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Taslima Nasreen, une éternelle proscrite
Elle a repris sa route de nomade et d?exilée. Après avoir trouvé refuge en Inde en 2005, l?écrivain Taslima Nasreen a dû en repartir. Voici le parcours de cette femme qui dérange.
Voilà quatorze ans qu?elle est apatride. Du Bangladesh ? d?où elle a été bannie en 1994 ? à Stockholm, de Calcutta à Paris, elle est rompue au jeu de l?errance. Alors, Taslima Nasreen s?y est faite. L?écrivain bangladais, pourchassé par les fondamentalistes musulmans, s?est coulé dans la figure de l?exilé permanent. À la voir dans ce restaurant de Saint-Germain, à Paris, élégante, on la trouve fort à l?aise.
Elle sacrifie à tout. Aux séances de photos dans la lumière tamisée d?un salon. Au programme de rendez-vous au pas de course concocté par son éditeur parisien. Est-ce à dire qu?elle s?y complaît ? Sûrement pas. Elle bout encore de colère. « Je suis toujours en état de choc », souffle-t-elle. Ce « choc », c?est d?avoir été « forcée au dé-part » de l?Inde, ce pays où elle avait enfin trouvé refuge en 2005 après plus d?une décennie de déracinement en Occident.
« Quel crime ai-je commis ? »
À Calcutta, Taslima Nasreen se sentait chez elle. C?est le Bengale, après tout.
La frontière le sépare peut-être du Bangla-desh voisin mais elle n?abolit ni langue bengalie, ni la culture bengalie, ni les parfums bengalis. Aussi Taslima la Bengalie y était fort heureuse, immergée dans ses racines. « Calcutta, c?est ma seconde patrie, insiste-t-elle. Les traditions du Bengale coulent dans mes veines comme une force vitale. »
Pourtant, à l?automne 2007, elle y revit le même cauchemar qu?en 1994, à Dacca, la capitale du Bangladesh qu?elle avait alors dû fuir sous la menace de manifestants islamistes ivres de haine. Le 21 novembre, le couvre-feu est même décrété à Calcutta après une journée de violences.
Mais Taslima n?est pas abattue. Elle pense que l?orage va vite se dissiper, que l?Inde « laïque, démocratique, éclairée, progressiste et tolérante » va la protéger, va continuer à lui offrir son hospitalité. Quel n?est pas son accablement quand elle prend la mesure de son illusion !
Acculée au départ de Calcutta, elle se replie à Jaipur puis à New Delhi, la capitale. Là, elle est assignée à résidence dans un lieu secret, une chambre où seuls « deux lézards souffreteux » lui tiennent compagnie. En haut lieu, on lui adresse des messages : il faut qu?elle évite dorénavant de « blesser les sentiments religieux » d?une partie de la population. Elle s?y refuse. « Si la liberté d?expression a un sens, proteste-t-elle, j?ai le droit de blesser les sentiments religieux de certains. »
Son intransigeance exaspère. On le lui fait payer en prolongeant son régime quasi carcéral. Elle finit par comprendre la man?uvre : faute de pouvoir l?expulser ? cela ferait très mauvais effet ?, l?Inde veut la pousser à s?exiler d?elle-même. À la mi-mars, elle s?envole vers la Suède, défaite. Durant ces semaines d?isolement, elle a continué à écrire, jetant sur le papier son désarroi, son désespoir, scandés par cette entêtante interrogation : « Quel crime ai-je commis ? »
Retrouver les parfums du Bengale
La revoilà sur le chemin de l?errance. À Paris, elle retrouve amis et admirateurs. Pourtant? « En Occident, dit-elle, je me considère comme debout à un arrêt de bus, attendant le bus qui me ramènera chez moi, dans le sous-continent (indien) où ma vie a un sens. » Ce « sens », c?est le « combat en faveur des femmes opprimées ». Et dans ce combat-là, elle bute sur la religion, immanquablement. « Je critique toutes les religions, pas spécialement l?islam », précise-t-elle. « Mais comment une société peut-elle évoluer, s?arracher à la stagnation, si elle refuse toute critique ? »
En Inde, son combat est mieux compris qu?il ne l?était au Bangladesh. Des soutiens se sont manifestés. Mais la mobilisation en sa faveur est restée limitée, en tout cas impuissante à renverser le cours des choses. Taslima sait que le camp des intellectuels « progressistes », sa famille naturelle, ne la défend que très timidement, voire même la fustige comme irresponsable. On lui reproche d?en faire trop, de verser dans la provocation.
Quand Taslima sort du restaurant, ses gardes du corps jettent un regard fé-brile dans la rue. Elle se glisse dans la voiture blindée qui démarre en trombe. Combien de temps vont durer ces séjours à l?« arrêt de bus » européen ? Taslima a toujours en poche son billet de retour sur l?Inde. Elle entend bien en faire usage.
Et retrouver les parfums du Bengale. En tout cas, elle en « rêve ».
@ 2 008 Le Monde ? Frédéric BOBIN ? (Distribué par The New York Times Syndicate)
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