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Surmonter le handicap de l?insularité
Stella Clavisque Maris Indici. La position géographique de Maurice a été un atout depuis les premières heures des colonisations. Verrou stratégique sur la route des Indes pour les Français et les Anglais, Maurice a toujours revêtu un intérêt géostratégique qui justifiait les convoitises des puissances européennes. Au début du XIXe siècle, le ministre britannique Pitt exprime l?importance que l?on prête à la petite île : «Il ne sera pas possible de contrôler l?Inde tant que la France aura l?île de France!». L?avenir de la colonie française d?alors est scellé dans cette phrase.
En fait, que ce soit durant la colonisation française ou la colonisation anglaise, Maurice a toujours été une colonie ouverte sur le monde. L?insularité est un handicap qu?il est nécessaire de surmonter. C?est à l?espace insulaire de s?insérer aux flux mondiaux. L?entreprise n?est pas aisée. Il faut pour cela réussir à devenir un point, même isolé, de passage ou de commerce régional.
Le pays a bénéficié, pour s?insérer au marché mondial de l?ouverture que lui octroyait la puissance coloniale anglaise au marché européen. Le sucre, seule richesse du pays, était exporté massivement en Europe. L?isolement qu?engendre l?insularité a pu être dépassé grâce à la puissance coloniale. Il n?empêche qu?avant cela, durant la période française, Port- Louis a pu devenir un port de commerce régional dynamique. On serait donc tenté de croire que l?ouverture de Maurice au monde n?a été possible qu?au travers des puissances coloniales. Ce serait occulter les initiatives salvatrices de l?Etat indépendant.
En 1968, lorsque sonne l?heure de l?indépendance, les prévisions sur l?avenir de l?île Maurice indépendante étaient pour le moins pessimistes. Une démographie galopante faisait planer le spectre de la surpopulation ? population trop forte au regard des ressources disponibles, bien maigres il faut le dire, et une densité très vite devenue l?une des plus fortes du monde. La monoculture sucrière était la seule ressource d?un pays en proie à un fort taux de chômage. Le commerce extérieur manquait de dynamisme. Ou plutôt, les importations représentaient la plus grande part des échanges extérieurs, Maurice n?exportant que son sucre. Comment réussir à placer la petite île Maurice débarrassée de la tutelle britannique sur la carte des échanges mondiaux ? Bien plus qu?avant, l?insularité était un handicap majeur qu?il fallait surmonter tout en répondant, dans le même temps, aux défis endogènes.
Contenir la croissance démographique était le premier défi. Un planning familial efficace, cité parfois en exemple dans les manuels scolaires de géographie en France, a permis de faire chuter le taux de croissance de la population de 3,12 % en 1963 à 1,94 % en 1972. L?Etat s?est également lancé sur la voie de la diversification économique. Et c?est cette politique de diversification qui a entraîné le développement économique du pays, et de facto, lui a permis de trouver une place dans les flux mondiaux. Dans un article paru dans la revue scientifique Mappemonde en 1999, François Taglioni, géographe à l?université de la Réunion écrit: «Indépendante depuis 1968, son miracle, économique est souvent cité en exemple pour illustrer la possible viabilité des îles de faible dimension dans le monde en développement». Pour certains, les petits Etats insulaires étaient voués à vivoter économiquement. Le handicap géographique est difficilement surmontable dans un contexte de forte concurrence commerciale.
Les espaces insulaires sont plus enclins à rester en marge des flux mondiaux. Pour tirer son épingle du jeu, un territoire insulaire doit être doté de ressources naturelles. C?est le cas pour Trinité et Tobago dans les Caraïbes ? pétrole et gaz assurant un niveau de vie supérieur à la moyenne régionale ? ou encore pour la Nouvelle-Calédonie avec ses gisements de nickel. Si tel n?est pas le cas, le pari est de forger une économie diversifiée et obligatoirement ouverte sur le monde. Force est de reconnaître que peu d?îles en développement ont réussi à s?intégrer aussi bien aux flux mondiaux que Maurice. Les orientations économiques adoptées par le tout jeune Etat ont assuré des débouchés sur le marché européen, d?abord pour le sucre ? industrie soutenue artificiellement pendant plus de trois décennies par l?Europe ? puis pour les produits d?exportation ? textile principalement.
L?ouverture de Maurice au monde a également été rendue possible grâce à une infrastructure de qualité. Le port et l?aéroport ont été les clés de voûte d?un système basé sur l?ouverture pour sortir Maurice de l?isolement géographique. La création de la compagnie nationale d?aviation a, en ce sens, été une avancée majeure. Air Mauritius relie le pays aux capitales européennes, aux pays de la région, à l?Asie et l?Australie. La compagnie est un pilier majeur dans le développement du secteur touristique. Le port, quant à lui, est la principale porte d?entrée et de sortie du pays.
<I>«L?ouverture de Maurice au monde a également été rendue possible grâce à une infrastructure de qualité. Le port et l?aéroport ont été les clés de voûte d?un système basé sur l?ouverture pour sortir Maurice de l?isolement géographique.»</I>
Des infrastructures de communication efficaces sont un atout structurel pour un Etat insulaire, même si des difficultés conjoncturelles existent. En 1969, alors que la zone franche se créait, Plaine Lauzun au sud-ouest de la capitale a été la première zone d?exportation identifiée. La zone franche s?appuyait donc très clairement sur l?interface principale, le port.
