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Sous l?emprise des trafiquants
Maurice surprend, mais pour les mauvaises raisons. Ainsi, pour 1,2 million d?habitants, le pays figure dans le top 5 des pays consommateurs de drogues dures depuis 2001. Un récent rapport des Nations unies nous classe même comme étant le premier des pays africains consommateurs d?héroïne et le second à l?échelle mondiale. Et l?équation est simple : s?il y a une telle demande, il doit forcément y avoir une offre équivalente.
Des dispositifs trop perméables, des trafiquants astucieux et une population consommatrice d?opiacés toujours grandissante. Autant d?aspects qui rendent quasi vaines les tentatives d?endiguer le trafic de drogue. L?efficacité de la répression est mise en doute, car les trafiquants se réinventent constamment. Et avec succès. Voyage au c?ur d?un trafic édifiant.
Au premier regard, cette image de Maurice est impalpable. Mais derrière ses allures d?île paradisiaque, c?est un visage plus glauque qui se profile. À l?image du village de Plaine-Magnien. « Ceux qui savent vous le diront : Plaine-Magnien, est l?un des épicentres pour le passage de la drogue. Tout se concentre ici, peut-être parce que l?aéroport est à proximité, et que touristes et Mauriciens se côtoient facilement », confie un habitant de la région.
Situé aux abords de l?aéroport, Plaine-Magnien a l?apparence d?un village ordinaire, avec ses rues animées, ses habitants qui jouent aux dominos. Mais qu?on ne s?y trompe pas, le village est, hélas, un avant-poste du trafic de drogue.
Chaque jour, taxis et autres véhicules provenant des quatre coins du pays déferlent dans les ruelles. Revendeurs et « jockeys » se bousculent à l?entrée du village pour récupérer la marchandise : Gandia, Brown Sugar. « Il y a en permanence des allées et venues dans le village. Des taxis venant des faubourgs de la capitale et d?autres endroits font la navette. Il faudrait être aveugle pour ne pas comprendre ce qui se passe ici », poursuit notre interlocuteur.
Mais l?action principale se joue au large de nos côtes et dans les airs. La fréquence des personnes interceptées à l?aéroport donne une idée des méthodes des trafiquants. « Ces derniers ne se déplacent jamais en personne. Ils ont des complices dans les aéroports. Par exemple, ils ont des contacts avec des agents d?entretien dans l?avion. De là, ces derniers vont placer un paquet sous un siège. Une fois que l?avion atterrit à Maurice, un autre complice récupère ce paquet », révèle une source des services des douanes à l?aéroport.
Et ce système n?est pas le seul utilisé dans les aéroports. Des passeurs prêtent aussi leur corps pour cacher de la drogue. On les appelle des « mules ». Ces derniers n?hésitent pas à avaler des préservatifs contenant de l?héroïne et d?autres substances. Certains préfèrent utiliser des méthodes plus classiques, comme le double fond d?une valise, des vêtements, semelles de chaussures et autres accessoires.
« mules » moins suspectes
Les trafiquants changent ainsi de tactique. Depuis les années 80 et le début de l?importation d?héroïne à Maurice en provenance de l?étranger, les « mules » étaient souvent des Indiens. Mais trop identifiables par les douaniers, et systématiquement fouillés, les « narcos » optent maintenant pour des « mules » moins « suspectes ».
« Pendant longtemps, les passeurs étaient des Africains ou des Indiens, trop repérables.
Ce que nous constatons actuellement, il y a un changement de profil. Les trafiquants emploient désormais des Sud-Africains et des Européens », souligne Imran Dhannoo, directeur du Centre Idrice Goomany.
Ainsi ces « mules » brouillent les pistes, partent de l?Inde, transitent par l?Afrique ou Madagascar et finissent par atterrir à Maurice. L?arrestation d?un consultant militaire américain, Scott Bradley Mertz, en mars dernier, illustre ce nouveau mode opératoire. Mertz, basé en Ouganda, est arrivé à Maurice le 29 mars, sur le vol MK 535 provenant de Nairobi. Ce sont ses contacts dans la capitale kenyane qui l?ont sollicité pour livrer 1,3 kg d?héroïne. Mauvaise pioche pour les trafiquants, l?Américain est repéré et arrêté.
Plusieurs longueurs d?avance
Pour éviter de telles mésaventures, les trafiquants envoient des éclaireurs à Mau-rice. Leur rôle : observer le travail des douaniers et leur façon de fouiller les bagages, afin de les contrer. Une autre méthode consiste à laisser filtrer, auprès de la police, des informations concernant un autre passeur. Pendant que ce dernier se fait arrêter par la police, une autre « mule » passe entre les mailles du filet, avec plus de drogue. Ainsi, pendant que les autorités se vantent d?une saisie, une autre cargaison arrivée dans leur dos alimente le marché.
