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Interview de…
Patrick Assirvaden : «Si le niveau des réservoirs continue de baisser, il faudra des mesures plus strictes»
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Interview de…
Patrick Assirvaden : «Si le niveau des réservoirs continue de baisser, il faudra des mesures plus strictes»
Patrick Assirvaden, ministre de l’Énergie et des Services publics. © Vashish Kiranchand Sookrah
Alors que le niveau des réservoirs de Mare-aux-Vacoas et de La Nicolière suscite l'inquiétude et que des restrictions d'eau sont en vigueur depuis le 10 août et ce, jusqu'à fin novembre, le ministre de l'Énergie et des services publics, Patrick Assirvaden, fait le point sur la gestion du stress hydrique à Maurice.
Le stress hydrique figure aujourd’hui parmi les principales préoccupations dans le pays. Quel constat faites-vous de la situation ?
Il y a deux réservoirs qui nous préoccupent particulièrement : Mare-aux-Vacoas, le plus grand du pays, et La Nicolière. Autour de Mare-aux-Vacoas, nous avons enregistré un déficit pluviométrique important. Nous avons géré la situation dans la mesure du possible en repoussant au maximum les restrictions. Mais au vu du déficit enregistré et des prévisions météorologiques pour les prochaines semaines et les prochains mois, il était clair que des mesures étaient nécessaires. Sans restriction, le niveau du réservoir aurait pu atteindre 17% à 20% vers la fin de septembre, ce qui aurait été très préoccupant.
Des restrictions sont donc entrées en vigueur le 10 août, notamment sur les horaires d’approvisionnement en eau ainsi que sur certains usages, comme le lavage des bâtiments et des véhicules, afin de préserver les réserves.
La Nicolière constitue également un point d’inquiétude, puisqu’elle est utilisée à la fois pour l’irrigation et l’approvisionnement domestique. Contrairement à d’autres réservoirs, il n’est pas possible d’y acheminer facilement de l’eau provenant d’autres sources. Des mesures ont donc également été prises dans le Nord, notamment sur l’irrigation. L’irrigation des légumes n’a pas été arrêtée.
En parallèle, le Plan Marshall de l’eau est mis en œuvre afin de mobiliser d’autres sources. Cela comprend notamment le forage de nouveaux «boreholes», l’acquisition de 15 «Containerised Pressure Filters» pour traiter et injecter dans le réseau de l’eau provenant notamment des rivières, ainsi que des projets de mini-barrages pour retenir davantage d’eau.
Il faut maintenant attendre les fortes pluies de la saison estivale. En attendant, il faut vivre avec les ressources dont nous disposons. Les restrictions doivent donc être appliquées de manière graduelle à travers le pays, afin de permettre à la population de vivre normalement et aux entreprises de poursuivre leurs activités, tout en préservant suffisamment d’eau pour tenir jusqu’à l’été.
© Vashish Kiranchand Sookrah
Concernant les restrictions mises en place ce mois-ci jusqu’à fin novembre, y a-t-il des contrôles pour s’assurer qu’elles sont respectées ?
Nous effectuons des contrôles. Par exemple, le lavage des voitures avec de l’eau recyclée est permis, mais l’utilisation d’eau potable de la CWA à cette fin ne l’est pas. Une surveillance est assurée grâce à une collaboration entre la Water Resources Commission, la CWA et la police, qui veille à l’application de la loi et effectue des contrôles sur le terrain afin de repérer les usages de l’eau qui ne sont pas autorisés. Bien sûr, il y aura toujours des personnes qui enfreignent la loi. Mais celle-ci s’applique à tout le monde, y compris aux personnes relevant du ministère et du gouvernement. Toute personne prise en infraction est passible d’une amende de Rs 50 000 à Rs 200 000 et d’une peine d’emprisonnement n’excédant pas deux ans.
Si la sécheresse se poursuit, envisagez-vous de mettre en place des mesures de restriction plus sévères ?
Oui. Les restrictions peuvent être renforcées progressivement selon l’évolution de la situation. Si le niveau des réservoirs continue de baisser et que les pluies se font attendre, il faudra prendre des mesures plus strictes.
Le changement climatique ne concerne pas uniquement Maurice. De nombreux pays sont confrontés à des phénomènes tels que les inondations et les épisodes de canicule. Il nous faut donc gérer la situation actuelle tout en pensant à l’avenir. Si ses effets s’accentuent, il faudra adapter les restrictions afin de préserver l’eau pour la survie de la population.
