Publicité

Région

Château-Bénarès : Le village qui ne s’oublie pas

22 août 2026, 19:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Château-Bénarès : Le village qui ne s’oublie pas

À Château-Bénarès, le calme s’installe dès les premiers pas dans ce petit hameau du sud de l’île. Les routes sont paisibles, les maisons se succèdent au milieu des champs de canne et, çà et là, quelques habitants échangent au bord du chemin. Le temps semble avoir laissé son empreinte sur ces lieux, sans jamais effacer ce qui fait l’âme du village.

Niché entre Camp-Diable et Batimarais, Château-Bénarès abrite quelques centaines de familles. Ce village «nouveau» a vu le jour dans les années 1980-1990, après que l’ancien a été déserté. De ce dernier, il ne reste presque rien : les champs de canne ont recouvert l’endroit.

Express.mu (620 x 330) (6) Preuve que la mémoire ne s’efface pas : le panneau à l’entrée du village n’a toujours pas été rectifié, presque 40 ans après que le nouveau village, Château-Bénarès, a été construit.

Le nom de Bénarès a été donné par des colons français en hommage à la ville indienne éponyme – aujourd’hui Varanasi – où ils avaient vécu avant de s’établir sur l’île à la fin du XVIIIᵉ siècle. Ce sont ces mêmes colons qui érigèrent, en 1782, l’ancienne usine sucrière du village qui a cessé toute activité en 1968. Selon les habitants, le moulin aurait été le premier à produire du sucre blanc à Maurice, même si des documents historiques attribuent ce fait à celui du Château de Villebague. Aujourd’hui, quelques murs éventrés, des carcasses de machines rouillées et, surtout, la haute cheminée dressée vers le ciel rappellent cette activité révolue à Bénarès.

André, Darmen et Raj, gardiens de la mémoire

En parcourant les routes du village, nous nous arrêtons auprès de trois hommes installés sur leurs chaises, qui nous accueillent avec le sourire. Plus bavards que d’autres habitants croisés en chemin, Darmen Moosliah, 58 ans, Raj Odoye, 70 ans, et André Sivrimotoo, 81 ans, sont heureux de partager leurs souvenirs.

Express.mu (620 x 330) (7) De gauche à droite, Darmen Moosliah, Raj Odoye et André Sivrimotoo, trois habitants qui font revivre les souvenirs de Bénarès.

André a grandi ici. Pour lui, Bénarès est indissociable du château de l’ancien village, construit en 1863 et détruit en 1937. Sir Virgil Naz y a résidé. D’architecture coloniale française, la demeure se distinguait notamment par son perron en pierres de taille. De la bâtisse, il ne subsiste aujourd’hui presque rien. Au fil des années, le site a connu d’autres usages – une école, puis un centre de formation – et les vestiges peinent désormais à témoigner de la grandeur passée des lieux.

Express.mu (620 x 330) (10) Benoît Padoue et son épouse revenant de la source.

Benoît Padoue, installé dans le village depuis environ 25 ans, habite juste en face. À son arrivée, il ignorait tout de l’histoire des lieux. Pour lui, ce qui subsiste aurait mérité d’être préservé et valorisé. «Je pense qu’on aurait pu faire quelque chose ici. C’est une partie de notre patrimoine. Même si on rénovait ces pierres, ce serait très joli pour notre pays», estime-t-il. Il évoque en souriant les visiteurs venus dans l’espoir de découvrir un véritable château : «Quand ils voient l’état dans lequel il est, ils sont très déçus. Ils ne pensaient pas le trouver comme ça.» Le site est classé au patrimoine national depuis le 6 mai 2022. Sa rénovation coûterait Rs 7 millions, budget conséquent que le conseil de district de Savanne n’a pas.

Express.mu (620 x 330) (11) La grotte construite par les Padoue.

De l’ancien au nouveau village

L’histoire de Bénarès ne s’arrête pas au château. André se souvient de l’époque où les familles vivaient encore dans l’ancien village, avant le grand déplacement. «Ils ont cassé le pont et ensuite ils nous ont donné des terres. C’est comme s’ils nous avaient sortis d’un trou pour nous installer ici», raconte-t-il.