Cependant, selon la Mauritius Revenue Authority (MRA), les contrôles sont de plus en plus drastiques. Les agents de la MRA ont à leur disposition des chiens renifleurs à l?aéroport, mais aussi un scanner permettant de vérifier le contenu des conteneurs au port, autre point liant Maurice à l?étranger. Au moindre doute sur une cargaison, ils procèdent à la fouille du chargement. Si ces derniers découvrent de la drogue, ils font appel à l?Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU).
Mais malgré les saisies fréquentes, le rapport entre la consommation théorique des toxicomanes mauriciens et la quantité interceptée par les agents de l?ADSU demeure insignifiant (voir hors-texte). Les travailleurs sociaux sont les seuls à le clamer : les trafiquants ont toujours eu une ou plusieurs longueurs d?avance sur les autorités.
« Les drogues de Madagascar, par exemple, arrivent surtout sur des bateaux de pêche.
Les trafiquants se mettent en contact avec des pêcheurs malgaches. Très pauvres, ils acceptent de faire le sale boulot pour quelques sous », explique Ally Lazer, travailleur social qui a fait de la lutte contre la drogue un de ses combats principaux.
Les cargos sont aussi utilisés. « Cela concerne les navires provenant d?Afrique ou d?Inde. Ils transportent surtout de l?héroïne. Avant que le cargo ne rentre au port, un autre bateau vient à sa rencontre et récupère la marchandise », ajoute Ally Lazer. Et c?est principalement sur nos côtes, trop peu surveillées, que les bateaux de plaisance récupèrent des quantités massives de drogue du-re. Un de ces points de récupération est d?ailleurs très connu de certains cito-yens : une région près de Flic-en-Flac, pas très populaire à cause de la présence de falai-ses. Les patrouilles des gardes-côtes y sont moins fréquentes. Et les trafiquants en profitent?
Il aura d?ail-leurs fallu de la cavale des trois suspects dans l?affaire des braquages d?hôtels du littoral sud du pays, et leur arrivée ? sans embrouille ? sur les côtes de la Réunion pour sensibiliser les autorités au manque de contrôle sur nos côtes. Quelque chose, on imagine, que les trafiquants, eux, ont bien compris?
Le constat est édifiant
Au final, l?équation est simple. Les autorités assurent avoir saisi plus de 8 kilos de cannabis, 25 kilos de haschisch et 13 kilos d?héroïne en deux ans et deux mois. Or les travailleurs sociaux estiment à 57 kilos la quantité d?héroïne seule, consommée au minimum chaque mois dans le pays (voir hors texte). « Le pays ne peut produire à lui seul, une telle quantité de drogue. Mais Maurice n?a jamais connu de pénurie de drogue, et si pénuries il y a eu, elles étaient fictives et provoquées par les trafiquants eux-mêmes, pour faire monter les enchères. Nul doute que ces substances passent par nos frontières », conclut Ally Lazer. Ainsi, le constat est édifiant.
En attendant le prochain rapport sur la situation de Maurice, et en absence d?études officielles et fia-bles, il n?y a que le constat des travailleurs sociaux sur le terrain et les chiffres officiels d?interpellations et de saisies pour faire un bilan du trafic de drogue à Maurice.
Et le bilan est accablant : un échec sur toute la ligne.
■ LES ROUTES DE LA CAME
■ Madagascar-Maurice : Les enquêteurs de la brigade antidrogue mettent au jour, début avril, un réseau d?importation de drogue et arrêtent quatre Malgaches et un Mauricien. Au total, ce sont sept kilos de cannabis que les policiers saisiront, dont deux au domicile du Mauricien. Trois autres kilos avaient été dissimulés sur le bateau de pêche Bethu. L?un des pêcheurs arrêtés finira par avouer qu?il a balancé un colis contenant du cannabis, lesté d?une barre de fer, dans le lagon. Aidés par ces indications, les plongeurs de la National Coast Guard parviennent à récupérer le colis, qui contenait deux kilos de cannabis. Les trafiquants, semble-t-il, n?étaient pas à leur coup d?essai.
■ Afrique du Sud-Maurice : Les trafiquants de drogue utilisent de plus en plus l?Afrique du Sud et le Kenya comme pays de transit pour acheminer de la drogue à Maurice. À tel point que, dans les milieux de la police, on concède que les vols en provenance d?Afrique font l?objet d?une surveillance accrue. En août 2007, une ressortissante sud-africaine est arrêtée à sa descente d?avion à Plaisance, avec un kilo d?héroïne. La valeur marchande de cette drogue était estimée à Rs 10 millions. Les policiers découvriront peu après que les contacts locaux de la jeune femme l?attendaient dans une chambre d?hôtel à Belle-Mare. Les deux autres suspects seront arrêtés peu après.
