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Sortir de l?insularité
Avant l?ancien directeur des douanes, le Canadien Bert Cunningham, il y a eu d?autres spécialistes étrangers qui ont été rejetés dans les milieux où ils étaient appelés à ?uvrer. On se souvient de Bill Duff, en tant que commissaire des prisons ou encore de Philip Cash à la tête de Airports of Mauritius. Ils indisposent. Ils dérangent. Et forcément, ils deviennent la cible des critiques.
Parallèlement, il faut aussi rappeler que de nombreux étrangers exercent dans l?île à différent niveau professionnel, autant en tant que travailleurs manuels qu?en tant que professionnels en cols bleus. Il faut donc éviter toute tentation manichéenne.
Les différentes personnes sollicitées pour cet exercice n?hésitent d?ailleurs pas à affirmer avec force que les Mauriciens ne sont pas xénophobes, qu?il n?y a pas ce sentiment de rejet ou de peur des étrangers. «On a pu le voir à travers l?histoire que les Mauriciens ne sont pas xénophobes. D?ailleurs, nous venons tous de l?étranger», rappelle ainsi l?historien Sada Reddi. «Les Mauriciens ne sont définitivement pas xénophobes. Ils ont démontré qu?ils ont le sens de l?accueil», enchaîne le syndicaliste Tulsiraj Benydin, président de la Fédération des Syndicats du Service Civil. «Il n?y a aucun doute que les Mauriciens ne sont pas xénophobes», enchaîne Kadress Pillay, ancien ministre de l?Education.
L?économiste Eric Ng pousse même la réflexion plus loin. «Est-ce que la xénophobie est un thème d?actualité à Maurice? Je ne le crois pas», dira-t-il en ce sens. Il invite donc à la modération. Cependant, il concède que s?il y a dérive, il faudrait voir du côté de certains politiques également. «Il y aura toujours deux à trois politiciens qui vont lancer des déclarations à l?emporte-pièce. Autrement, je ne sens pas aucun mal-être autour de moi par rapport aux étrangers. Car cela pourrait créer un sentiment qui n?existe pas. La réaction des politiques est, elle, folklorique», fait ressortir Eric Ng.
Certes «folklorique» mais substantiellement l?illustration d?une carence profonde de la société politique.
Soit une facilité à basculer dans le vulgaire et la bêtise. Dans le cas de Cunningham, la réflexion a été ainsi émise : «Comment un étranger peut venir chez nous pour nous faire la leçon?» Lorsqu?il est question de pratiques douteuses, du molloch administratif qui reproduit des réflexes répréhensibles ou encore de certaines institutions qui ne veulent absolument pas changer de mode de vie, l?étranger est toujours mal accueilli.
Tout en constatant que les Mauriciens sont des cosmopolites, l?historien Jocelyn Chan Low, également chargé de cours à l?université de Maurice, note que la xénophobie peut surgir lorsque des intérêts corporatistes sont en jeu. Des professionnels mauriciens peuvent, en effet, vivre mal le fait que des étrangers s?installent dans le pays et occupent des postes auxquels ils croient pouvoir légitimement aspirer. D?un autre côté, il estime aussi qu?il existe des postes où, pour des raisons de compétences et ou stratégiques, le recours aux étrangers est récurrent. Là où un Mauricien tiendrait en compte des considérations ethniques et castéistes, là il pourrait se laisser instrumentaliser par le pouvoir, là où une certaine mentalité coloniale de soumission aux gouvernants, l?étranger, lui, peut se permettre une liberté d?esprit et d?action. D?où par exemple, la nouvelle inclination pour un étranger à la tête des douanes après le départ de Cunningham. C?est déjà très révélateur du travail qu?il est demandé à cet étranger d?abattre. Surtout ce qui est attendu de lui, c?est sa capacité à ne pas céder aux lobbies. D?où dans certains cas, des conflits ouverts avec des syndicats ou des officiers des services où sont affectés ces étrangers.
<I>«C?est un sentiment de dégoût voire le refus de voir l?étranger. Celui-ci est assimilé à une menace qui veut nous spolier de nos biens et de nos droits. C?est en définitive un sentiment barbare».</I>
Mukeshwarsing Gopal, l?ancien président de la Mauritius Employers Federation, le syndicat du patronat, relève un autre pendant à cette question. Pour lui, il faudrait agir d?une telle façon à ne pas créer de la frustration d?un côté comme de l?autre. C?est pour cela qu?il appelle aussi à valoriser le Mauricien. «Quelqu?un qui fait une carrière a des aspirations légitimes de promotion», analyse-t-il avant de faire remarquer que les critiques à l?égard des compétences étrangères, dans certains cas, est, en fait, symptomatique d?une critique contre un système. «C?est le système qu?il faut élaborer afin de parvenir à une communication adéquate, un esprit d?équipe et une reconnaissance du salarié. Critiquer, c?est facile. Trouver des solutions, c?est essentiel. Donc l?important, c?est de revoir tout le système des organisations privées et publiques. C?est aussi la raison pour laquelle, dans le secteur privé, nous préconisons la négociation collective», insiste notre interlocuteur.