Le changement climatique et le manque de pluie persistent chaque année. Quels sont les projets prévus à moyen et long terme pour faire face au stress hydrique ?
Nous avons des projets à court, moyen et long terme, aussi bien pour l’eau que pour l’énergie. À court terme, nous travaillons notamment sur les forages de nouveaux «boreholes» afin d’ajouter de l’eau au réseau. À court et moyen terme, nous nous attaquons aussi aux pertes dans le réseau, qui atteignent 62 %, contre 17 à 20 % dans d’autres pays.
Cette situation s’explique notamment par un «Pipe Replacement Programme» qui a été catastrophique dans le passé, ainsi que par des tuyaux de plus de 60 ans. Avec l’aide du gouvernement indien, nous avons obtenu Rs 2,9 milliards pour remplacer 114 kilomètres de tuyaux dans 13 régions du pays, sur une période d’environ deux ans et demi à trois ans. Les travaux devraient débuter vers la fin de 2026.
La CWA estime toutefois qu’environ 1 500 kilomètres de tuyaux doivent être remplacés à travers l’île. Cela représenterait un coût d’environ Rs 37 milliards, que nous n’avons pas actuellement. Le remplacement se fera donc progressivement. Nous travaillons également avec des experts indiens et singapouriens sur le «Non-Revenue Water», en utilisant des technologies telles que l’intelligence artificielle, des sondes et des drones pour détecter les fuites.
À moyen et long terme, nous avons également le projet du barrage de Rivière-des-Anguilles, qui est actuellement au Central Procurement Board. Il devrait permettre d’ajouter environ 50 000 m³ d’eau par jour au réseau et de desservir notamment le Sud, l’Ouest et une partie du Centre. Le projet comprend le barrage ainsi qu’une station de traitement.
Le Plan Marshall de l’eau, présenté au Conseil des ministres il y a environ neuf mois, repose également sur plusieurs axes, dont le barrage de Rivière-des-Anguilles, le forage de «boreholes» et la construction de mini-barrages pour retenir l’eau qui se perd actuellement. Nous avons aussi lancé un appel d’offres international pour le forage et la recherche d’eau souterraine.
Concernant les «Containerised Pressure Filters» (CPF), nous en avons actuellement 52 et 15 autres seront ajoutés, portant le total à 67. Ces stations mobiles permettent de pomper l’eau des rivières lorsqu’elle risque de se perdre, de la traiter et de l’injecter dans le réseau. Ce système est notamment utilisé à Albion et à Beau-Songes.
Le dernier volet concerne le dessalement. Nous avons décidé d’examiner cette option, notamment en nous inspirant de pays comme le Maroc et l’Arabie saoudite. À Rodrigues, une station de dessalement est en cours de réalisation, pour un coût d’environ Rs 1 milliard. Son inauguration est prévue vers août ou septembre.
À Maurice, nous envisageons la possibilité d’une station de dessalement dans le Nord, avec une capacité pouvant aller de 10 000 à 50 000 m³ par jour. Nous avons signé un protocole d’accord avec le Maroc dans le secteur de l’eau et nous sommes également en discussion avec l’Arabie saoudite afin de bénéficier de leur expertise et d’examiner les possibilités de financement. Nous n’avons pas les moyens de financer seuls une station de dessalement. Il nous faut donc à la fois l’expertise et le financement nécessaires.
En parallèle, une étude indépendante sur le dessalement a été commandée. Elle prendra environ neuf mois et permettra notamment d’évaluer la capacité à installer, l’emplacement, les aspects environnementaux, la technologie et les possibilités d’intégration au réseau. Si le projet est concluant dans le Nord, il pourra être reproduit ailleurs dans le pays.
© Vashish Kiranchand Sookrah
Qu’est-ce qui a motivé la décision de revoir à la hausse le tarif de l’eau ?
Le dernier tarif de l’eau remonte à 2012. Nous sommes en 2026. À Maurice, l’eau reste pratiquement gratuite. Le coût de production est d’environ trois sous par litre. La CWA fonctionne à perte : la production d’un m³ d’eau potable coûte environ Rs 24, alors qu’il est vendu à environ Rs 14. La CWA perd donc environ Rs 10 sur chaque m³ vendu.
C’est pour cette raison que nous avons demandé une révision du tarif. Nous n’avons pas touché aux tarifs domestiques, mais nous avons estimé que ceux qui ont la capacité de payer davantage doivent contribuer davantage, notamment les banques, les compagnies d’assurance, les grandes industries, les «smart cities» et les projets relevant de l’«Integrated Resort Scheme» (IRS).
