, de la protection de l?environnement et de la gestion des déchets dans la région.

<B>Chamarel s?inquiète de l?arrivée d?un «grand»</B>

■ «Nous les petits de Chamarel, nous tenons des restaurants pour gagner notre vie. Le groupe «Beachcomber» vient installer un restaurant ici pour faire fortune. Ils nous mettra tous sur la paille», affirme Pierre Paul, qui tient un restaurant du même non à Chamarel. Chamarel est un des villages dont les habitants ont pu tirer profit de la manne touristique, principalement à travers des restaurants et tables d?hôte. Pierre Paul, mais aussi Rico L?Intelligent et Prem Beeharry, tous des natifs de Chamarel ont travaillé en concurrence avec deux restaurants appartenant à une sucrerie du sud et un autre appartenant aux proches d?un tour-opérateur. Aujourd?hui, ils estiment que la fin est proche avec l?ouverture prochaine du restaurant du groupe «Beachcomber» dans la région. Le langage utilisé est très imagé. «Couma dir ene gro crapo fine saute dan nou lasiet manze». «Zot le vinn ras sa ti bouché manger ki nou pé gagne la», dit un autre restaurateur. Face à cette situation, des restaurateurs de la région ont eu recours aux chauffeurs de taxi pour remplir leur restaurant. Ce que désapprouve Rico L?Intelligent, qui tient une table d?hôte. «Ils vont jusqu?aux «view points» pour faire du canvassing auprès des touristes et les attirer dans leur restaurant», affirme Rico L?Intelligent qui est dans le Guide du Routard et plusieurs autres guides.

QUESTIONS À

<B>Kader SAYED-HOSSEN,</B> <I>président de la commission pour la démocratisation de l?économie</I>

● <B>Le Premier ministre et vous-même, qu?entendez-vous par la démocratisation de l?industrie du tourisme ?</B>

Pour le gouvernement cela correspond à une ouverture des structures de l?économie pour permettre aux nouveaux investisseurs ? par opposition aux investisseurs historiques ? de tenter leur chance. Le gouvernement ne veut plus de ces structures économiques très fermées et réservées à une élite économique et sociale.

Nous avons à Maurice un clivage économique qui se superpose à un clivage ethnique. Et il y a énormément de distorsions dans cette structure fermée qui fait que le système ne fonctionne pas de façon optimale. Il y a trop de «insider trading». Trop d?injustice économique.

● <B>Dans le concret, qu?est-ce que cela veut dire ?</B>

A la commission nous étudions depuis longtemps la situation et nous avons des centaines d?exemples. Celui de ce petit planteur de tabac qui se lance dans la culture des tomates qu?il vend aux hôtels. Puis un beau jour, tous les hôtels refusent ses tomates et il doit mettre fin à ses cultures.. Qu?est qui s?est passé ? L?épouse d?un des principaux actionnaires d?un de ces hôtels a vu qu?on pouvait, avec des tomates, se faire encore un peu plus d?argent dans les hôtels qui appartiennent à sa famille. Elle fait donc cultiver des tomates sur les terres de la propriété sucrière dont elle et son mari sont également actionnaires, elle utilise gratuitement les terres et les laboureurs de cette propriété pour la culture des tomates et elle revend ses tomates aux hôtels qui les achètent en fait à plus cher que les tomates du planteur de tabac.

Je peux vous citer plusieurs exemples comme ça, où des petits ont été mis sur le carreau par de riches actionnaires ou directeurs-millionnaires qui sont devenus producteurs d?ananas, de serviettes, de nappes et de T-shirts, ou encore importateurs de viande et de lavabos pour leurs hôtels. C?est une politique de ?tout pour nous et rien pour les autres?.

Il y a aussi le cas d?un petit producteur de «dholl puree» qui préparait ses mets devant les touristes le soir. Le business a été pris par un des directeurs de l?hôtel qui ne connaît rien aux «dholl puree».

● <B>Pouvez-vous empêcher un directeur d?hôtel de planter et de vendre à son propre hôtel des ananas et des tomates, ou encore de produire les nappes, les draps et les rideaux dont son hôtel a besoin ?</B>

Nous sommes dans une démocratie, dans un Etat de droit où la liberté d?entreprendre existe. Mais les grands groupes hôteliers doivent comprendre que l?heure est venue de donner aux autres, principalement aux petits, l?occasion d?entreprendre dans le cadre du développement touristique.

Tous les grands hôtels de plage, à l?exception de «Four Seasons» et Anahita, se trouvent sur des terres de l?Etat. Implicitement, l?Etat a abandonné ses droits sur ces terres et il est logique qu?en contrepartie la nation participe et bénéficie des activités de ces hôtels. Pour le moment, cette participation se résume à être serveur, cuisinier ou danseuse de séga dans ces hôtels. Et aussi être très mal payé pour ces types de travail, je veux dire mal payé par rapport à ce que rapporte le business.

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