Le port commercial est devenu port franc au début des années 1990 afin d?accroître son dynamisme et son attractivité. Dans un contexte mondialisé, alors que Maurice est parvenue à intégrer les flux mondiaux, le pays n?a d?autre choix que de poursuivre sur la voie de la modernisation des infrastructures pour soutenir la concurrence.
En quarante ans d?indépendance, le chemin parcouru par la petite île Maurice est impressionnant. Le pays est souvent cité comme un exemple de réussite économique, non seulement parmi les petits Etats insulaires, mais aussi sur la scène africaine. La gageure s?est avérée surmontable. Tout en restant un point sur la carte du monde, Maurice est relativement bien intégrée aux flux mondiaux. Les orientations économiques post-indépendance, les infrastructures portuaires et aéroportuaires, la stabilité politique et sociale donnent raison au géographe François Taglioni lorsqu?il note que «Maurice fait partie, à plus d?un titre, des «grands» parmi les petits Etats insulaires en développement».
Maurice, chef de file des Petits Etats insulaires</B>
En 2005, Maurice a accueilli la conférence internationale des Nations unies sur les Petits Etats insulaires en développement. Le pays fait figure d?exemple en matière de développement parmi ses pairs. Le passage d?une économie basée sur la monoculture sucrière à une économie diversifiée et ouverte sur le monde, a permis à Maurice d?asseoir sa notoriété sur la scène internationale. Lors de cette conférence internationale, la Stratégie de Maurice et la Déclaration de Maurice ont été adoptées par l?ensemble des participants. Il s?agit d?opter pour une démarche commune en faveur du développement durable des espaces fragiles. Les milieux insulaires, bien que différents, rencontrent des problèmes similaires (vulnérabilité au changement climatique, gestion des déchets par exemple). Dans ce cadre, la coopération entre les petits Etats insulaires doit être encouragée afin de bénéficier de l?expertise des pairs. Tirer partie de l?insularité est un véritable jeu d?équilibriste. Le développement doit tenir compte des spécificités insulaires. Milieux fragiles par définition, le développement dans les îles nécessite une réflexion systémique alliant développement économique, réduction des inégalités, protection de l?environnement et intégration aux flux mondiaux à travers une niche spécifique à identifier. Les principales thématiques abordées dans la Stratégie de Maurice concernent la gestion des terres, des ressources marines, des déchets, des ressources en eau, de l?énergie; le développement d?un tourisme tenant compte de la fragilité du milieu; les transports et les réseaux de communication reliant ces isolats au monde.
<B>Insularité et nombrilisme</B>
L?insularité a un impact qu?il ne faut pas minimiser sur le comportement identitaire d?une population. On parlera alors d?insularisme. Selon Pierre Georges, dans son dictionnaire «Les mots de la géographie», l?insularisme est «la propension qu?ont souvent les insulaires à cultiver à l?excès leur spécificité, pour mieux affirmer leur identité culturelle». Il va sans dire que cette définition est très largement vérifiable à Maurice comme dans tout autre espace insulaire. De la Corse à la Martinique, des Fidji à la Polynésie ou de Taiwan à Maurice, toute société insulaire tient à son originalité. La promotion d?une culture, et partant, d?une identité spécifique, est intimement liée au milieu. L?espace est clairement délimité, donc perçu et approprié. Une île plus que tout autre espace devient territoire. Cela encourage une certaine forme de nombrilisme. Plus qu?ailleurs, les défis locaux revêtent une importance capitale. Plus qu?ailleurs, lorsque l?île est citée, surtout en exemple, l?écho s?en fait entendre. Plus qu?ailleurs, se réclamer de ce territoire insulaire procède davantage d?une affirmation identitaire que d?un relent patriotique. La fierté mauricienne, et peut-être même le nombrilisme mauricien, trouvent très probablement leur terreau dans la réussite de l?île Maurice indépendante. La tutelle coloniale a créé un sentiment d?appartenance artificiel dans la mesure où l?insulaire ne pourra se reconnaître dans le «fog» londonien par exemple. C?est bien le milieu insulaire, le multiculturalisme et ses limites, le pari interculturel, le parcours de développement admirable, qui expliquent, entre autres, la force de l?insularisme et donc de l?identité mauricienne. Cette identité sera d?autant plus forte et exprimée face à l?étranger. Les divisions internes n?ont plus lieu lorsqu?il s?agit d?affirmer une unicité culturelle ? réelle, de façade ou fantasmée ? irréductiblement différente des autres. Pour les insulaires cette affirmation de soi est encore plus forte : de fait, un Rodriguais bien que faisant partie de la République de Maurice n?est en rien un Mauricien ? culturellement parlant. La proximité des îles n?engendre pas une quelconque fusion identitaire. Maurice ne saurait être le centre du monde. Toutefois, la réussite du pays explique une fierté non dissimulée. Le «petit Tigre de l?océan Indien» peut se gargariser de sa réussite. Pour autant, il n?en oublie pas les nouveaux défis qui se posent à lui, tout comme à l?ensemble des petits Etats insulaires.
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