Du monde du travail, on aboutit inévitablement à une question identitaire. Notre insularité contribue, à cet effet, pour une bonne part dans cette réserve à l?égard de l?étranger. «Nous avons une culture insulaire qui pourrait être interprétée comme de la xénophobie. Mais en fait, nous sommes ouverts. Il faut éviter de prendre le cas Cunningham pour parler de xénophobie. Quand on tape sur des gens corrompus, on sait qu?ils vont réagir», dit, en ce sens, l?ancien ministre Kadress Pillay.
Si en effet, la question dépassait le cadre conceptuel pour se porter sur la question de la corruption et de la fraude. Lorsque le système connaît un vernis indécrottable de pratiques douteuses, il est toujours difficile pour des techniciens de s?adapter. Le jeu dangereux vient alors des politiques qui, rapidement, pointent du doigt ces étrangers «qui se permettent de faire la morale aux Mauriciens !»
La résistance syndicale</B>
Lorsqu?ils s?inscrivent dans des projets publics ou parapublics, les étrangers ont souvent à faire face à la résistance des syndicats. Est-ce par pur instinct de rejet et de conservatisme? Le syndicaliste Tulsiraj Benydin a sa petite idée sur la question. L?antienne est connue. «C?est un problème relationnel. Il faut aussi se demander si certains qui arrivent ne souffrent pas d?un complexe de supériorité d?autant plus que la plupart du temps ils sont tout en haut de la hiérarchie?», se demande le syndicaliste. Pour lui, il faudrait dépersonnaliser tout le débat et évoquer principalement la question de l?approche. «Ceux qui ont eu des problèmes, c?est surtout pour des raisons de relations industrielles. Nous, nous voulons que le dialogue social fonctionne lorsqu?il y a un problème. Il ne faut pas que la moindre critique soit perçue comme une opposition à la réforme entreprise. A ce titre, j?invite les commentateurs et les éditorialistes à bien réfléchir avant de prendre certaines positions. Quand on est traité comme de vulgaires subalternes, on est bien contraint d?avoir une réaction!» tonne Tulsiraj Benydin.
<B>Nazim ESOOF</B>
QUESTIONS À..
<B>Ibrahim Koodoruth, Sociologue
● Avez-vous l?impression que les Mauriciens soient xénophobes ?</B>
En général non. Il faut savoir que la xénophobie, c?est un sentiment diffus. C?est ce qui explique que quelquefois face à des situations et des événements précis, on peut basculer dans ce réflexe rétrograde. Si on prend en compte l?épisode Cunningham, là il est malheureux d?avoir à admettre que certains ont fait preuve de xénophobie. Pourtant, les discours officiels ne cessent de faire ressortir le fait que nous avons besoin d?experts et de main-d??uvre étrangers. Certainement dans le cas de Cunningham, je dois dire que cela ne fait pas honneur aux Mauriciens.
● <B>Les Mauriciens ont pourtant la réputation d?être très hospitaliers. Qu?est-ce qui explique qu?en certaines occasions, ce sentiment xénophobe puisse surgir ?</B>
Généralement, les Mauriciens ne le sont pas. Ils ont appris à vivre dans une société multiethnique. Ils savent comment vivre avec leurs voisins de fois et confessions différentes. Cela dit, il y a une tentation politicienne de faire jouer l?élément du rejet de l?étranger. Or, il faut savoir que la contribution des étrangers, à tous les niveaux de la vie économique du pays, est énorme.
● <B>Comment définiriez-vous ce sentiment de xénophobie ?</B>
C?est un sentiment de dégoût voire le refus de voir l?étranger. Celui-ci est assimilé à une menace qui veut nous spolier de nos biens et de nos droits. C?est en définitive un sentiment barbare. Il est aujourd?hui très malheureux d?entendre dire qu?une personne est venue dans le pays, y a travaillé et que désormais il chercherait à créer un désordre institutionnel. Je me sens personnellement blessé lorsque j?entends ce genre de discours. Cela est autant humiliant pour tous ces Mauriciens qui vivent à l?étranger de s?entendre dire de telles choses.
● <B>N?est-il pas cependant vrai que les orgueils et les aspirations des uns et des autres prennent un coup avec l?arrivée des experts étrangers ?</B>
Le problème vient d?un certain nombrilisme. Nous vivons dans un monde d?ouverture. Tous les pays sont confrontés à de telles situations. Le piège à éviter, c?est de ne pas croire que nous savons tout, que nous maîtrisons tout. C?est en fait de l?étroitesse d?esprit. On retrouve ce réflexe surtout chez certains intellectuels et une partie de l?élite. Nous n?avons pas l?humilité de la connaissance. Car plus on a de connaissance, plus on devient humble.
● <B>Ne seraient-ce pas des réflexes coloniaux qu?on serait en train de reproduire ?</B>
Non. Les Mauriciens d?ailleurs accueillent bien les étrangers. Eux-mêmes essaient de s?établir dans des pays étrangers. Simplement lorsque des politiques jouent sur des fibres sensibles, des gens perdent tous les moyens de leur esprit critique. Les médias ont un rôle à jouer à cet effet. Il faut rappeler que s?il n?y avait pas autant de travailleurs étrangers, manuels et professionnels, nous n?aurions pas le progrès qu?on connaît. Il y a aujourd?hui encore des secteurs où nous n?avons pas de compétences locales. Nous avons besoin de ces compétences. Ce qui implique qu?il faut envoyer le bon signal. L?étranger réfléchit longuement avant de s?investir dans un autre pays !
<I>Propos recueillis par </I> <B>N. A.</B>
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