■ Réunion-Maurice : Il n?est pas rare de voir des trafiquants faire le va-et- vient entre Maurice et la Réunion pour s?approvisionner. Un ingénieur français a été appréhendé à sa descente d?avion chez nous au début du mois, alors qu?il avait de la drogue en sa possession. L?individu, en provenance de la Réunion, avait dissimulé 2,5 kilos d?héroïne dans le double fond de sa valise. Une marchandise estimée à Rs 25 millions. Quand ce n?est pas par la voie des airs, c?est par bateau que les narcotrafiquants font entrer de la drogue. Ils dissimulent alors la marchandise à bord de catamarans ou de hors-bord, et larguent leur colis au large. Celui-ci est alors récupéré par leurs contacts locaux.
Ci-contre, les chiffres officiels communiqués par le Police Press Office par rapport aux délits enregistrés par la police de début 2006 à mars 2008.
Au premier abord, ces chiffres semblent indiquer une bonne performance des méthodes de répression mises en place dans le pays par les autorités, notamment l?Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU). Mais une analyse plus approfondie démontre que ces résultats sont insignifiants, voire ridicules.
Car il existe un décalage énorme entre la quantité de drogue saisie et la consommation locale pendant cette période.
Il en va ainsi de l?héroïne. Un rapport en 2004 avait estimé le nombre d?héroïnomanes à 20 000 à Maurice. Aujourd?hui, les travailleurs sociaux estiment que ce chiffre est passé à 25 000. Suivant la logique qu?un consommateur d?héroïne dépendant a besoin de trois doses par jour, les 25 000 héroïnomanes estimés par les officiers du Centre Idrice Goomany consommeraient, au minimum, un total de 57 kg d?héroïne par mois ! Or en deux ans et deux mois, l?ADSU a saisi un total d?environ 14 kilos, soit 0,9 % de la totalité de l?héroïne qui est arrivée à Maurice et qu?ont consommée les 25 000 héroïnomanes?
Autre exemple : le cannabis. La police a saisi, en deux ans et deux mois, 8 kilos de cannabis issus de l?importation, et non de la culture locale. Partant de l?estimation qu?un pouliah de cannabis contient environ un gramme, un groupe de cinq gros consommateurs ? à raison de trois à quatre joints par jour pour chacun ? consomme environ une dizaine de grammes quotidiennement, 300 grammes sur un mois, 3,6 kilos par an. Sur deux ans et deux mois, ce groupe aura consommé environ 8 kg de cannabis. Ainsi, l?ADSU aura saisi l?équivalent de la consommation de cinq fumeurs de cannabis seulement pendant cette période?
Ils ne sont pas nombreux, une quinzaine tout au plus à travers le pays. Mais leur travail sur le terrain est d?une importance capitale dans le combat contre la drogue.
Au premier regard, on a l?impression qu?ils sont maçons, marchands ambulants, etc. S?agit-il d?indicateurs de la police ? Non, ils sont bel et bien des agents, plus précisément de l?ADSU. Ils opèrent sous couverture afin d?infiltrer les réseaux de circulation de drogue. Eux, ce sont les membres de la Field Intelligence Unit (FIU). Leur rôle : recueillir des informations sur le terrain pour permettre à leurs collègues d?intercepter tout mouvement de drogue à l?intérieur du pays ou entre des individus. Les membres de cette unité spécialisée de l?ADSU, contrairement à leurs autres collègues de la brigade antidrogue, ne roulent pas dans des voitures banalisées, reconnaissables malgré tout, mais sont polyvalents, opèrent seuls et se fondent dans la population locale. Il faut savoir que l?ADSU est composée d?environ 300 à 400 agents de police, répartis dans une quinzaine d?équipes à travers le pays. Chaque équipe quadrille une zone. Ils sont donc dix à quinze par équipe à surveiller toute activité illicite liée à la circulation ou la consommation de la drogue. Mais pour procéder à une interpellation quelconque, les officiers de l?ADSU dépendent énormément sur les informations sûres que leur fournissent les agents de la FIU.
La technique semble issue des polars : l?agent de la FIU infiltre un réseau de drogue, se fait accepter par le groupe et finit par participer à des transactions. En même temps, il fait régulièrement des rapports à ses collègues sur les mouvements du groupe.
Le jour de l?interpellation des dealers ou consommateur, l?agent de la FIU se fait aussi arrêter pour ne pas éveiller les soupçons. Mais alors que les personnes incriminées sont retenues dans certaines prisons de l?île, l?agent de la FIU est remis en circulation, et transféré dans une autre zone où il recommence son activité sur le terrain.
C?est de cette façon que l?ADSU réussit de grandes saisies de drogue. Mais il n?y a pas que les agents de la FIU, mais aussi des indicateurs ou des groupes rivaux dans le trafic de drogue, qui se font « indics » d?un jour. Car les agents de l?ADSU sont souvent confrontés à des situations où il faut laisser passer un petit poisson ? en échange d?informations ? pour pouvoir en attraper un ou plusieurs plus gros. Mais malgré leurs efforts et les résultats, la réalité des chiffres tend à démontrer que le combat contre la drogue est loin d?être gagné.
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