Express.mu (620 x 330) (8) La cheminée, dernier vestige de l’activité sucrière du village qui tient encore debout.

L’ancien village a pratiquement disparu ; seuls quelques lieux de culte et vestiges rappellent la présence de la localité d’autrefois. Les familles, elles, ont reconstruit leur vie à Château-Bénarès, autour de quelques commerces, d’un bureau de poste et d’un petit supermarché. André se souvient d’une boutique chinoise connue sous le nom de Cello, reprise par un autre commerçant et rebaptisée Moris en 1997.

Express.mu (620 x 330) (14) Sous ces champs de canne jadis, le village de Bénarès. La population a été déplacée quelques kilomètres plus loin dans un nouveau village nommé Château-Bénarès.

Autrefois, les enfants grandissaient et étudiaient au village même, dans l’école gouvernementale rénovée dans les années1980. Puis l’établissement a fermé. Les locaux ont accueilli un centre de formation, à son tour déplacé. Aujourd’hui, les enfants sont scolarisés à Rivière-des-Anguilles ou à Tyack. Pour ceux qui ont connu l’époque où l’école faisait vivre le village, cette fermeture symbolise une communauté dépourvue peu à peu de ses infrastructures.

Pourtant, certaines habitudes résistent. Darmen, Raj et André campent toujours sur leurs chaises, au bord de la route. «Nous avons encore nos camarades qui viennent. Nous nous asseyons, nous parlons. Nous rentrons pour déjeuner, puis nous ressortons et nous continuons à discuter», rigolent-ils.

Express.mu (620 x 330) (9) Ce qu’il reste du château de Bénarès, construction coloniale française datant de 1863 et détruite en 1937. Le site est classé au patrimoine national depuis le 6 mai 2022. Sa rénovation coûterait Rs 7 millions, que le conseil de district de Savanne n’a pas.

Des difficultés et des rêves

Ces moments de convivialité contrastent avec certaines réalités du quotidien. En poursuivant notre balade, nous croisons Benoît Padoue et son épouse revenant de la source, chacun portant deux seaux. Les problèmes d’approvisionnement en eau, expliquentils, persistent depuis longtemps: quand elle vient à manquer, il faut marcher jusqu’à la source.

Express.mu (620 x 330) (13) Ramnauth Store, la boutique du coin depuis plus de 20 ans.

Au cœur du village, Ramnauth Store existe depuis plus de vingt ans. Avant de s’installer ici, la famille du propriétaire vivait près du moulin, où sa mère travaillait. Comme tant d’autres, elle a accompagné les transformations du village.

Mais tout n’est pas nostalgie à Château-Bénarès. Benoît nous emmène découvrir la grotte qu’il a aménagée avec son épouse. «Ma femme et moi, nous rêvions d’avoir une grotte», confie-t-il. Après une première, modeste, une seconde plus grande a vu le jour avec l’aide d’amis. On y trouve Notre-Dame de Lourdes, Notre-Dame du Grand Pouvoir et Velankanni. «Ici, nous vivons comme une seule âme», dit-il.

Mamzel Naz, la plage du souvenir

Notre balade s’achève à la plage de Mamzel Naz. Depuis une soixantaine d’années, les habitants transmettent son histoire: Naz, une jeune fille du village, avait l’habitude de s’y baigner. Elle s’y est noyée, et cette portion de côte porte depuis son nom.

Express.mu (620 x 330) (12) Tamadirom Annamalay, nous a emmené à Mamzel Naz, la plage paradisiaque de Château-Bénarès.

Tamadirom Annamalay nous guide sur le chemin étroit et accidenté qui traverse une petite forêt. Vingt minutes plus tard, nous débouchons sur une magnifique plage naturelle, aussi sauvage que paisible. «Château-Bénarès est un bel endroit. Nous demandons simplement aux autorités d’arranger ce chemin, pour aller à la mer facilement et en toute sécurité», plaide-t-il.

En quittant Château-Bénarès, ce ne sont pas les ruines que l’on retient, mais les visages. Le vieux village a disparu, l’école a fermé, le château s’est effondré, le moulin n’existe plus que sur les photographies en noir et blanc… Mais tant que ces voix continueront de raconter Bénarès, Château-Bénarès ne disparaîtra pas.

Publicité