Je ne suis pas satisfait de l’attitude de l’industrie en général. Elle déplore la hausse de ses coûts, mais lorsque nous lui demandons d’utiliser l’eau usée traitée que nous rejetons actuellement à la mer, elle ne le fait pas suffisamment. Environ 55 000 m³ d’eau traitée sont rejetés chaque jour. Nous demandons notamment aux industries de l’utiliser pour certaines opérations, comme le refroidissement des moteurs. Une partie du secteur privé l’utilise déjà, notamment pour les terrains de golf.
Au lieu d’utiliser de l’eau potable, il faut privilégier l’eau usée traitée. Si le niveau de traitement n’est pas suffisant pour certains usages, nous pouvons investir davantage pour l’améliorer. Cela permettrait de valoriser cette ressource plutôt que de la rejeter en mer, tout en réservant l’eau potable aux besoins de la population.
Nous travaillons sur un moratoire afin qu’à moyen terme, l’industrie soit obligée d’utiliser davantage d’eau usée traitée. Elle ne pourra pas continuer à dépendre entièrement de la CWA. Ceux qui arrosent leurs gazons ou leurs terrains de golf ne pourront plus compter sur l’eau de la CWA, même lorsqu’il s’agit d’eau brute.
Pour les hôtels également, nous envisageons qu’ils soient davantage autonomes, notamment à travers de petites unités de dessalement. Les exigences liées aux «Environmental Impact Assessments» (EIA) et aux «Building and Land Use Permits» (BLUP) pourraient être renforcées afin d’intégrer ces obligations. Comme pour l’énergie, où une partie des besoins peut provenir de panneaux solaires, il faut être autonome en matière d’eau, de captage des eaux de pluie et de durabilité.
Il faudra peut-être donc revoir les exigences des BLUP et des EIA afin d’imposer certaines mesures permettant aux projets d’assurer davantage leur autonomie en eau et en énergie.
Passons au secteur de l’énergie. À l’approche de l’été, comment vous préparez-vous à faire face à cette période où la demande augmente ?
Je préviens que l’été sera difficile, car aucune nouvelle centrale n’a été ajoutée au réseau. L’année dernière, nous avions lancé une campagne d’efficience énergétique en partenariat avec la presse, qui nous avait permis d’économiser entre 15 et 20 mégawatts (MW). Nous allons renouveler cette campagne cette année. Je crois dans la maîtrise de la demande et la sobriété énergétique. Il ne suffit pas d’augmenter la production.
Nous avons aussi un accord avec les hôtels qui disposent de générateurs. Si la situation se détériore entre 6 heures et 21 heures, par exemple si la demande atteint 615 MW alors que nous ne disposons que de 600 MW, nous leur demanderons de mettre leurs générateurs à contribution pour soulager le réseau.
Nous avons également acheté des batteries de 20 MW chacune, qui seront disponibles sur le réseau entre 6 heures et 21 heures afin de répondre à la demande pendant les heures de pointe.
Nous avons par ailleurs adapté le calendrier des travaux de maintenance. Ils seront autant que possible réalisés lorsque la demande est plus faible, notamment en hiver, afin que les machines soient disponibles pendant l’été.
Des projets d’énergies renouvelables doivent également être intégrés au réseau, notamment dans le photovoltaïque. Du côté des ménages, une subvention de Rs 75 000 est accordée pour l’installation de panneaux solaires. Pour un système coûtant, par exemple, Rs 200 000, le ménage doit trouver les Rs 125 000 restantes. La DBM dispose d’un fonds de Rs 1 milliard pour faciliter l’accès à ces prêts. Nous ciblons notamment les ménages de la classe moyenne, jusqu’à Rs 150 000 de revenus.
Les panneaux peuvent avoir un impact important sur les factures. Une personne qui payait environ Rs 900 par mois a ainsi vu sa facture passer à Rs 13 après l’installation. Une autre, qui payait environ Rs 6 000 en été, a installé un système de 10 kW et reçu une facture de Rs 384.
Les conditions du programme de subvention ont été assouplies, passant de 11 à quatre. Nous voulons permettre à environ 15 000 ménages supplémentaires d’installer des panneaux sur leur toit au cours des trois prochaines années. Environ 12 000 ménages en disposent déjà. À plus long terme, l’objectif est d’atteindre environ 80 000 foyers équipés au cours des cinq à sept prochaines années.
