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Séduction ?
Production, pourcentage, gestion, dividende, niveau de vie, PIB, etc. Voilà les maîtres mots d?une époque où tout passe par le profit, et qui, sous les apparences de la frivolité, artificiellement orchestrée par la technique électronique du divertissement qui a totalement investi nos existences, n?en est pas moins sombre, menaçante, sans un avenir prévisible? Tout aboutit à la nécessité de s?étourdir pour « ne pas trop penser ». On est ainsi parvenu, à force de « progrès » à l?envers, très en deçà de ce qu?était un Moyen Âge, cruel souvent, dur à vivre, mais animé d?une irrépressible joie de vivre, épris de farces et de ripailles ; d?une Renaissance, école du goût et du raffinement ; et surtout d?un XVIIIe siècle, philosophique, mais aussi ? secouant le joug de l?Eglise - friand de plaisirs capiteux et d?amours multiples. C?est dans ces années-là que naissent « Manon Lescaut », 1730, « Le jeu de l?amour et du hasard », « Les fausses confidences » , de Marivaux qualifié par le railleur Voltaire de « marivaudage », où les jeux de la séduction remplacent l?idée de puissance et le goût du profit, cher au travailleur rapace de Ferney?
Quelques années plus tôt, avec Choderlos de Laclos, officier d?artillerie comme Bonaparte, on avait eu « Les liaisons dangereuses » - car ce capitaine Laclos écrivait. Et pas n?importe quoi : ce livre principalement, qui, faisant scandale, l?amène à démissionner. C?est un roman par lettres, entre des personnages calqués de la réalité, et qui, presque tous, appliquent aux rapports entre hommes et femmes un cynisme quasi mathématique, (Laclos était spécialiste en balistique?) Le couple le plus élégamment terrible est formé par la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, qui s?emploient à tisser une toile de rencontres entre des amis communs, et qui, le piège ayant fonctionné, se racontent leurs sinistres victoires.
Aujourd?hui que les stratégies amoureuses n?ont plus guère de motifs à une époque où tout s?étale avec complaisance, ce que l?on gagne en facilités, on le perd en ingéniosité, et c?est dommage pour l?imaginaire, attendu que, dans le sentiment amoureux, l?essentiel du passionnant se passe « dans la tête »?
Le reste n?est que mécanique répétitive ; ce qui explique en partie cet ennui dans l?agitation qui caractérise notre époque : on rit beaucoup pour faire croire qu?on s?amuse? Alors, qu?est devenue la séduction en ce siècle obsédé par l?Internet, les graphiques de la Bourse, le voyeurisme people, le « Toujours plus » dans une insatisfaction généralisée ?
Comme Harpagon était séduit par les louis d?or, on peut bien l?être par les « affouaires » (comme disait Céline) surtout juteuses, et qui n?engagent pas trop de risques. La séduction opère dans mille directions : séduit tout ce qui plaît. Et parmi tout ce qui plaît : un être aimable et aimé.
Dans les échanges de l?amour, notre époque, (qui n?a jamais disposé d?autant de temps mais qui en a de moins en moins) a tendance à « expédier » la chose avec les affaires courantes? Ce qui est très décevant pour une « affaire » qui devrait être la « grande affaire » de l?existence? Langage disqualifié, je sais, en ces temps de divorce à répétition, où l?on change de « partenaire » comme de télé. Comme le dit Michel Onfray : ou l?on choisit la vie libertine, ce qui est aussi un choix honorable ; ou l?on choisit de s?engager avec un être à qui l?on donne une promesse (à tenir) de fidélité, avec qui on tissera les liens d?une vie. Attention : réfléchir avant de s?engager? Dans tout ce « prêt à porter », la séduction n?a plus guère à s?exercer. C?est le cinéma et la télévision qui ont pris le relais, « dans la seule grande constellation collective de séduction qu?ait produite les temps modernes : celle des stars et des idoles de cinéma », écrit Jean Baudrillard, qui poursuit : « Certes la séduction à l?ère des masses n?est plus celle de « La Princesse de Clèves », ni des « Liaisons dangereuses » ou du « Journal du Séducteur », ni même celle des figures de la mythologie antique, qui furent sans doute les plus riches de séduction? »
Cette situation s?explique aussi par l?élimination de la « conquête ». On n?a plus à conquérir ce qui se donne. Pour rien. Nos Tristan, Lancelot, Galaad et autres preux chevaliers d?antan, qui offraient trophées de leur bravoure à la Dame de leur c?ur, sont devenus les champions de nos sports, dont les reportages fournissent les images lointaines, séducteurs collectifs de foules qui sont à tous et à personne.
À chacun de se ménager dans cette ère de la vie à grand spectacle, une bulle originale, un « pour soi ». Afin de devenir qui l?on est.
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