Lors de mon déplacement en Inde, j’ai également demandé au gouvernement indien 100 000 kits comprenant des panneaux solaires, un «inverter» (onduleur) et une batterie.
Vous aviez annoncé, en novembre 2025, plusieurs projets visant à constituer un «bouquet énergétique» pour accompagner la transition verte. Où en êtes-vous aujourd’hui avec ces différents projets ?
Nous voulons diversifier notre production. Nous avons actuellement le charbon et la bagasse. À mon avis, le charbon va progressivement disparaître, notamment parce que les banques ne veulent plus financer ce type de projet. Pour l’instant, il sert à compléter la bagasse, qui est utilisée pendant environ six mois de l’année. Le charbon permet ainsi d’assurer la continuité durant l’autre partie de l’année.
Nous avons également l’hydroélectricité, mais le manque de pluie nous limite actuellement. L’huile lourde représente aussi environ 45 à 48 % de la production du CEB. Son coût a fortement augmenté : une cargaison qui coûtait environ Rs 700 millions coûte aujourd’hui Rs 1,2 milliard.
Pour l’éolien, nous voulons agrandir le parc de Plaine-des-Roches avec l’ajout de 20 MW.
Le photovoltaïque constitue également un axe important. Nous avons lancé deux appels d’offres : l’un pour dix projets de 10 MW, soit 100 MW avec batteries, et l’autre pour trois projets de 40 MW, soit 120 MW. Ce dernier appel d’offres doit se clôturer début septembre.
Nous avons aussi lancé un appel d’offres pour l’agrivoltaïque afin de répondre à la problématique du foncier. Vingt-quatre projets représentant 93 MW ont été approuvés par le CEB. Les promoteurs doivent obtenir un «Land Conversion Permit», afin de combiner production agricole et énergie solaire.
Nous travaillons également sur le stockage. J’ai signé avec le gouvernement chinois un accord d’un milliard de roupies pour l’achat de batteries.
Un projet de photovoltaïque flottant de 17 à 20 MW est par ailleurs en phase de finalisation à Tamarind Falls avec la compagnie indienne NTPC, dans le cadre d’un accord de gouvernement à gouvernement avec l’Inde.
Enfin, nous travaillons sur la biomasse, notamment les copeaux de bois, qui pourraient progressivement remplacer le charbon. Nous voulons substituer environ 15 % du charbon par cette ressource. Les industries qui utilisent actuellement le charbon devront progressivement s’en détourner et se tourner vers les copeaux de bois, qui pourraient notamment provenir d’Afrique du Sud, de Namibie ou du Mozambique. Je préside un comité avec le secteur privé sur la biomasse pour travailler sur cette transition.
Il y a une progression. Elle n’est peut-être pas encore satisfaisante, mais nous avançons.
Depuis le 1ᵉʳ mai, les tarifs d’électricité ont augmenté de 15 %, avec des exemptions pour certaines catégories de consommateurs. Quel a été l’effet de cette révision tarifaire ?
Je dois dire que cette hausse n’est pas suffisante. Pour atteindre le seuil de rentabilité, il aurait fallu augmenter les tarifs de 25 %. Mais nous ne voulons pas non plus pénaliser l’industrie, le développement du pays et les consommateurs. La hausse de 15 % a permis au CEB de souffler un peu, mais elle reste insuffisante. Pour l’instant, une nouvelle hausse n’est pas à l’ordre du jour.
Qu’en est-il de l’approvisionnement en huile lourde dans le contexte de la crise au Moyen-Orient ?
Je pense qu’il faudra vivre avec cette crise. Elle va probablement durer, même si son intensité peut diminuer. Nous ne retrouverons pas, à mon avis, les prix de l’huile lourde d’avant. Aujourd’hui, produire un kilowattheure d’électricité à partir de l’huile lourde nous coûte environ Rs 12 à Rs 13. Cela doit nous pousser davantage vers le photovoltaïque.
L’énergie renouvelable est moins coûteuse. Cette crise doit donc être considérée comme une opportunité pour accélérer notre transition énergétique. Notre stratégie doit davantage s’orienter vers les énergies renouvelables. C’est pour cette raison que je pousse fortement au développement de projets renouvelables dans les ménages, l’industrie, les parkings et sur les plans d’eau.
Je rêve que, dans cinq à sept ans, nous ayons une forte pénétration des énergies renouvelables. À ce moment-là, nous verrons comment mieux gérer et canaliser cette énergie. Je pousse dans cette direction.
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